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REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS,
EDITION AUGMENTEE
DES PRINCIPAUX ARTICLES
DE LA REVUE DES DEUX MONDES.
TOMK NEUVIEME.
SEPTEMBRE 1837.
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLEN ET CO-Ml»'®.
1857
JOBISME.
André à Hubert.
Maudits soient les poëtes , avec leur hypocrile amour des
champs , de la nature, de la solitude et des Heurs. Je t'avoue-
rai franchement que j'en ai quelquefois été dupe dans ma vie,
et que, lorsque j'ai pris la résolution de venir ici passer la belle
saison , je m'étais fait à moi-même un tableau tout à fait sédui-
sant des plaisirs champêtres et des doux loisirs de la retraite.
J'avais trouvé ici une charmante habitation , une petite mai-
son blanche avec des volets verts , et un jardin devant la maison.
Des fenêtres la vue s'étendait au loin sur des jardins et sur des
bois. Quand Rose est eiUrée dans la maison , elle a sauté de joie
et m'a embrassé. Elle courait partout avec une joie d'enfant.
Pendant une semaine nous avons visité toutes les promenades ,
parcouru les belles allées des bois , couvertes de leur dôme de
feuilles et tapissées de gazon et de mousse. Nous buvions du lait,
nous cherchions sous l'herbe les jjetites perles parfumées du
muguet ; nous nous mettions les mains en sang dans les buissons
d'églantiers pour avoir leur première rose d'un pourpre pâle.
Le premier jour de pluie nous a désenchantés. Nous avons re-
gretté les théâtres et le café .\nglais. Depuis ce temps nous avons
passé bien des journées maussades , qui ont mis qui Ique aigreur
entre Rose et moi. Les femmes n'ont qu'un culte, une croyance,
c'est ce qui leur plaît. Ce qui leur plait est sacré ; elles lui
sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme. Rose ne comi)reii(l
1.
6 REVUE HF. l'ARIS.
pas ([u'il n'y a pas moyen pour moi de vivre à Paiis. Je n'ose pas
lui dire que depuis deux ans c'est pour elle que j'ai dépensé un
peu plus de deux cent mille francs , qui composaient tout le reste
de ma fortune; que je n'ai d'espoir que dans l'héritage d'un cou-
sin , héritage dont je n'ai jus(iu'ici qu'un procès, et que les
quelques créances douteuses qui me restent à recouvrer sont
toutes nos ressources jusqu'à l'issue de ce malheureux procès.
Elle assure qu'elle sera morte d'ennui avant qiiinze jours si je ne
la tire d'ici. Je ne sais ([ue faire. Je ne connais personne ici, et
ne puis lui ofTrirla moindre distraction. Cependant le seul voisin
que nous possédions nous a procuré quelques instants de gaieté.
Ce viiisin est une robe de chambre surmontée d'un bonnet de
fourrure. Si nous supposons qu'il y a là dedans un corps et une
figure , c'est par induction qre nous portons ce jugement , puis-
que nous n'avons pu découvrir jusqu'ici que le bonnet et la robe
de chambre. Le voisin a un fort beau jardin très bien entretenu,
et les plus b&aux chiens de chasse que j'aie jamais vus. De nos
fenêtres nous dominons entièrement son jardin. Il a l'air d'un
homme parfiiitement insociabie; il n'a pas saîué Rose une seule
fois , et a semblé ne pas s'apercevoir qu'il a pour voisine la plus
belle fille de Paris. Rose s'est piquée et a imaginé de jeter par
la fenêtre, dans ses plates-bandes scruiJuleusement sarclées, des
boisseaux d'avoine et de chenevis , qui germent , ponssent , et
font de son jardin le champ le plus sauvage et le plus inculte.
Il y a un mois , elle a laissé tomber plein un carton de graines
de pavots. Une poignée de ces graines en contient un peu plus
de cinquante mille. Elle m'a appelé ce matin toute joyeuse, en
me disant (jue les pavots commençaient à germer et à couvrir le
sol de leur glau(iue feuillage. Elle a cru devoir y joindre aujour-
d'hui de la graine d'oignon et de la graine de carotte. Depuis
quelques mois tout pousse dans ce malheureux jardin , excepté
ce qu"y met le propriétaire , qui ne soupçonne pas la cause d'une
semblable fécondité. K'a-t-elle pas exigé, il y a quelques jours,
qu'au risque de me faire tirer nn coup de fusil par un jardinier
je descendisse la nuit chez le voisin, au moyen d'une échelle, et
que j'allasse peindre capricieusement les caisses qui renferment
ses grenadiers et ses lauriers-roses. L'une a été peinte en noir et
semée de larmes blanches; une autre a reçu la caricature du
voiiin; une troisième a été couverte de bandes tricolores. ÎNéan-
RKVUE nr, PARIS. 7
inoins voilà huit jours qu'il est absent, el cet innocent plaisir de
le taquiner nous est etilevé.
Oblige-moi , mon cher Hubert, d'aller chez mon homme d'af-
faires l'informer s'il y a lieu d'espérer que ce i)illel de trois mille
francs que je Iw. ai remis soit escompte ces jours-ci.
II.
Tu ne m'as pas répondu, Tu ne sais pas ce que c'est que d'at-
tendre une lettre, et une lettre qui doit terminer une foule d'o-
dieux petits tracas. Depuis quatre jours , il s'est établi entre mon
domesticiue et moi une lutte opiniâtre. 11 m'a préseuté son livre
de dépense du mois ; c'était , dans ma situation , la plus [grande
hostilité possible. J'ai pris le livre et je n'ai rien dit. On ne saurait
avoir Iroj) de reconiiaissance pour un domestique qui aurait
l'esprit ou plutôt le cœur de vous épargner ces humiliantes tra-
casseries. Mais ils semblent, au contraire, se faire un perSde
plaisir de votre eiubarras et prendre une revanche. Je ne garderai
pas celui-ci. Le lendemain, le livre que j'avais laissé sur la che-
minée sans l'ouvrir , se trouva placé sur mes gants , de telle sorte
que je ne pouvais les prendre sans toucher Todieux petit livre.
Je le jetai de mauvaise humeur sur le parquet. Le lendemain
malin , Je le trouvai sur les pans de mon habit, de telle sorte
que , prenant l'habit pour le mettre , je jetai le livre A terre. Je
le ramassai et le mêlai à d'autres livres.
Ce matin je sortis de bonne heure; j'étais prêt, et je me féli-
citais d'échapper pour cette fois à la persécution de mon ennemi
et de son mémoire, lorsqu'en mettant mon chapeau je sentis
me tomber sur la tète le maudit mémoire qui était dans le cha-
peau.
J'irai demain à Paris. Il faut absolument que je revienne avec
de l'argent. Ne sors pas que je ne sois arrivé; nous passerons la
journée ensend)le , et après demain nous partirons pour la cam-
pagne, où tu resteras avec nous aussi longtemps que lu le pour-
ras.
» REVUE DE PAHIS.
III.
Un duel.
Les boutiques commençaient à s'ouvrir dans les rues de Paris.
On n'entendait encore d'autre bruit que les pas lourds des ma-
çons se rendant à l'ouvrage , le trot pesant des chevaux de lai-
tières dont les charrettes secouaient leurs boîtes de fer blanc. Un
bruit moins saccadé , un trot un peu moins lourd sans être plus
vif, un trot de deux chevaux inégaux se fit entendre de la rue
de Grammont , et une citadine ne tarda pas à paraître. Elle
s'arrêta à une porte à laquelle était déjà une autre voiture à
peu prés semblable. Deux jeunes gens étaient dans la voiture
qui arrivait ; l'un des deux descendit, entra dans la maison, et
revint quel<iues instants après.
— Cocher , à montmarfre !
Il monta dans la citadine , qui se mit en route. Alors il dit à
son comitagnon :
— Ton affaire est arrangée. Le pistolet à vingt-cinq pas; on
marchera jusqu'à dix. Le rendez-vous est à Montmartre. Ils nous
suivent.
La veille , André était arrivé à Paris , selon sa promesse. II
n'avait pas rencontré son homme d'affaires. Le soir, il était allé
au spectacle avec Hubert.
Dans les soirées parfumées de l'été, il est difficile de se décider
à entrer dans un théâtre fétide , à moins que l'on n'en fasse un
contraste destiné à augmenter le plaisir de la fraîcheur que l'on
goûtera en sortant. En un mot , l'été on ne ptut raisonnablement
aller chercher au théâtre que le plaisir d'en revenir.
Dans la foule , un homme marcha sur le pied d'André , et ne
répondit à son observation que par des jurons et des invectives.
Hubert répondit en riant ; l'inconnu se fâcha et lui donna sa
carte. André donna la sienne en retour.
— Ma foi! disait-il chemin faisant à Hubert, il est difficile
d'avoir un duel plus ridicule. Je ne me sens pas le moins du
monde altéré du sang de mon adversaire , et cela nous fait per-
dre un tem])s précieux ce matin. -»
— Je ne sais, disait l'adver.'^aire dans l'autre fiacre, pourquoi
REVUE DE PARIS. 9
cet écervelé tient à se battre pour une pareille vétille , et il me
fait manquer une chasse aux cailles que je comptais faire ce
matin.
Au haut de la côte, les deux voitures s'arrêtèrent. Hubert et
l'autre témoin se rejoignirent. André marcha en avant; son
ennemi smyii à une vingtaine de pas.
Après quelques instants de dialogue , ils s'arrêtèrent dans un
champ près de Clignancourt, mesurèrent les pas et chargèrent
les armes. Alors les deux ennemis s'approchèrent.
André considéra son adversaire , parut fort surpris , et dit :
— Mais il y a ici un étrange quiproquo; ce n'est pas avec
monsieur que j'ai affaire.
— Mais , reprit l'autre , monsieur n'est pas l'homme avec le-
quel j'ai échangé ma carte hier soir.
— C'était , dil André , à la sortie du théâtre du Vaudeville.
— Oui.
— Vous m'avez marché sur le pied ?
— C'est-à-dire , c'est vous qui avez marché sur le mien.
— Non pas.
— Mille pardons.
— C'est vous.
— C'est vous.
— N'importe, dit André, nous nous sommes querellés et nous
avons pris rendez-vous.
— C'est précisément cela.
— Alors il n'y a pas d'erreur; je vous croyais plus mince.
— Et moi je vous croyais plus gros.
— Allons , messieurs , dit André , les armes.
— Les armes , dit sir John.
— Attendez, dit André , et il sortit une carte de sa pociie.
Sir John Knitt. Esq,
— C'est bien moi.
— Alors en place.
— En place.
On compta encordes pas, et les adversaires se trouvèrent en
face l'un de l'autre. André boutonna son hai)il pour couvrir un
gilet qui aurait pu le trahir, et dil :
10 REVUE DE PARIS.
— A VOUS , sîr John.
— Je lie tire jamais le premier, reprit sir John. A vous doue,
monsieur Brasseur.
— Comment , s'écria Hubert , monsieur Brasseur ?
— Monsieur Brasseur ? dit André.
— Monsieur Brasseur , répéta sir Knitt , et cherchant dans la
poche de son gilet . il en tira une carte et lut.
M. Paul Brasseur.
— Ce n'est pas moi , dit André.
— Ce n'est pas lui , dit Hubert.
— En effet, dit sir John , mon homme était plus gros.
— Et le mien l'était moins , dit André.
— Il avait les cheveux blonds et des moustaches, et nous n'en
avons ni l'un ni l'autre.
— C'est comme le mien.
A force d'explication, on finit par comprendre qu'après une
querelle et un échange de cartes avec sir John, M. Paul Brasseur
avait eu une pareille querelle, et un pareil échange avec André,
auquel, au lieu de donner sa propre carte , il avait donné celle
(le sir John qu'il venait de recevoir.
— C'est une erreur, dit Hubert.
— C'est peut-être un trait d'esprit et de bon sens, dit sir Johnj
il aura pensé que, s'il se trouvait deux hommes assez fous pour
prendre au sérieux une semblable querelle, c'était entre eux
qu'ils devaient se battre. Messieurs, dit sir John en saluant André
et Hubert, pardon de vous avoir fait lever si matin. Moi, je suis
chasseur, et cela n'a rien de contraire à mes habitudes. Si vous
vouliez accepter à déjeuner à V*** , vous seriez les bienve-
nus.
— Merci, dit André, nous irons à V***, mais ce sera seulement
dans quelques heures. J'y ai un pied à terre, et mon ami viendra
y passer chez moi quelques jours.
— Ce sera donc pour demain, dit sir John, et il donna à André
une autre carte sur laquelle il éciivit au crayon son adresse à la
campagne.
On se serra la main, et on remonta en voiture.
— Chose singulière, dit André, mon mnenii de tout fi l'heure
REVLE lîE PAUIS. Il
n'est autre que mon voisin, que, itour la [nemièro fois, je vois
Iiors de sa l'obe de cliaral)re el de son Iioniiet de fourrures.
A ce moment, Hubert porta la main à son gousset de montre,
l»uis sembla se rappeler où était sa montre.
— André, quelle heure est-il?
André fit le même mouvement, et indiqua d'un geste un sou-
venir semblable.
— iS 'importe, il y a au moins quatre heures que nous avons
ce cocher. As-tu de l'argent?
— Non, et loi ?
~ Pas le moins du monde.
— Pourvu que je trouve mon homme d'affaires. — Cocher,
un peu plus vite. — Et le cocher donna un coup de fouet sur la
sellette du cheval de gauche, et un second coup de fouet sur le
trait de l'autre cheval.
L'homme d'affaires était chez lui; mais l'effet était difficile à
placer. 11 avait eu beaucoup de peine à obtenir une quasi-pro-
messe pour quelques jours plus tard. Hubert et André, rentrés
dans leur voiture, se regardèrent sans parler.
— Où allons-nous, dit le cocher?
— Où vous m'avez pris, dit André.
Les deux amis firent un paquet de leurs habits et les allèrent
mettre en gage, puis i)artirenl gaiement pour la campagne.
Nous aurions dû intituler ce chapitre : Récit exact et circon-
stancié du grand et mémorable combat, qui n'eut pas lieu, entre
André et sir John Knitl, esq.
IV.
Lescriuics de Black.
Sir John, en rentrant chez lui, fut reçu par son jardinier qui
lui dit:
— Ah! monsieur, Black a encore fait des siennes.
— Ce Black, dit sir John, est donc décidément un animal mal-
faisant.
— Monsieur, il a étranglé et dévoré quatre lapins dans la ga-
renne.
— Dans la garenne ? et comment y est-il entré ?
12 REVUE DE PARIS.
— CVsf ce (iirou ne peut comprendre sans le voir, el ce qu'on
ne croit qu'à jieine après l'avoir vu. Il a rongé la porte de chêne
et a passé à travers.
— Ouatre lapins! ce Black est réellement terrible, dit sir John;
comment en est-il venu à manger le gibier? le meilleur j>o«»^e/'
de toute l'Ecosse!
Black était, en effet, un de ces beaux chiens écossais au poil
fauve, rude comme les soies d'un sanglier , et cependant si ras
et si uni, qu'on distingue à travers le mouvement des muscles;
c'était un montagnard aux pieds longs et étroits, à l'œil vif et
saillant, comme un cheval arabe.
Mais depuis quelque temps il n'était bruit que de ses forfaits, et
lejardinier, ainsi que les autres domestiques, en faisaient chaque
jour d'épouvantables récits.
Black mangeait les lapins dans la garenne, les œufs et les
poulets dans le poulailler; il s'introduisait dans l'office, cassait
les porcelaines el emportait le beuire et le filet de bœuf froid ,
réservé pour le déjeuner. Black avait récemment dévoré une
paire de bottes et des harnais, les portes les plus fortes ne l'ar-
rêtaient pas, il mangeait les portes pour se mettre en appétit;
jamais la bête du Gévaudan , jamais le sanglier tué par Méléa-
gre, ne firent autant de ravages que le pointer de sir John. II
était tellement venu en usage, dans la maison, de lui mettre tout
sur le dos, tant on le jugeait capable de tout, que, si un rosbeef
était trop cuit, le cuisinier disait : C'est la faute de Black, contre
lequel j'ai été obligé de défendre la crème, et pendant ce temps-
là le rôti a brûlé.
Si les petits pois gelaient, si le vin de Bordeaux était trop
froid, si le vin de Champagne ne l'était pas assez, si le thé
était trop faible ou trop fort , si les bottes de sir John le gê-
naient, si le dîner n'était pas prêta l'heure ordinaire, on trouvait
toujours moyen d'en attribuer la cause à ce scélérat de Black.
Black recevait de sévères corrections, mais il paraissait peu
sensible aux coups de fouet ; car si, le lendemain d'une exécu-
tion, sir John demandait pourquoi on ne lui servait pas de pi-
geons, le maître d'hôtel répondait : Il n'y a plus de pigeons,
Black les a mangés.
Il faut en remettre dans le pigeonnier. — 11 n'y a plus de pi-
geonnier Black l'a détruit.
REVUE DE^PARIS. 15
Le lendemain matin , les deux amis se présentèrent de bonne
heure chez sir Jolin Knitt. Celui-ci était levé et prêt à partir.
Les domestiques oiîrirent à Hubert et à André des fusils et des
carnassières. L'équipement du maître de la maison était on ne
saurait plus complet. Les Anglais ont des outils pour boutonner
les guêtres, et des outils pour réparer les outils à boutonner
les guêlres. Un Anglais qui va pêcher à la ligne se fait suivre
d'un fourgon.
Tout à coup un chien tomba par-dessus un mur; c'était Black
que l'on avait renfermé, mais qui, au mouvement des gens, dans
la maison, avait bien compris qu'il était question de chasse. Il
avait sauté à travers un carreau et avait le museau ensanglanté;
une fois dans la première cour, il était séparé delà seconde,
où était son maître , par une muraille. 11 avait grimpé sur une
charrette et s'était élancé au hasard. Alors il commença à bon-
dir et à hurler de joie. Il venait flairer la veste de chasse et les
guêtres de sir John; il les reconnaissait; on allait chasser, plus
de doute; ses yeux lançaient des éclairs; il allait à la porte,
se retournait pour voir si on le suivait ; revenait sur ses pas ,
gémissait.
Mais sir John lui dit sérieusement : —Black, au chenil. Le
pauvre Black leva sur son maître un œil morne et terne, et s'en
alla en rampant, la queue basse, vers une porte qu'on lui ou-
vrit. Là, il se retourna, et leva sur son maître un dernier regard,
i\n regard plein de reproche et de prière; —puis il entra, et on
referma la porte sur lui.
Jusqu'au départ, il resta dans la paille, la tète tristement cou-
chée sur les pattes; puis quand il eut entendu fermer la grille, il
fit entendre un sourd gémissement qu'il continua jusqu'au retour
de son maître.
Il n'est rien de touchant comme la douleur d'un chien ; on
est tellement sûr qu'elle est exempte d'affectation , et que ce
c'est ni un masque ni une parure ; elle est si franche , si natu-
relle.
Je ne vous raconterai pas une chasse aux cailles. Si vous êtes
chasseur, vous la connaissez; si vous n'êtes pas chasseur, cela
n'aurait pas pour vous le moindre intérêt.
Seulement à ce propos, je citerai un livre imprimé en 1788.
«I Lorsque le temps du passage des cailles, pour retourner en
S» 2
a REVUE-DE PARIS.
Afri(iiie, est airivé. c'est-à-dire vers la fin d'août, il se fait, aux
environs de Marseille, une chasse fb)t arjréable. On a des jeu-
nes mâles, auxquels on a soin de n& donner que peu à manger;
au mois d'avril on les aveugle en leur passant légèrement sur
les yeux un fîl de fer rouge; au mois de mai on les plume sur
le dos, aux ailes et à la queife, etc., etc. «
Sir John et André eurent les honneurs de la chasse. Hubert
ne tua rien , mais ne manqua pas de donner une raison suffi-
sante à chaque coup inutile. L'oiseau était trop loin ou trop
près. La poudre était humide , le plonîb trop gros ou inégal.
Il avait eu le soleil dans l'œil. Une racine l'avait fait trébucher.
On trouva à une halte un excellent déjeuner; puis on se remit
en marche. La chaleur était horriblement pesante ; on voyait
monter de l'horizon au zénith de gros nuages noirs , couverts
d'une légère mousse grise, il semblait que le ciel s'abaissait sur
la terre pour l'étouffer. Bientôt quelques larges gouttes s'échap-
pèrent des nuées, puis ils se fondirent en eau. Sir John ne se
résignait pas à rentrer et affirmait à ses compagnons que ce
n'était qu'un nuage. Mais le nuage semblait une coupole de
plomb, et rien ne prouvait qu'il ne continuerait pas de pleuvoir
toujours à l'avenir, jusqu'à la fin des siècles.
On se décida au retour, et l'on fil deux lieues sous une cata-
racte. Arrivé à sa porte, sir John dit aux deux amis.
— Allez vous changer, et revenez bien vite dîner.
Comment André et Hubert vinrent à bout d'une chose impossible.
André et Hubert entrèrent chez André sans se parler. Roseles
attendait à la fenêtre et les reçut en riant de tout son cœur.
— Voilà, dit-elle, comment devrait finir toute partie de plaisir
dont les femmes sont exclues.
— Chère Rose, dit André, vous ne voyez encore que la moindre
partie de nos infortunes.
— Eh bien ! dit Hubert, que fais-tu là?
— Et toi?
— Ce tèlu de chasseur nous dit d'aller changer, tiT sais par-
REVUE DE PARIS. 13
failemeiU que nous ne possédons plus d'autres habits que ceux
qui nous couvrent.
— Ou plutôt qui ne nous couvrent pas,
— Plaisante... El au lieu de nous poser en Spartiates , de ré-
pondre que quelques gouttes d'eau ne nous gênaient pas, tu
tournes fièrement du côté de ta maison et je suis forcé de te
suivre. Cela lui est facile à dire à ce damné de cliasseur : Allez
changer.
Rose fit allumer un grand feu et se retira.
— D'abord , dit André , nous allons changer de linge , puis
tordre et faire sécher nos habits.
— H yen aura pour quatre heures.
— Alors il y a un autre moyen, c'est d'écrire à l'Anglais que,
nous trouvant subitement indisposés , nous le prions de nous
excuser et de dîner sans nous.
Et il se met à écrire la lettre. Comme il allait la donner à por-
ter, Hubert l'arrêta.
— ^'ous sommes sauvés.
— Comment?
— Certes, il est agréable de remettre des habits bien secs et
bien lustrés, au lieu de garder des vêlements trempés, traversés,
noyés; mais ce n'est pas seulement dans un intérêt de bien-être
que noud avons besoin de changer, c'est aussi dans uu iutérèt
de vanité, pour ne pas paraître n'avoir qu'un habit. Eh bien ! si
le premier but ne peut êlre atteint, il faut nous contenter de
l'autre. A oici nos habits bien tordus, je vais mettre les tiens, et
tu mettras les miens. La différence de couleur suffira pour nous
donner l'apparence convenable, et chacun de nous aura effecti-
vement changé d'habits.
VI.
On dîna splendidement. Après le dîner on but du punch; il
vint un moment où l'on eut tant bu , qu'on sentit plus que ja-
mais le besoin de boire encore. Sir John reconduisit chez eux
Hubert et André. Celui-ci fit de nouveau punch et l'on passa
cl boire une ])artie de la nuit. A minuit Rose se retira pour
dormir. Un peu après , une grande et mutuelle tendresse s'em-
para des buveurs , <[!ii sentiieiit le besoin de s'ouvrir récipro-
16 REVUE DE PAPxIS.
quemeiit leur âme , et de se raconter leurs affaires les plus
secrètes. Ces confidences furent interrompues par un grand
bruit partant de cliez le voisin. C'était un mélange de cris de
coqs, de gloussements de poules qui couraient et volaient dans
le poulailler,
— Allons, dit sir Knitt, c'est encore Black qui fait des siennes.
VII.
Sir John Knitt, écuyer, àMme Rose André.
« Madaue,
» Mon pointer Black s'étant encore, la nuit dernière, livré à
de nouveaux et coupables excès, j'ai pensé devoir mettre nn
terme aux crimes que depuis longtemps il amassa sur sa tête. Il
sera donc , ce matin , jugé devant toute ma maison. Veuillez,
madame , accepter, à déjeuner cbez moi avec M. André et son
ami, et assister au jugement et, tout le donne malheureusement
h croire, à la condamnation et à l'exécution de Black.
» J'ai l'honneur d'être, madame,
u John Knitt, esq. »
VIII.
La vertu trouve tôt ou tard sa récompense.
Après le déjeuner, on fît paraître Black.
Le pauvre chien vint lécher son maître. Sir John était ému.
= Black, lui dit-il, je t'ai vu naître, je t'ai choisi entre cinq,
et tes quatre frères ont été noyés; je l'ai élevé, je t'ai instruit; je
t'ai fait chasser autant qu'un honnête chien peut le désirer ; je
ne t'ai pas fait courir en vain ; à chaiiue arrêt que tu as fait , tu
as vu tomber ta victime ; ton chenil a toujours été bien sec et
bien soigné; chacpie jour j'ai veillé moi-même à ce qu'on renr-
plaçât la paille du jour précédent; et c'est toi, Black, c'est loi qui
es devenu un mauvais lueur de poules, un pilleur de basse-cour;
c'est toi qui ne chasses plus que les côleletlesetles filets de bœuf.
Je ne garderai pas un ?oml>hible cIii'Mi; tu as mis le comble,
REVUE DE PARI.S. 17
hier, h la rapacité. — William, dil-il au jardinier, emraenez-le
au bout du jardin, et qu"il soit pendu.
— Est-ce sérieusement, dit Rose, que vous parlez ainsi ?
— Oui, madame.
William voulut emmener le chien ; mais il se débarrassa et
vint se jeter dans les Jambes de son raaitre, montrant autant de
terreur de quitter sir John, qu'il eu eût montré de mourir, s'il
eût pu comprendre son sort.
Sir John regarda son pointer si beau, si noble, si vigoureux, si
ardent à la fois et si sage, si grand chasseur, si soumis, si cares-
sant; s'ils eussent été seuls ensemble, sir John eut embrassé son
chien; mais la vanité qui fait les Brutus, le soutint; il renouvela
l'ordre, et William i-eprit Blatk.
— Mais enfin, dit Rose, quel est donc cet horrible crime com-
mis la nuit dernière, et qui a décidé la condamnation du pauvre
Black?
— Madame , dit William , il s'est introduit dans le poulailler,
et il a tué et dévoré quatre poulets.
Rose regarda William, lui ôla Black des mains.
— Pauvre Black , lui dit elle , tu ne mourras pas ; tu es sous
ma protection et sous celle de la justice.
—Sir John, dit-elle, Black est innocent; la nuit dernière, quand
vous étiez à boire chez moi , j'ai entendu un grand bruit dans
votre poulaillier; je n'étais pas couchée, je me suis mise à la fe-
nêtre, et j'ai vu vos gens tordant le cou à vos poulets et faisant
une fricassée générale. Black n'y était pas et est le seul innocent
du crime dont on l'accuse et qu'ont commis ses accusateurs. J'en
ai parlé ce matin à une femme qui me sert , et elle m'a dit tout
ce qui se passe chez vous; vos domestiques mangent vos poulets
et vos pigeons et mettent leur mort sur le compte de Black , qui
ne consentirait pas même à en manger les os. Black est un chien
fidèle et un bon chasseur.
—Madame, madame ! dit sir John fort ému, èles-vous sûre de
ce que vous dites ?
-^ Demandez-le à William, qui n'ose regarder ni vous, ni moi,
ni son intéressante victime.
— Ah ! drôle ! c'est loi qui sera pendu ! s'écria le maître de
^ .1:
William ne fut pas pendu, Mais il arriva (ju'un malin, à peu
18 r.F.VUF. DE PARIS.
de temps de là, sir John, forcé de faire un long voyage, vendit
ses chevaux el donna ses chiens, excepté Black.
— Monsieur, dit-il à André, votre femme, ou votre maîtresse,
peu importe , a sauvé la vie à Black. Je ne peux ni le vendre ni
le donner , à moins que ce ne soit à un ami et à un honnête
homme , sur la parole duquel il me soit permis de compter. Je
vous donne Black à deux conditions, que vous allez me jurer de
remplir : d'abord, vous ne laisserez Black, sous aucun prétexte,
propager sa race; si par hasard le cas arrivait, vous feriez pen-
dre ou noyer les chiens qui en proviendraient. Black est le der-
nier rejeton d'une belle race écossaise. J'ai encore dans mes
terres deux de ses frères , condamnés comme lui à un célibat
rigoureux. Je ne veux pas que celte race courre les rues. En
second lieu, vous ne lui apprendrez pas à rapporter.
— Oh! oh! tit André.
— Vous ne lui apprendrez pas à rapporter ? répéta sir John
Knilt.
— Mais mon cher , dit André , faut-il donc que je rapporte
moi-même , ou que je poursuive à travers les luzernes une per-
drix démontée ou un lièvre blessé ?
— Monsieur , dit sir John en reculant d'un pas, croyez-
vous qu'un chien comme Black soit fait pour être votre domes-
tique ?
Venez avec moi et vous le verrez chasser , ajouta Técuyer. Il
prit son fusil , et , suivi de Black et d'un épagneul, il sortit dans
la plaine ; ils se promenèrent une demi-heure. Soudain , Black
tomba en arrêt , immobile; sir John tira sa labalière.
— Votre chien est en arrêt, dit André.
Sir John ne répondit pas , ouvrit la boîte doublée d'or, saisit
lentement une prise . la savoura , referma la boîte et la remit
dans sa poche. Puis il avança j une perdrix isolée se leva et fut
immédiatement pelottée. Black la regarda tomber et revint au-
près de son maître qui rechargeait son fusil.
Alors l'épagneul , qui n'avait pas guetté et ne s'était pas per-
mis de prendre jusque-là la moindre part à la chasse , sortit de
derrière sir John , alla chercher l'oiseau et le rapporta , puis se
remit à son poste.
— C'est un perdreau, dit Hubert qui arrivait.
REVUE DE PARIS. If)
— Mon clier Hubert , dit André , je regrette de vous voir arri-
ver pour dire une sottise.
A la saint Remy
Tous perdreaux sout perdrix .
IX.
La citation de ce dicton de chasseurdémontre assez clairement
que l'on était arrivé au mois d'octobre, et qu'il ne restait aucun
prétexte à donner à Rose pour habiter plus longtemps la campa-
gne. D'ailleurs An<lré avait touché ses mille écus , partie en ar-
gent, pariie en valeurs à courte échéance. L on vivait à Paris ,
comme beaucoup de gens y vivent, c'est-à-dire avec un présent
si laborieux , si difficile, qu'on n'a pas le temps de s'occuper de
l'avenir.
Néanmoins, ce qui rendait la position d'André de plus en plus
difficile, c'étaient des dettes dont le nombre et l'importance n'a-
vaient fait que s'accroître depuis plusieurs années.
A chaque instant il faisait les rencontres les plus désagréables;
nn bottier le saluait, un tailleur l'abordait avec son foulard sous
le bras. ■*
André, il est vrai, mettait le plus grand soin à éviter les rues
où demeuraient ses créanciers ; mais quehiuefois il était trahi
par le hasard. Il y avait un très-grand nombre de rues par les-
quelles il ne pouvait plus passer; quelquefois il lui fallait faire
des détours incroyables pour aller d'un point à un autre. Quel-
qu'un qui l'aurait vu sortir de la rue Saint-Lazare, où il demeu-
rait, remonter la rue Neuve-Saint-George et sortir par la barrière
Pigale, ne se serait gui're douté qu'il allait rue du Mont-Blanc ,
chez Hubert. Cependant il y arrivait en redescendant par la bar-
rière de Clichy, en évitant la rue de Clichy, prenant la place de
l'Europe, la rue de. Londres , la rue du Rocher, traversant la rue
Saint-Lazare sur un autre point , suivant la rue de l'Arcade et
la rue Saint-Nicolas d'Anlin.
n y avait, pour André, une lieue et demie de la rue d'Artois à
la luede Grammont. Ce point du boulevard et les rues adjacen-
tes lui étaient devenus impraticables ; les boulevards surtout pré-
sentaient, sur presque toute leur ligne, de Irès-grandes difficul-
20 REVUE DE PARIS.
tés. Paris était , pour lui un immense désert, malheureusement
trop peuplé.
Un jour , Hubert lui dit : Tu étais premier clerc , lors de la
mort de ton père, pourquoi n'achètes-tu pas une élude d'avoué?
M. Lenolr est un ancien ami de ta famille , il ne peut tarder à se
retirer des affaires, va le voir.
André fit une visite à M. Lenoir, qui le reçut à merveille el vint
au-devant de ce qu'André avait à lui dire.
X.
M. Lenoir à André.
• M. et M'oe Lenoir prient M. André de leur faire l'honneur
de passer la soirée chez eux vendredi prochain. On fera de la
musique.
i> On se réunira à huit heures. »
XI.
André, qui était allé deux fois déjà chez M. Lenoir, ne recon-
nut pas l'appartement, tant il avait subi de métamorphoses pour
la solennité du jour. L'étude et la salle à manger étaient deve-
nues des salons. On avait enlevé les tables , les cartons et les
buffets , que l'on avait entassés sur le carré et sur l'escalier qui
montait à l'élage supérieur; on n'avait pu enlever tout à fait la
trace des pains à cacheter qui , le matin encore , tenaient à la
muraille une affiche ainsi conçue :
SUR LICITATIOIV
ESTRE MAJEIRS ET MIINEIRS
EN l'Étude et par le ministère de m« lenoir, etc.
Quelques tètes de clercs chevelus avait également laissé une
empreinte sur le mur; il était resté dans l'un de ces deux salons
une odeur de papier moisi , et dans l'autre un parfum de nour-
riture ; les tables de jfu étaient dans le cabinet de l'avoué; le
REVUE DE PARIS. 21
salon était fort beau et parfaitement éclairé; la chambre à cou-
cher de madame servait de petit salon , et il n'y avait rien à
dire contre , si ce n'est une chose, qui ne serait ni comprise ni
appréciée à cause de l'usage général où sont les femmes de Paris
de laisser i)énétrer tout le monde dans leur chambre à coucher.
11 y avaitdans ces diverses pièces à peu près trois foisautant de
monde qu'elles en pouvaient contenir, et c'était un démenti
formel à cet aphorisme : le contenant est plus grand que le con-
tenu.
Tous les hommes étaient habillés de noir et avaient des cra-
vates blanches , toilette qui est restée en toute propriété aux
gens du palais.
Le grand salon était plein de femmes assises dont quelques-
unes étaient élégantes ; il y avait néanmoins dans l'ensemble
quelque chose d'un peu provincial et maniéré.
Là , du reste , comme dans toute réunion , on achetait la vue
de chaque jolie femme par l'apparition nécessaire de trois vieil-
les, mère, cousine ou tante, qui l'entouraient comme l'enveloppe
hérissée d'une châtaigne savoureuse.
La maîtresse de la maison avait une belle voix, et néanmoins
laissait chanter ses invitées, et aimait qu'elles chantassent bien.
M. Lenoir était un homme de bonne mine, avec des airs si jeu-
nes encore , qu'on était tenté parfois de prendre ses cheveux
gris pour de la poudre ; c'était un homme d'esprit , qui n'en
avait que très-peu perdu au milieu des gens de robe, lesquels
avaient eu le rare désintéressement de ne lui pas prendre ce
qu'il perdait.
Quelques hommes s'étaient glissés derrière les femmes où ils
se tenaient debout appuyés contre le mur, sans espoir de chan-
ger de position de toute la soirée; toutes les portes et les issues
étaient gardées et obstruées. Dans les autres salons, on parlait
d'affaires, de dossiers , de chicanes , de plaidoiries ; il y avait
presque uniquement , des notaires , des avoués , des huissiers ,
des avocats, des agréés ; on reconnaissait quelques premiers
clercs à leur élégance particulière , un gilet en soie ponceau ,
laissant apercevoir une chemise de grosse toile, fermée par une
épingle en strass , dont le pseudo-diamant n'est guère moins
gros que le régent , une cravate de satin blanc , des gants verts
et les bas de coton. Ces excès de parure , ce luxe asiatique, ne
22 REVUE DE PARIS.
sont point blâmés ; on sait qu'il faut que tout premier clerc
fasse un beau mariage pour payer la charge qu'il médite d'a-
cbeter, et l'on admet facilement qu'il ne néglige rien pour char-
mer les yeux.
André traversa l'étude et la salle à manger , et s'arrêta dans
le cabinet du patron; il y avait un fauteuil libre, il s'y plaça, et
prêta l'oreille à ce qu'on chantait dans le salon j cependant ses
yeux ne restaient pas oisifs , et il lui semblait , par une bizarre
hallucination , qu'un grand nombre des figures qui l'entouraient
ne lui étaient pas inconnues , sans qu'il lui fût possible d'adap-
ter k aucune un nom humain , d'y rattacher un souvenir.
In monsieur finit par se lever et venir à lui.
— Jlonsieur ne me remet pas.
— Non , monsieur.
— Je m'appelle....
— Ce nom m'est inconnu.
— Je demeure rue Quincam[»oix.
— Je ne saurais dire en quel lieu du monde se trouve la rue
Quincampoix.
— C'est moi qui suis chargé de l'affaire Grange.
— Ah! monsieur, je vous reconnais très-bien; c'est vous
qui m'avez fait 180 francs de frais pour un petit billet de
55 francs ; je suis heureux de voir votre figure.
— Je vous ai écrit ce matin.
— Un papier timbré?
— Non; je vous avertis qu'il ne me reste plus qu'à faire aifi-
cher la vente de vos meubles , si sous trois jours vous n'avez
pas fini ce petit compte Grange.
- —Monsieur, dit André, croyez-vous que la musi(iue de /«
juive soit réellement de la musique ?
Il lui tourna le dos, traversa la pièce , et se dirigea vers le
salon. La musique était finie, après avoir duré trop longtemps,
comme toute musique de salon ; on allait danser et jouer. Quel-
ques vieillards et quelques premiers clercs invitèrent les danseu-
ses. Presque tous les autres hommes s'établirent aux tables de
bouillotte.
A ce moment , André alla saluer M™^ Lenoir , et lui dit :
— Je voudrais bien savoir le nom d'un petit monsieur qui
m'observe depuis mon arrivée, et évite cependant avec soin
REVUE DE PARIS, '23
que nos regards se rencontrent. Il est là-bas j un habit noir et
une figure jaunâtre.
— Ah ! dit M^^Lenoir, c'est M. Piaulard de Bourgneuf...
— Certes, dit André . je le reconnais on ne peut mieux, main-
tenant; il plaide contre moi dans un procès que l'on m'intente
à propos de l'héritage de mon cousin. Je l'ai entendu plaider,
il y a peu de temps, dans une autre affaire, et je suis sorti , me
félicitant de l'heureux hasard qui me le donne pour adver-
saire ; je n'aurais pu m'en choisir moi-même un meilleur.
— Mais voici encore une figure que j'ai vue quelque part !
— C'est un avoué; mais il vient à vous , je vous laisse.
— Eh 1 monsieur, dit l'avoué à André, je suis charmé de vous
rencontrer ici. Votre rentrée dans le monde me démontre que
vos affaires vont mieux, et que vous pouvez faire honneur à un
petit engagement pour lequel j'ai obtenu un jugement contre
vous.
Et tout en prononçant ces paroles , l'avoué faisait l'inven-
taire de sa victime , il cotait son élégance , supputait le prix de
son gilet et de sa cravate , appréciait la finesse du drap de
son habit.
— Vous savez , ajouta-t-il , que le jugement est par corps ?
— Et vous , monsieur , dit André , vous savez , sans doute
que le soleil est couché !
A ce moment , Me Lenoir vint demander à André s'il voulait
jouer. C'était son intention ; mais l'avoué ayant pris une carte,
il n'osa s'exposer à montrer quelques philippes d'argent aux
yeux de son rapace interlocuteur ; il répondit :
— Je préfère danser.
Et il alla engager une femme. Dans le quadrille où H dansait,
il avait pour vis-à-vis M" Piaulard de Bourgneuf , qui, après
la c inlrcdanse , inscrivit sur son agenda ;
MEMORANDUM.
Epoux Sutteau contre André.
« Le prétendu légataire danse deux mois aprèsia mort du
testateur, quand sa cendre, etc. »
André , qui n'avait dansé que pour ne pas jouer , se relira à
24 REVUE_,DE PARIS.
l'écart; mais chaque personnage lui paraissait un Iiiiissier. Si
quelqu'un tirait son mouchoir de sa poche , il lui semblait que
ce carré blanc était une sommation. Sa situation ne ressem-
blait pas mal à celle de M. Pourceaugnac entre les apothicaires.
Comme il passait près des tables d'écarté , M« Lenoir, l'appela ,
et lui dit :
— Voulez-vous parier vingt francs pour moi.
André mit un louis sur la table , et continua sa promenade.
Quand il revint , il avait perdu , et M^ Piaulard avait écrit sur
son calepin :
MEMORANDUM.
Epoux Sutteau contre André.
S'écrier : « Eh ! messieurs , que fera de cette fortune le pré-
tendu héritier, si vous la lui laissez? Il la jettera en proie au
jeu , dont il est , etc. , etc. "
— Vous perdez sans sourciller , dit à André l'huissier de la
rue Ouincampoix qui s'était rai)proché de lui.
— Monsieur , dit André , c'est au moins un argent que vous
ne me prendrez pas.
Il se dirigea vers la porte.
— Et quoi! vous partez? dit gracieusement M™" Lenoir.
— Oui , madame . je vous remercie de votre invitation ; vo-
tre soirée était délicieuse.
Il pleuvait, et André, arrivé sous le péristyle, se félicitait
d'avoir gardé la citadine qui l'avait amené, lorsqu'il reconnut ,
descendant derrière lui, l'avoué qui l'avait interpellé.
— Voilà un mauvais temps, dit l'avoué, mais je demeure à
deux pas; et, d'ailleurs. o« «e /jew/ garder une voiture toute
la soirée. Si vous voulez traverser la rue avec moi, je vous prê-
terai mon parapluie.
André nosa pas dire qu'il avait une voilure; ce luxe, presque
hostile, eût augmenté la fureur des poursuites de l'avoué. 11 mar-
cha dans l'eau avec ses souliers minces, et ce ne fut qu'après
avoir enfermé l'avoué chez lui qu'il revint prendre sa citadine.
Le lendemain il était enrhumé.
Le surlendemain, il alla voir M" Lenoir. qui le reçut froi-
REVUE DE PARIS. 2S
demenl, el éluda toute occasion de reparler de leur affaire.
Un soir André dit à Rose :
— Ma chère enfant, il faut que je vous parle sérieusement.
Si nous nous étions trouvés réunis par un de ces amours qui
sont toute la vie, qui mettent ceux qui les éprouvent à l'abri de
tout malheur, qui ne les sépare pas, je vous dirais : « Chère
Rose, je suis ruiné ; j'ai perdu mon procès ; je n'ai plus de res-
source. Je ne veux pas être le parasite de ceux qui ont été les
miens quand j'avais de l'argent. Je ne me sens pas le courage
de redevenir clerc dans une élude, ni de passer pauvre, hou-
leux, mal vêtu, devant mes émules de folies et de dépenses, qui
n'en sont pas encore où j'en suis. De ma fortune, il me reste une
petite bicoque en Normandie, une sorte de chaumière, compo-
sée de quatre chambres et entourée de pommiers. C'est ce que
vous m'avez quelquefois entendu appeler en riant mon château
de Roberchon. Je vais vendre les meubles qui garnissent encore
cet appartement autrefois si somptueux. J'ai une petite valeur
cl escompter. Je partirai avec 1 ,000 francs ; avec 1 ,000 francs
on vit i)resque un an là-bas. Pendant cette année, je trouverai
bien moyen de gagner 1,000 autres francs. Nous vivrons seuls,
loin du monde, loin des souvenirs.
» Mais, chère enfant, notre liaison n'a été qu'une association
de gaieté, d'insouciance, de plaisirs. Je n'ai plus ni gaieté, ni in-
souciance, je n'ai plus surtout de plaisirs à vous offrir. Il faut
nous dire adieu. Vous êlesjeune et belle, la fortune et les plai-
sirs ne vous manqueront i)as. «
Rose avait écouté les paroles d'André avec stupéfaction. Elle
mit sa tète dans ses mains, resta quelque temps silencieuse, puis
lui dit :
— Vous ne m'aimez pas, André; mais moi, je vous aime et je
ne vous quitterai pas. Je pai tirai avec vous; je serai châtelaine
du château de Roberchon. Félicitons-nous, nous avons joui des
plaisirs qui ne nous abandonnent qu'au moment où nous allions
les abandonner par dégoût et par ennui.
J'ai (pielques l)ijoux, dont le prix payera notre voyage et notre
installation dans votre château, qui a sans doute besoin de répa-
rations. Si toutefois le vent ne l'a pas emporté tout entier, il est
possible qu'une chèvre en ait I)rou(é la toiture.
11 y aurait sans doute une foule d'excellentes raisons à me
9 3
26 KEVUE DE PARIS.
(ioniier contre ma résoliilion; mais tout doit céder, et céder à
ceci : Je vous aime el ne vous quillefai pas.
Malgré vos soins ingénieux pour me caciier le dérangement
de vos affaires, malgré la touchante ])onté qui vous en a fait
souffrir seul, sans m'associer à vos privations, il y a longtemps
déjà que j'ai tout deviné; ainsi ma résolution n'est pas un élan,
un mouvement irréfléchi, dont je ne tarderais pas à me repen-
tir. C'est une i)ensée mûrie et arrêtée longtemps avant aujour-
d'hui.
XII.
Ce que coûtent 28i5 francs, outre une valeur de 300 francs.
— M. Lenoble?
— Monsieur, il n'est pas levé.
— Pensez-vous qu'il tarde beaucoup?
— Voilà plusieurs personnes qui l'attendent. Si monsieur veut
faire de même.
Et André entra dans une salle à manger, dallée de carreaux
noirs et blancs, servant d'antichambre, où se trouvaient, en ef-
fet, trois personnages qui passaient le temps de leur mieux, en
attendant que M. Lenoble fût visible. L'un se promenait en long
et en large, s'exerçant à ne marcher que sur les dalles noires.
Un autre regardait les quatre gravures hétérogènes qui ornaient
la salle à manger : l'Enlèvement d'Europe, le Soldat laboureur,
une Vierge à la chaise et le Coucher de la mariée. Quand il
avait fait le tour, il recommençait. Le troisième était assis, et
jouait à peu près la scène du Bouffe et le Tailleur , où un per-
sonnage, voulant se préparer à une discussion importante, fait
seul une répétition, joue son rôle et celui de son interlocuteur,
s'adresse à lui-même des objections, que lui-même réfute vic-
torieusement.
— Monsieur, vous avez une fdle ?
— Parbleu ! monsieur je le sais bien.
— Monsieur, elle est douce et gentille.
— Monsieur, cela ne vous fait rien.
Il paraissait que ce brave homme avait à demander à M. Le-
noble un service qu'il lui importait beaucoup d'obtenir. Ou dis-
REVUE OE PARIS. 27
lingiiait parfois quelques-uns des mots qu'il marmottait, surtout
des paroles qu'il prêtait à M. Lenoble, qu'il supposait récalci-
trant et parlant d'une voix impérieuse et plus haute que la
sienne, qu'il rendait humble et suppliante.
— II m'est impossible d'accorder un nouveau délai.
— Mais, monsieur
— Je comprends votre position, mais j'ai besoin de mes fonds.
Et d'ailleurs qui me garantira votre exactitude?
— Monsieur, ma parole.
— Vous me l'aviez donnée.
— C'est vrai, mais des circonstances...
— Elles peuvent se représenter.
— Alors...
A ce moment on annonça que M. Lenoble était dans son cabi-
net. L'homme au dialogue, qui était le premier arrivé, entra le
premier.
Il resta prés d'une demi-heure, et sortit radieux. Sans doute
il avait obtenu ce qu'il demandait.
C'était au tour de celui qui se promenait. Un quart d'heure
après M. Lenoble parut en le reconduisant.
— jMessieurs, dit-il à André et ît l'admirateur des gravures,
je suis désolé, mais je suis obligé de sortir ; il m'est imposible
de vous recevoir aujourd'hui. Demain je vais à la campagne,
je ne reviens qu'après-demain soir; le jour d'après je déjeune
en ville, c'est donc seulement le jour suivant que je pourrai cau-
ser avec vous.
— Mais, mon cher monsieur Lenoble, dit André, c'est la qua-
trième foi.s que je reviens.
— J'ensuis vraiment désolé; mais impossible autrement. A
samedi donc, messieurs, je vous salue bien.
André lut exact; il attendit une heure et demie, et fut admis
auprès de M. Lenoble.
— Mon cher monsieur André, je suis désolé de vous avoir fait
attendre; mais j'ai tant d'affaires. Je suis tous les malins as-
siégé comme vous l'avez vu. 11 y a bien longtemps que l'on ne
vous a rencontré. Avez-vous donc été h la campagne? Ah ! vous
28 REVLE DE PARIS.
êtes chasseur. Je ne cliasse pas, mais mon grand-père «^tait
grand chasseur. Mon oncle, feu le mari de ma lante Laure, qui
demeure avec moi, était aussi un chasseur renommé. Je me rap-
pelle une histoire que je ne crois pas vous avoir racontée
Quand André avait fait le calcul de ses ressources, il avait
dit : Un billet de 500 fr. que je ferai escompter par Lenoble.
Ci 500 fr. Mais au moment de faire la proposition d'escompter
le billet, il commençait à ai)ercevoi: une partie des objections
que Lenoble pouvait lui faire, et quoique Lenoble lui eût déjà
raconté Thisloire de son oncle, il n'osa pas l'arrêter court, et se
résigna à subir de nouveau la narration.
— Puis-je vous être bon à quelque chose ? dit enfin M. Le-
noble.
— C'est une bagatelle, dit André j un billet de 300 francs que
vous m'obligerez de m'escompter.
— Ah ! dit Lenoble, je fais bien peu d'escompte maintenant ;
j'ai fait des pertes; le commerce va si mal. Hier encore j'ai
fait des remboursements importants; je n'ai pas du tout d'ar-
gent.
A ces paroles, André sentit au dedans de lui-même des bouil-
lonnements d'indignation, de la lâcheté avec laquelle il avait
écouté la vieille histoire de M. Lenoble.
— Cependant, ajouta celui-ci, je ne voudrais pas vous re-
fuser.
Un gros chat vint grimper sur les genoux d'André. Le chat
muait.
— Prenez garde, dit M. Lenoble, il va vous salir.
Mais André avait repiis avec l'espoir toute sa lâcheté, il se
prit à caresser le chat, et fit un grand éloge de sa beauté et de
la douceur de son poil.
— Mais pour le moment je n'ai pas du tout d'argent.
.André repoussa le chat.
— Revenez le 5, dans quatre jours, nous tâcherons de vous
faire votre affaire.
André allait se lever ; M. Lenoble continue le dialogue.
— Oue faites vous ? on dit que vous vivez avec une fille de
théâtre. Vous avez tort, tous les honnêtes gens vous blâment.
André se sentit rougir d'indignation contre M. Lenoble et
contre lui-même ; de personne il n'eût souffert de semblables
REVUE DE PARIS. 29
questions , ni un blâme ainsi formulé. 11 se contint en pensant
que c'était la dernière fois qu'il aurait à subir de pareilles cor-
vées.
— Après tout , continua M. Lenoble , j'ai été jeune aussi ,
c'est-à-dire jusqu'à vingt-deux ans ; ou la dit jolie ; je l'ai vue un
soir avec vous, elle m'a paru bien faite, ses lianciies sui'tout,
mais sont-elles réelles ?
Et M. Lenoble entra dans des détails excessivement intimes
au sujet de Rose.
André d'abord fit des réponses évasives et embarrassées, puis
ne répondit plus. M. Lenoble changea alors de sujet ; il lui de-
manda à quelle heure il rentrait , à quelle heure il se levait le
malin , ce qu'il mangeait.
Enfin , il laissa aller le malheureux André ; mais sur le carré,
il le rappela.
— Et bien ! dit-il , venez dîner avec nous, le 5, sans façon, la
fortune du pot.
André se rappela que le 5, il devait mener Rose dîner à une
campagne , où ils s'étaient rencontrés pour la première fois et
que probablement ils ne reverraient jamais. Néanmoins il n'osa
pas refuser l'invitation de M. Lenoble. ...•
Celui-ci le rappela encore.
— A propos, votre ami**'' vous donne quelquefois des billets
d espectacle, ayez donc une loge pour le 5.
Le 5, André envoya trop tard chez son ami, il ne put avoir
de loge ; à quatre heures , il se décida à en payer une au bu-
reau.
Il y avait, à dîner, M. et M™« Lenoble et leur tante , avec un
grand monsieur qu'André ne connaissait i)as.
Comme on se mettait à table , M. Lenoble dit à André tout
haut :
— J'ai votre affaire. Envoyez demain matin , entre huit et
neuf heures.
A ta])le , on parla de choses et d'autres. M. Lenoble avait de
grandes prétentions à la prévision de l'avenir , et pour plus de
certitude dans ses prophéties , il ne les faisait jamais qu'ai)rès
l'événement. C'est un procédé qui n'est pas très-rare , et au
moyen duquel certaines personnes se sont fait la réputation de
connaître parfaitement les hommes et les choses , et d'avoir le
30 REVUE DE PARIS.
coup d'œil juste et infaillible. Voici, du reste, la recette de ces
réputations :
Vous lisez sur un journal : La Russie a commencé les hosti-
lités contre la Circassie.
Très-bien. Jamais de votre vie vous n'avez parlé de la Russie,
vous ne savez pas le moins du monde où est la Circassie, cepen-
dant vous dites à tout le monde : J'avais bien prédit «jue la
Russie attaquerait la Circassie.
On vous dit : M.*** est mort à quatre-vingt-deux ans.
Vous ne connaissez pas M.***, et ce n'est que par l'annonce de
sa mort que vous apprenez qu'il vivait. Vous répondez : Cela ne
m'étonne pas , j'avais toujours dit que ce gaillard-là passerait
quatre-vingts ans.
Quelquefois vous soutenez en face à votre interlocuteur que
c'est précisément à lui que vous aviez dit la chose , vous pré-
cisez le jour, l'heure, c'est à diner, au Café de Paris , vous étiez
auprès de Tony, vous aviez un habit bleu à boutons de métal.
Et l'interlocuteur tinit par croire que c'est lui qui manque de
mémoire, ou que vous le prenez pour un autre auquel vous avez
réellement parlé.
Mais jamais M. Lenoble n'avait eu une position plus avanta-
geuse pour avoir prévu et prédit n'importe quoi, que celle que
lui donnait la présence d'André et sa position, vis-à-vis de lui ,
d'obligé ne tenant pas encore le bienfait. 11 est bon de remar-
quer que M. Lenoble, sous différents noms , prenait à André à
peu près luiitpour cent d'escompte, que c'était letauxlégal dans
sa plus large extension ; que c'était là une affaire sur laquelle
M. Lenoble faisait un bénéiice , et que cela ne passait à l'état
de service que parce qu'il plaisait à M. Lenoble de le prendre
ainsi.
— Eh bien ! dit M. Lenoble, *''' a manqué. Je l'avais toujours
prévu. Vous souvient-il monsieur André, que je vous en ai parlé
il y a un an.
— Parfaitement, dit André, qui n'avait pas vu M, Lenoble
depuis quinze mois.
— Quand on a un peu de tact et d'expérience, dit M. Lenoble,
quand ou est doué d'un jugement sain, d'un coup d'œil sûr. il est
peu de choses qui puissent étonner. Les choses les plus impré-
vues m'ont déjà depuis si longtemps frappé par leur nécessité,
REVUE DE PARIS, 31
<jiie je les considère comme accomplies avant qu'elles aient
commencé à se manifester. M. André peut dire que dès 1827
j'avais prévu les événements du mois de juillet 1830.
Et il regarda André pour attendre sa réponse.
— C'est vrai , dit André.
— Je ne le lui fais pas dire , ajouta M. Lenoble.
On vint à parler de l'amitié.
— Pour moi , dit M. Lenoble , M. André sait que je suis obli-
geant.
André s'inclina en signe d'assentiment.
— Eh bien ! continua M. Lenoble , je n'ai jamais obligé que
des ingrats.
M. Lenoble ne disait pas que ses services ressemblaient en
général à ceux qu'il rendait à André. La plupart des gens, même
de ceux qui obligent réellement , font tomber les services de si
haut sur la léte de leurs oblijïés , qu'ils les blessent presque tou-
jours, et que , non-seulement ils n'obtiennent pas de reconnais-
sance, mais qu'ils ne peuvent parvenir à se faire pardonner
leurs bienfaits. La récompense d'un service doit être l'influence
heureuse qu'il exerce sur celui qui le reçoit et la bienveillance
tacite qu'il en ressent. Je me défierais de ceux qui se débarras-
sent en paroles de la reconnaissance qu'ils ne veulent pas garder
dans le cœur.
On se mit en route pour le théâtre. Le grand monsieur offrit
le bras à M'"" Lenoble, qui était une petite femme grosse, rose ,
assez rajïoûtante. Et André fut obligé de se charger de la tante
Laure. 11 faisait beau ; on n'était pas loin du théâtre ; on alla à
pied.
André, préoccupé , comme on peut le penser , au moment de
quitter Paris pour toujours , et d'adopter une existence qui lui
semblait encore un rêve , fut obligé de faire les honneurs de sa
loge , que M""^ Lenoble ne trouva pas assez de face. 11 lui fal-
lut dire à la tante Laure le nom de tous les acteurs , et répondre
aux questions de JM. Lenoble sur les intrigues et les aventures
des actrices , lui qui jamais n'avait pu rester un acte entier sans
sortir de sa loge , ou qui prenait le parti de s'endormir au
f 0 nd .
Il avait même acquis à ce sujet une faculté digne d'envie.
Quand il voyait poindre une de ces scènes éternellement repro-
32 REVUE DE PARIS.
diiites au théâtre , élernellenaent ennuyeuses , éternellement ap-
plaudies ; quand on disait dans la tragédie :
Jeté rai^déjà dit et veux bien le redire , etc.
OU bien :
Te souvient-il encor la fameuse journée , etc.
ou dans la comédie . quand on approchait deux fauteuils.
A la seule prévisiop. du récit ou de la scène filée , il se pen-
chait dans son coin et s'endormait profondément.
A la sortie , il pleuvait à verse ; on prit un fiacre. M. Lenohle
indiqua son adresse , quoique André demeurât plus près que lui
du théâtre. Il descendit avec sa femme et la tante Laure^ et dit
à André :
— Soyez assez bon, mon cher monsieur, pour jeter mon-
sieur chez lui en passant. A demain malin ; n'oubliez pas.
— Où demeurez-vous? dit André au grand monsieur.
— Rue des trois-Couronnes.
Il y avait une lieue un quart pour aller, autant pour revenir.
André rentra chez lui à une heure et demie.
Le lendemain matin , André reçut de M. Lenoble 285 francs.
XIII.
IMlle Jenny Mathieu à Emmeline Leiioir.
a II y avait bien longtemps, ma chère Emmeline, que je
n'avais reçu de lettre de toi , et plus d'une fois je t'ai accusée
d'oublier, au milieu des plaisirs de Paris, de pauvres campa-
gnards relégués dans une petite bourgade au bord de la mer. Je
te remercie bien de ta lettre et de ce que tu m'y apprends. Je ne
sais que te dire en retour. Depuis un an et demi que j'ai quitté
Paris, ma vie a été monotone et calme au delà de toute expres-
sion. Sais-tu qu'il y a un an et demi déjà d'écoulé depuis la
soirée où nous avons vu , chez ton père, ce beau jeune homme
triste auquel ton père devait céder son élude , et que toi et moi
nous supposions devoir être ton mari. A propos de lui, il faut
que je te parle d'une ciiose qui m'a bien frapjiée il y a un an.
REVUE DE PARIS. 33
» Nous déjeunions dans la salle à manger, quand il entra tonl
à coup un grand chien fauve , «lui vint s'installer au milieu de
nous , et prit de la meilleure grâce quelques friandises que Je
lui donnai. Il avait l'œil vif et intelligent. Mon pure, qui a chassé
autrefois, l'admirait en connaisseur, et disait :
— C'est un des plus beaux chiens que j'aie vus , et il n'y en
a pas en France cpiatre comme lui.
" Lorsque nous entendîmes un coup de sifflet aigu, le cliieu
laissa un os qu'il rongeait , se tourna vers la porte , que l'on
avait refermée , et voyant ouverte la fenêtre , qui heureuse-
ment n'est qu'à six ou sept pieds du sol , s'élança à travers avec
la légèreté d'une biche et di.sparut.
— A qui est ce chien? demanda mon père au domestique qui
nous servait.
— C'est au marchand de canards.
— Vient-il souvent?
— Presque tous les jours.
— Vous m'appellerez quand il sera là.
0 Trois ou quatre jours après , comme nous étions encore h
déjeuner, on vint dire à mon père que le marchand de canards
était à la cuisine. Il ordonna de le faire enirer.
» A peine l'eus-je aperçu qu'il me sembla que je l'avais déjà
rencontré quelque part. C'était un grand jeune homme d'une
trentaine d'années , hâlé par le vent et le soleil , s'exprimant
parfaitement bien et éludant les questions de la façon la plus
spirituelle ; tout ce qu'on put savoir de lui, c'est qu'il demeure
à trois lieues de Trouville. qu'il habite une petite maison qui
lui appartient, qu'il connaît dans les environs un étang cou-
vert de canards sauvages, dans la saison froide; que. pour
suppléer à lâchasse de l'hiver, il en a pris quelques uns vivants
qui commencent à lui faire une basse-cour assez nombreuse et
lui permettent de faire son commerce en toute saison.
— Vous n'êtes pas du pays !
— J'y suis né.
— Mais, à votre langage, on voit que vous avez reçu une
excellente éducation.
— Je n'en suis pas plus mauvais chasseur pour cela. 11 salua
et se relira.
» Ce n'est qu'après son départ (pie je réussis à n:e rappeler
34 REVUE DE PAPxIS.
OÙ je l'avais vu et je le dis à mes parents, qui rirent beaucoup
et m'appelèrent folle. Cependant , ces manières distinguées , le
mystère dont il entoure sa vie passée , et surtout la similitude
du nom, les rangea presque de mon avis. Nous apprîmes que le
marchand de canards s'appelle André.
» 11 est revenu quelquefois. Une fois mon père a voulu le ques-
tionner, il s'en est allé , et a affecté depuis de ne pas même
entrer dans la cuisine pour vendre ses canards. Depuis nous ne
nous en sommes plus occupés. »
XIV.
Emmellne Lenoir à Jenny Mathieu.
" Mon Dieu ! quelle singulière chose , ma chère Jenny, quoi !
c'est M. André que tu as retrouvé à Trouville, et dans une sem-
blable situation! Quand tu Tas vu chez nous, il y avait déjà
plusieurs années que je le connaissais. Dès lors , sa fortune
avait subi , je le savais . une grave altération ; mais deux ans
avant, c'était un des hommes les plus élégants de Paris. Il avait
de beaux chevaux , et on le rencontrait partout , toujours bril-
lant, toujours remarquable entre les autres, par sa bonne grâce
et par un petit degré d'impertinence qui n'était pas très-dés-
agréable.
» .le t'avouerai , ma chère Jenny, que, sans être ce qu'on ap-
pelle amoureuse de M. André, je n'étais pas sans m'occuper de
lui , et d'ailleurs il m'avait semblé, à diverses reprises, que ma
famille avait des intentions sur lui, et que lui-même faisait, à
moi, quebpie altentioi». 11 n'a plus été question du mariage ,
ou plutôt il n'en a jamais été question, de ce mariage que
j'avais peut-être rêvé. Je n'ai pas cru devoir en mourir de dou-
leur; cela ne m'empêchera pas d'épouser un autre , mais
M. André ne me sera jamais tout à fait indifférent, et tout ce
qui me rappelle son souvenir a pour moi quelque chose de doux
et de triste à la fois.
» Voilà, ma chère Jenny, ce qu'il faut que tu fasses pour moi.
11 est évident que tu ne te trompes pas : M. André a quitté Paris,
il y a quinze mois, et personne ne sait ce qu'il est devenu. Je
savais, d'autre part, qu'il av:uf , en Normandie, une petite
REVUE DE PARIS. . 35
propriélé qu'il appelait en riant son château de Roberclion.
» André est malheureux; inforaie-toi de lui. donne-moi tous
les détails que tu pourras te procurer ; j'ai de l'aryent à moi ,
nous le lui ferons parvenir spcrèlement.
n Je compte sur toi , ma bonne Jeniiy, pour l'exécution de ma
commision et aussi pour la rapidité de cette exécution. «
XV.
Jcnny Mathieu à Emtneline Lenoir.
« Voici, ma chère Emmeline, tous les détails que j'ai pu ob-
tenir, ils t'affligeront probablement; mais il n'eût servi à rien
de te les cacher, et d'ailleurs c'aurait été priver de ton secours
une personne qui en a bien besoin.
» Il y a presqu'un an et demi, un jeune homme vint visiter
une mauvaise maison , abandonnée depuis longtemps , située au
milieu d'une petite prairie , formant avec elle une propriélé
connue sous le nom épigramraatique de château de Roberchon.
La toiture était enfoncée , les portes hors des gonds. En quel-
ques jours . des ouvriers eurent rendu la bicoque à peu près
habitable, et le jeune homme s'y installa avec une petite femme,
jeune et jolie , qu'il appelait Rose. Les voisins s'occuiièrent
beaucoup d'eux pendant quelque temps. On ne tarda pas à
s'apercevoir qu'ils étaient fort obligeants. D'ailleurs c'était le
moment de récolter les pommes et de faire le cidre , on cessa de
songer à eux. Bientôt, cependant, on recommença à parler du
voisin .André : on le citait comme le meilleur chasseur du pays,
et on le vit bientôt aller vendre le gibier qu'il tuait dans les com-
munes environnantes. Ce qu'il tuait surtout , c'étaient des
oiseaux de passage dont la chasse est des plus fatigantes : elle
se fait l'hiver, la nuit, et à chaque instant il faut entrer dans
l'eau jusqu'à la ceinture; c'était un rude métier pour un jeune
homme accoutumé à toutes les aises et à toutes les élégances de
la vie. Mais ce qui chagrinait le plus M. André, c'était son chien
Black. Black est un chien de plaine et de montagne, un pointer
écossais^ comme dit mon père, et ces chiens ne rapportent pas et
n'aimentpas l'eau, surtout l'hiver. Le pauvre Black, entraîné par
l'amour de la chasse , par sou attachement pour son maitre ,
56 REVUE DE PARIS.
nogeait iiéamiioins dans l'eau glacée pour aller chercher le gi-
I)ier clans les endroits où André ne pouvait parvenir ; car il évi-
tait cotte peine à son chien chaque fois que l'eau n'était pas
trop profonde et qu'il y pouvait aller lui-même. Rose . quand ils
rentraient, faisait un grand feu ponr les réchauffer tous deux ;
elle les soignait, leur préparait leur dîner. Elle voulut,
une fois qu'André était trop fatigué, aller vendre elle-même
legii)ier; mais quelques exjjressions peu honnêtes qu'on lui
adressa lui firent tant de peur, qu'elle n'osa plus recommen-
cer.
« Dans ses chasses , André avait fait connaissance avec quel-
ques autres chasseurs, qui, moins habiles tireurs que lui,
l'enviaient tout en l'admirant. Un soir il en rencontra un qu'il
n'avait pas vu depuis longtemps.
— Et l'ami , lui dit André, avez-vous donc été malade que
l'on ne vous rencontre plus ?
— Aon , dit l'autre , mais j'ai abandonné le métier de chien
que je faisais, je ne suis plus chasseur, je suis contrebandier;
je risque , il est vrai , quelques mois de prison , mais , pour cela ,
il faudrait me prendre , et aussi la confiscation de marchan-
dises qui ne sont pas à moi. Mais je gagne de l'argent, je vis
bien , et je n'attrape plus de rhumatismes. Vous êtes fort, vous
êtes leste et bon coureur, vous devriez vous mettre des nôtres ,
vous vous en trouveriez bien.
— .le verrai, répondit André. Et il n'y pensa plus.
« Mais il ne tarda pas à sentir les premières atteintes de rhu-
matismes et de douleurs aiguës, que devait nécessairement lui
donner une vie semblable. Rose lui doiuiait tous les soins pos-
sibles. Quelquefois elle lui disaii : Je neveux plus que tu ailles à
la chasse. Mais elle se rendait à la nécessité, et André y retour-
nait le lendemain. 11 arriva, une nuit, qu'André ayant abattu
un canard , Black ne voulut pas aller le chercher. André lui
dit sévèrement : ^ l'eau! Black alla jusqu'au bord, regarda
son maître d'un air suppliant , et se coucha à terre. André re-
garda où était tombé le gibier; il y avait trop d'eau pour qu'il
pût hii-même aller le chercher; il se tourna vers son chien , et
lui répéta avec colère : .-/ l'eau!
)) Il arrive quelquefois que les meilleurs cœurs s'irritent
contre la compassion qu'on leur inspire, ou i»lufôt contre l'im-
REVUE DE PARIS. 57
puissance qu'ils éprouvent de soulager le malheur qu'ils ont
sous les yeux.
» Black entra dans l'eau et rapporta le canard; mais il était
saisi d'un tremblement conviilsif qu'il garda jusqu'au retour;
en vain on le récliaufFa , on le frotta ; il trembla ainsi pendant
deux jours , et le troisième jour au matin , il mourut.
» Il n'y a que les malbeureux qui sachent à quel point on peut
aimer un chien.
» Je me rappelle , chère Emmeline , à une époque où j'étais
bien malheureuse et bien triste, quand je pleurais, ma petite
Zoé , qui m'a bien fait pleurer à son tour quand elle est morte ,
cette pauvre petite bête montait sur mes genoux et se montrait
plus caressante que de coutume; je baisais avec tendresse sa
bonne petite tête soyeuse.
» Ce fut une grande tristesse dans la cabane , et quand André
vint ici vendre ses canards , comme notre domestiiiue lui disait :
Black n'est pas avec vous? il répondit : Il est mort , et il se prit
à pleurer.
» Tous les jours André souffrait davantage de ses douleurs;
ce pauvre jeune homme était devenu pâle, et marchait quelque-
fois courbé comme un vieillard.
» Il rencontra le contrebandier. — Quand vous voudrez,
dit-il , je serai des vôtres.
« De ce jour, il fit la contrebande , gagnant plus d'argent
avec autant de fatigues, mais avec des fatigues qui disparais-
saient dans le sommeil, et n'amassaient pas sur lui des douleurs
intolérables. On le revoyait quelquefois ici; mais ce qu'il venait
vendre, c'était du tabac , c'était des poteries anglaises, des
dentelles, et il remportait toujours quelque chose pour Rose,
un bonnet, un fichu , etc.
» Une fois il fut pris , battu par les douaniers , et il passa
quinze jours en prison. Rose passa ces quinze jours i"» pleurer.
Il scmgea , avec terreur, que c'était par hasard qu'on ne l'avait
pas retenu trois mois , et que s'il était resté trois mois en pri-
son , Rose serait morte de faim ; de ce jour, il ne sortit plus sans
son fusil. En vain Rose le suppliait de n'en rien faire; elle
craignait quelque malheur.
•> Chère Rose , disait-il , il vaut mieux que le malheur arrive
à eux qu'à moi ; je ne me laisserai plus prendre.
9 4
38 REVUE DE PARIS.
» Une autre fois, il fut encore sur|)ris par les douaniers;
mais il les tint en respect en les couchant en joue. Un deux
s'avança et lui lira un coup de fusil; Ai dré courut à lui et le
jeta à terre d'un coup de crosse ; puis s'enfuit.
» Un soir, il faisait un temps magnifique; le soleil se cou-
chait sur la mer en face de Trouville ; tout l'horizon était d'une
splendide couleur jaune; on voyait se dessiner en noir, comme
des silhouettes, sur ce fond éclatant, les petits bâtiments des
pêcheurs avec leurs voiles carrées. Rose avait voulu sortir et
accompagner André.
» Tu connais Trouville; tu devais revenir encore y prendre
des bains cette année, et je t'attends encore.
» Ils arrivèrent sur la hauteur, à ce point du chemin de Hon-
fleur, où la route se sépare en deux , l'une se prolongeant en-
core avant de descendre à Trouville, l'autre descendant à Vier-
ville, qui est comme un nid de mouettes au bord de la mer, et
où il y a un poste de douane.
« IN'ous sommes allées plus d'une fois ensemble sur cette côte ;
où. de loin , par dessus des haies de houx épineux, on aperçoit
la mer qui semble à l'horizon toucher le ciel abaissé sur elle.
« Tu te rappelles qu'îi cet endroit il y a dans un mur de jardin
une niche creusée , et dans cette niclte une sainte Vierge.
« Andié avait les yeux fixés sur la mer et suivait du regard
lin petit navire plus étroit que les autres; c'était un contreban-
dier qui fuyait la terre après avoir abordé et enfoui dans le
sable de la falaise . dans un endroit conveliu , la cargaison
qu'y devaient jjrendre André et ses compagnons.
— Maintenant, dit André à Rose, retourne chez nous , voilà
le jour tombé tout à fait ; il faut que je me cache dans les roches.
— J'ai peur, ce soir, dit Rose, tu devrais rentrer avec moi;
nous avons encore de l'argent , tu te reposerais cette nuit.
— Impossible . ma bonne Rose, on compte sur moi; vois-lu,
la mer est basse; il faut que je prenne ma route par-dessous la
falai.se; adieu.
» Rose essaya encore de le retenir, mais ce fut en vain. Il lui
donna un baiser sur le front et descendit , non sur le chemin de
Trouville, ni sur celui de Vierville, mais à travers les champs
et par-dessus les haies.
« Pour Rose . elle le suivit des yeu.\ aussi longtemps qu'elle le
REVUE ItE PARIS. 39
put ; puis elle se mil à genoux et juiressa à la Vierge de la niclie
une fervente prière , après quoi elle retourna lentement chez
elle , où la fatigue de la promenade ne tarda pas à l'endormir,
en répétant sa prière à la Vierge.
» Sainte 3Jarie, mère de Dieu, disait-elle, veillez sur lui;
sainte Marie , ayez pitié de moi ; je ne sais ce qui va lui arriver,
mais il va lui arriver quelque chose j mon Dieu , que deviendrai-
je ? que fait-il en ce moment ? peut-être il se bat ; on le poursuit ;
on le frappe...
» Elle pleura longtemps , puis .elle s'endormit d'épuisement.
» Pendant ce temps, André se glissait à travers les roches à
l'endroit du rendez-vous, en écoulant dans l'ombre le faible
signal auquel se reconnaissaient les contrebandiers ; tout à coup
il s'arrêta el prêta l'oreille j c'était bien le signal; il répondit et
se tint debout. Il vit alors se dresser des têtes et des yeux briller ;
il entendit du bruit derrière et se retourna j il se levait aussi du
monde derrière lui ; cela faisait au moins quatre hommes , et ses
compagnons ne devaient être que deux. Il était trahi ! A peine
avait-il eu le temps de s'en apercevoir, qu'il vit en même temps
qu'on se rapprochait de lui. Il s'élança , renversa d'un coup de
crosse un de ses agresseurs et prit la fuite. On lui lira deux
coups de fusil qui le manquèrent, mais qui servirent de signal
aux autres douaniers. André gravit la falaise par un chemin que
personne n'avait jamais osé tenter. Arrivé en haut, il fut saisi
par deux hommes armés auxcpiels il échappa par une secousse
violente; puis, il continua sa course par dessus les haies,
haletant , s'arrètant par moments , écoutant , jusqu'au moment
où il arriva à l'endroit où il avait quitté Rose, aui)rès de la
niche de la Vierge. Là, il s'arrêta et arma son fusil. Les doua-
niers ne tardèrent pas à le rejoindre , et un furieux combat
s'engagea dans la nuit ; deux hommes furent tués, un des doua-
niers et André.
n Tout cela, chère Emmoline , s'est passé il n'y a pas plus
de huit jours. La malheureuse Rose ne peut se consoler. Je
suis allée lavoir hier. J'ai laissé un peu d'argent chez elle;
mais cela ne peut être qu'un secours de quelques inslanls. Je
lui ai parlé. C'est une bonne el douce fille . qui a maintenant au
cœur un chagrin pour toute sa vie. J'ai envie de la prendre au-
près de moi." ALPHOrrSK K.VRR,
YOYAGES,
LISBOI\i\K,
19 juillet 1837.
C'est réellement une magique puissance que la navigation.
Cette baguette de fée, qui, la brise aidant, vous porte en quel-
ques jours, souvent même en quelques heures , d'un pays à un
autre, et vous met tout d'un coup en face de mœurs, de cieuxet
de paysages nouveaux, par une de ces brusques transitions qui
étonnent ot charment à la fois l'œil du voyageur. La chaise de
poste qui vous emporte, sur une route bien unie, vous laisse voir,
quelque rapide qu'elle soit, ces dégradations insensibles qui con-
duisent de l'un à l'autre les peuples limitrophes , et fondent en-
semble les nuances les plus opposées. Mais par mer, rien de tout
cela : la page du vaste livre que vous ouvrez au hasard ne res-
semble en rien à la page qui précède ; ici tout est neuf, imprévu,
piquant ; les ressemblances et les contrastes ressortent plus vi-
vement par ce brusque rapprochement de deux peuples que sé-
parent cinq ou six degrés de latitude , et qu'à quarante heures
de distance vous pouvez comparer ensemble.
C'est ainsi que le 17, à sept heures du matin, nous nous trou-
vions encore dans le port de la Corogne, et que le 17, à minuit,
nous mouillions sous les forts du Tage, après avoir franchi , en
trente-neuf heures de marche , la dislance de cent vingt lieues
marines, ou si,\ degrés de latitude, qui séparent ces deux points.
REVUE DE PARIS. 41
La brise fraîche du nord-esl, qui nous avait fait filer conslam-
ment neuf à dix nœuds par licure,nous avait abandonnés à quel-
ques lieues de la terre ; nous craignions déjà une de ces accal-
mies subites, qui dans les latitudes un peu chaudes, arrêtent tout
court le navire à l'entrée du port, et détruisent souvent tout le
bénéfice de la traversée la plus heureuse. Mais un pilote portu-
gais qui était venu nous joindre à bord sur un des plus étranges
bateaux que j'aie vus de ma vie, bateau que je ne puis mieux dé-
crire qu'en le comparant à un marsouin, avec son avant arrondi
en bosse, qui semblait bondir sur la lame, nous prédit qu'en en-
trant dans le Tai;e nous trouverions assez de brise et i)lus peut-
êlre que nous n'en voudrions. J'avais bonne envie, en marin ex-
pert qu'on se croit toujours après «piinze jours de mer , de rire
de la prédiction j mais elle ne tarda pas une lieureà s'accomplir.
A peine avions-nous doublé le cap da Roca, qu'une de ces raf-
fales subites qui descendent des montagnes de Cintra, nous fit
remonter la large bouche du Tage, à raison de onze à douze
milles par heure, c'est-à-dire, à peu près le maximum de la vi-
tesse de notre léger bâtiment.
La nuit était venue ; mais sous le beau ciel du Portugal , et
malgré la brise qui soufflait, comme disent les marins, « à dé-
corner les bœufs, i^ la lune était si pure et si brillante, que nous
distinguions presque comme en plein jour cette longue file de
forts, de maisons de campagne et de palais qui se continue sans
inierruption, pendant quatre lieues, sur la rive droite du Tage.
Au plus fort dugrain, lorsque nos canons de tribord plongeaient
à moitié dans l'eau, qui atteignait presque le haut des bastinga-
ges, et que le màt pliait sous le poids de la grande voile, la fré-
gate portugaise slationnaire nous héla d'un coup de canon.
Malgré l'envie que nous avions de poursuivre tout droit notre
chemin, il nous fallut, sous peine de voir les boulets portugais
faire connaissance avec les flancs de noire brick, mettre en
panne pour recevoir la visite dun officier ; opération fort peu
agréable pour les visités comme pour le visiteur. Enfin cette
formalité accomplie, nous reprîmes noire route avec la brise qui
nous avait paliemment attendus, et qui nous emporta plus vite
encore qu'elle ne nous avait amenés ; nous rangeâmes, à portée
de pistolet, le fort Saint-Juliau , par une passe étroite qui n'a
guère qu'un quart de lieuede largeur, en glissant avec la rapidité
4.
42 REVUE DE PARIS.
d'une Hèche à côté des brisants dont le vent nous apportait le
bruit, et nous mouillâmes enfin dans l'admirable bassin du Tage,
à côté de la belle frégate française la Dryade, de soixante ca-
nons, et d'une division anglaise forte de trois vaisseaux et d'une
frégate, sous les ordres de l'amiral Gage.
On dort peu en mer, surtout un jour de mouillage. Le lende-
main , au point du jour , j'étais déjà accroché aux bastingages
pour reconnaître Lisbonne et la saluer de ce premier coup d'œil
de l'arrivée, auquel il est piquant de comparer le coup d'œil du
départ. Il faut dire ici toute la vérité. Ce coup d'œil ne fut pas
favorable à Lisbonne. Qu'on se représente, sur une étendue de
prés de deux lieues , un immense amas de maisons , véritable
chaos de maçonnerie, entassées sans ordre les unessur les autres,
sans un seul grand édifice qui dominât les autres et servît de
point de rappel. L'extrémité sud-ouest de la ville, qui nous fai-
sait face, était de beaucoup la plus agréable : elle se composait
du palais de la reine, dont nous ne pouvions apercevoir que le
toit, et d'un certain nombre de belles maisons groupées autour
de ce palais. Bien que toutes fussent dénuées de style, et d'un
goût pitoyable, leur propreté, leur étendue, les jardins enter-
rasse, dont la noire verdure contrastait avec la blancheur des
maisons, donnaient réellement à cette partie de la ville un as-
pect aristocratique. Mais, sur le bord de la mer, de grands ma-
gasins à lucarnes étroites lui imprimaient un cachet de roture et
servaient comme de transition de la ville de la noblesse à la ville
du commerce. Celle-ci, aux maisons hautes et serrées, sans un
pouce de verdure pour reposer les yeux, a pour limites , d'un
côté , le quartier d'artillerie, de l'autre l'arsenal, qui tiendrait
tout entier dans un des bassins du Ferrol ; elle occupe un espace
immense, et monte en amphithéàtrejusqu'au sommet de la longue
et haute colline sur le penchant de laquelle est assise Lisbonne.
Le point le plus élevé de cette colline est occupé par le château,
amas confus d'édifices sans symétrie et sans beauté , qui ne se
distinguent que par leur élévation des toits des maisons de la
Tille.
Somme foute, Lisbonne , au premier aspect, donne bien l'idée
d'unecapitaleriche et puissante, mais ne ressemble en rienàune
belle ville, ni surtout â une ville agréable. C'est Naples en laid,
Naples moins la verdure , moins le Vésuve , et les îles de Caprî
RFVUE DE PARIS. 43
el d'Ischia, eL ces lianls viHajes qili l'esgehiblënt à aulant de
i:ilés. Le seul point du paysage où l'œil se repose avec plaisir,
c'est le palais neuf d'Ayuda. à un quart de lifue au sud-est de
Lisbonne. Ce palais serait un des plus beaux du monde et pour-
rait rivaliser avec celui de Madrid, s'il élait terminé; mais tel
qu'il est, c'est encore uu bel et noble édifice et d'un goût assez
pur, chose réellement édifiante pour qui connaît . ilc visita le
goût des architectes portugais. Sa forme est carrée, et rappelle,
à la blancheur près et dans des proportions beaucoup plus
humbles, le sombre et gigantesque Escurial Le gros bourg
d'Ayuda se serre au pied du château comme un diminutif de cité
royale; puis, de tous côtés s'étendent les blonds et monotones
coteaux qui cernent lisbonne. cultivés jusqu'au sommet, et
plantés de blé pour la plupart, mais sans un arbre pour égayer
leur triste nudité. La rive du Tage opposée à la ville, à une demi-
lieue de distance, n'offre qu'une falaise entièrement nue , dont
la longue crête laisse pourtant entrevoir çàet là quelques blancs
et gracieux villages, cachés derrière ses ravins comme une Es-
pagnole derrière sa ventuna bien grillée. Au sud-est, le Tage
forme un coude immense, dont la grève, à peine élevée au-des-
sus de son niveau, se confond avec le ciel et l'eau dans un pâle
lointain. La plaine, que l'on distingue à peine à travers les hau-
tes mâtures des vaisseaux de guerre, otlre un aspi'Ct de prosaï-
que uniformité, et l'admirable pureté du ciel donne seul quelque
intérêt et quelque éclat à ce monotone paysage.
Malgré l'immense population qui pillule dans les rues de Lis-
bonne, cette ville si bruyante et si animée est en voie de déclin
plutôt que de prospérité. Elle a perdu avec le Brésil les éléments
de richesse et de vie qu'y jetait le commerce d'outre-mer. et ce
beau bassin du Tage, oii mouillaient encore , nous dit-on,
en 1828, cinq cents navires marchands , n'en compte pas trente
aujourd'hui. En ce moment, le pavillon anglais y Holte sur trois
vaisseaux , une frégate et deux corvettes, sans compter de nom-
breux ;xK^e/s à voile et à \apeur. La France y est représentée,
l)our mémoire, par la Dryade, une de ces belles frégates neu-
ves de soixante canons , qui ressemblent ù un vaisseau , si ce
n'est qu'elles sont bien plus légères et plus gracieuses ; enfin, le
Portugal y fait solennellement pourrir sur leurs ancres, un vieux
vaisseau désarmé , le Don Juan , et deux ou trois frégates,
44 REVUE DE PARIS.
trisles el éloquents emblèmes de toule celte grandeur déchue du
premier et du plus hardi de tous les peuples navigateurs du
monde moderne.
En descendant sur la cale de Lisbonne, aux rayons d'un soleil
qui, au dire de tous les officiers du bord, n'est guère plus brû-
lant aux Antilles, la première chose qui me frappa, dans la rue
étroite el montueuse qui descend le long du Tage, ce furent des
Omnibus constitutionnels, c'est le nom qu'ils portaient écrits
en grosses lettres, avec le pavillon portugais, bleu et blanc. Ces
omnibus, traînés par quatre ciievaux avec un inoço de niulas
monté sur le premier cheval de gauche, sont, du reste, assez
comforlables ; ils sont exactement construits sur le modèle de
ceux de Paris et ont été importés de France; c'est, du reste, une
exception au monopole réservé à l'Angleterre de fournir au Por-
tugal , en échange de ses vins, de ses oranges et de ses huiles,
les bateaux à vapeur , les armes, les voitures de luxe , la quin-
caillerie, les arts utiles, en un mot : quant à la France, elle pré-
lève aussi son tribut, mais sur les arts agréables, comme je ne
tardai pas à m'en apercevoir à l'immsuse quantité de modistes,
de coiffeurs, de tailleurs, de dentistes, de restaurateurs français,
toujours français , et cruellement français,comnie dit Charlet,
qui étalaient sur toutes les boutiques leurs enseignes en trois
langues. D'un bout à lautre de la Péninsule , l'Espagnol et le
Portugais même, le plus entiché de sa nationalité, se croirait dés-
honoré, s'il laissait toucher son habit ou ses cheveux à d'autres
mains qu'à celles d'un de ces innombrables artistes que la Gas-
cogne et la Provence envoient tous les ans en quête d'une fortune
à faire sur les deux versants de la Péninsule. On a parlé d'une
intervention de la France ; mais cette intervention existe, elle a
lieu tous les jours sans qu'on s'en doute : une légion toute fran-
çaise de tailleurs et de perruquiers a envahi la Péninsule, et
combat, non pas pour la liberté espagnole, mais pro ariset fo-
cis, à l'abri de ce prestige du nom français qui les enrichit el
qui les protège. A Madrid seulement, on compte plus de dix mille
de ces représentants de la nationalité française, et on lèverait
certainement une armée de tous ceux qui sont disséminés sur le
sol deFEspagne.
Habitués que nous étions à la température délicieuse qui règne
à bord d'un vaisseau qui fait route, nous ne nous attendions pas
REVUE DE PARIS. 45
assez à l'effroyable chaleur qui nous accueillit à noire entrée
dans Lisbonne. La situation de cette ville, bâtie en amphithéâtre
sur la pente sud d'une longue chaîne de coteaux, explique cette
chaleur vraiment tropicale qui règne dans les rues, en dépit de
la brise fraîche qui souffle constamment sur le Tage et assainit
l'air empesté par les cloaques de la cité. Je me rappellerai long-
temps notre visite au Pasej-o, triste promenade de chênes verts,
poudrés à frimas d'une poussière blanche et fine, et qui semblent
n'avoir jamais été arrosés d'une goutte d'eau depuis le jour oii
ils ont été plantés. Ce promenoir, ou plutôt ce rôtissoir public,
hermétiquement fermé de grilles, sans doute pour mieux ressem-
bler, comme l'Escurial, à un gril, est décoré d'une fontainetoute
neuve, d'assez mauvais goût, dont les Portugais, nous dit-on, ne
sont pas médiocrement fiers. Du reste, pas un rameau de verdure
printanière, qu'il serait pourtant facile d'entretenir, comme à
Madrid, par des rigoles creusées dans la terre et arrosées tous
les jours. J'ai traversé Lisbonne en tous sens, sans y apercevoir
même une branche d'oranger, de cet arbre dont le parfum em-
baume toute la côte de l'Espagne, depuis Porto] usqu'à Barcelone.
Il faut bien pourtant qu'il y ait des orangers à Lisbonne , car,
bien que la saison fût passée, j'y ai trouvé partout en abondance
les plus délicieuses oranges que j'aie jamais goûtées, et Séville,
fainous for oranges and wonien, comme dit Byron, aura fort
à faire pour effacer Tarrière-goùt embaumé que nous a laissé le
marché aux fruits de Lisbonne, avec ses agaçantes fruitières,
bien connues dans les fastes de la marine anglaise et française,
et parlant également les deux langues.
En revanche, les femmes de Séville n'auront pas, je crois,
grand' peine à l'emporter sur les femmes portugaises, à en juger
du moins par les échantillons du beau sexe que nous avons
aperçus dans la rue et aux balcons recouverts de jalousie , où
des myriades de syrènes en peignoirs blancs agaçaient les pas-
sants du geste et du regard. Le costume des femmes du peuple
est éninemment disgracieux : il se compose d'un manteau de
drap somlire à long collet , exactement comme ceux que l'on
porte l'hiver à Paris , mode admirableuimt appropriée à la cha-
leur de trente degré, — à l'omljre, — (jui régnait dans les rues
de la ville. La coiffure a pour base un de ces peigues gigantes-
ques qu'affectionmnt, je ne sais pourquoi, (outeslesfemmes des
46 REVUE DE PARIS.
pnys chauds. Sur un échafaudage, élevé de trois pouces au-
dessus de la tète , repose un fichu de gaze hlanche , empesé jus-
qu'à la consistance du carton , avec les bouts noués sur le
menton, et la pointe tombant derrière la tête. Celte blancheur
raide et mate de la gaze fait merveilleusement ressortir les
tons de bisire ou d'ocre j;uine qui carastérisent la plupart des
figures de manolas. Quant aux dames, j'en ai troj) peu vu pour
oser émettre une opinion ? ur une matière aussi délicate. J'au-
rais trop peur de ressembler à l'Anglais qui jugeait toutes les
femmes de France d'après son aubergiste de Chàteauroux.
Toutes celles que j'ai rencontrées sont vêtues d'après les modes
de France, qu'elles portent d'assez bonne grâce; mais, à mon
grand regret, l'agacanîe mantille m'a S'Uiblé complètement
bannie des hautes comme des-basses régions de la société.
Trois rues parallèles , coupées à angle droit et composées
de maisons uniformes, plus régulières que belles, conduisent
de l'arsenal au Paseyo Publico, aux parties élevées de la
ville. La nia de Oiro. rue de l'Or ou des Orfèvres , est la rue
(le la Paix ou \e Bond-Sfreet de Lisbonne; c'est là que les
dandies portugais viennent le soir étaler leur grâce en attendant
l'heure du spectacle, et les étrangers affluent dans les nombreux
magasins qui peuplent cette rue, et la nia de Prata ou d'Ar-
gent, sa rivale plus modeste.
La chose à laquelle l'étranger s'habitue le plus diflScilement
à Lisbonne , c'est la langue portugaise; langue est ici un mot poli
que nous substituons à celui de patois, qui serait beaucoup
mieux placé; le portugais n'est , comme on sait, qu'un dialecte
corrompu de la langue espagnole , et une fille dépravée qui renie
sa mère. 11 y a dans l'accent lourd et nazillard des finales, même
dans la bouche des classes élevées, quelque chose qui exclut
l'idée d'une langue rafïinée et polie; l'on a peine à croire que
l'immortel auteur de os Litsiadas ait pu emprisonner, dans
une pareille langue, son génie digne d'un champ plus large et
plus élevé. Hâlons-nous d'ajouter que presque toutes les per-
sonnes de la société parlent le français avec beaucoup de pureté,
et que dans le peuple même, grâce à la colonie industrielle qui
s'est établie ici . il est plus facile de se faire entendre en parlant
français qu'espagnol.
Celte large et belle rue de l'Or, dont j'ai parlé plus haut,
REVUE DK PAKIS. 47
aboutit à une magnifique place au milieu de laquelle s'élève
une statue équestre de bronze d'un assez triste goût, flanquée,
sur ses deux côtés, d'un éléphant et d'un cheval, aussi en bronze.
Elle représente un des derniers rois de Portugal ; j'ai oublié
lequel. Trois lignes de bâtiments d'une architecture simple et
grandiose entourent les trois côtés de cette place , terminée par
le Tage qui s'étend à perte de vue , plus semblable sur ce point
à une mer qu'à un fleuve , et forment un ensemble réellement
imposant. Les administrations publiques et les tribunaux sont
logés dans ces trois vastes édifices, qui se terminent près de la
mer par deux grands pavillons , dont l'un n'est pas encore
achevé ; l'autre est la Bourse , dont la situation est certainement
une des plus belles du monde. 11 n'y manque que des affaires.
Les églises sont plus rares à Lisbonne que dans aucune autre
ville de la Péninsule. Elles sont, comme presque toutes les égli-
ses espagnoles , trop chargées d'ornements. La plupart d'entre
elles sont modernes, et leur éclatane blancheur , le soin co-
quet avec lequel elles sont partes, réveille des idées plus mon-
daines que sérieuses. Mais les quelques heures qu'a duré mon
séjour à Lisbonne ne m'ont pas permis , à mon grand regret, de
faire dans toutes ses églises ce pèlerinage obligé dont un voya-
geur consciencieux ne peut se dispenser.
Notre visite à l'opéra italien de San Carlos a été plus longue
et plus complète. Maisc"est qu'aussi le spectacle, dans une ville
qu'on ne fait que traverser , n'est pas seulement un plaisir ;
c'est une étude de mœurs, un spécimen vivant de toutes les
classes de la population , que quelques heures suffisent à passer
en revue. La salle, fraîchement décorée, sans être d'un style
bien pur , est agréable à Tccil ; le vaisseau en est large, la
forme circulaire, et l'immense loge de la reine remplit tout le
fond du théâtre, depuis le premier jusqu'au cinquième rang de
loges. Un o|)éra italien de Uicci , VOrfana dit Giiicria , et un
nou\eau ballet, la Fenganza de uiia il/?/ //iey, faisaient les
frais de la soirée ; l'assemblée n'était pas nombreuse , mais les
toilettes des femmes étaient élégantes , elle peu que nous aper-
çûmes de la haute société portu^jaisc répondait à l'idée qu'on se
fait d'une capitale.
Il y avait réellement pour nous autres voyageurs, hier occu-
pés à lutter avec la brise , et (jui demain allions recommencer
48 PxEVUE DE PARIS.
encore , qiiel(jiie chose qui ressemblait à une féerie ou à un
rêve , à nous trouver assis ilans cette salle éléganle , au son de
cette délicieuse musique italienne, qu'on entend maintenant ré-
sonner d'un bout du globe à l'autre, depuis Vienne jusqu'à Rio
Janeiro. Cependant les honneurs de la soirée ne furent pas pour
l'Italie, mais pour une jeune et jolie Française, la siguora Gaibi,
que je ne désespère pas de revoir un jour à Paris , si toutefois
celte frêle et délicate organisation de jeune femme peut résister
aux fatigues de sa redoutable profession. Bien que la musique
de Ricci, plus gracieuse que forte, ne se prête pas souvent aux
élans dramatiques , il est impossible de déployer un pathétique
plus entraînant et plus vrai que la signora Galbi dans le rôle de
l'orpheline de Genève. Son talent de cantairice, sans être encore
complètement formé, promet un jour une rivale aux Pasta et
aux Grisi.et sa voix, plus pénétrante qu'agile, convient surtout
aux fortes émotions de la tragédie lyrique. Malheureusement
l'orchestre de Lisbonne , excellent du reste, ne sait pas s'effacer
jusqu'à l'humble rôle d'accompagnateur, et condamne les chan-
teurs à crier la plupart du temps , sous peine de n'être pas en-
tendus; six mois d'un pareil régime suffiraient pour fatiguer
une poitrine plus forte que celle de la pauvre et gracieuse
signora Galbi. Je regrette , pour l'honneur de la France , de ne
pouvoir citer ici le nom français qu'elle a quitté en se mariant.
Mais notons en passant que , depuis la prodigieuse consomma-
tion que l'on fait maintenant de chanteurs italiens, sur tous les
points du globe, la France dispute peu à peu à l'Italie le mono-
pole de cette mélodieuse denrée, et qu'elle rend à l'Italie même
ce que celle-ci a été si longtemps en possession de nous fournir.
L'exécution de l'opéra fut satisfaisante, les acteurs passables
et les chœurs excellents. Quant au ballet, il était au-dessous du
médiocre; les gestes saccadés des comparses, partageant en
mesure toutes les passions de leurs chefs, et répétant , comme
des automates musicaux , la pantomime frénétique qu'ils leur
voyaient faire , excitaient à la fois nos éclats de rire et les ap-
plaudissements forcenés des spectateurs.
Il nous eût fallu au moins vingt-quatre heures de plus pour
jeter seulement un coup d'œil sur les objets les plus curieux que
Lisbonne renferme, ou dans son enceinte, ou dans ses environs;
mais l'inflexible consigne était là, et il fallut partir le lendemain
REVUE DE PARIS. 49
même de noire arrivée, sans avoir pu visiter ni Belem, ni le pa-
lais d'Ayuda , ni le bel aqueduc moderne qui fournit de l'eau à
Lisbonne, et dont la grande arche a plus de deux cents pieds de
haut. Nous aperçûmes seulement, en nous éloignant , les som-
mités de ses arches , c'est à-dire fout juste assez pour regretter
de ne pas en voir davantage. Lisbonne, du reste , ne s'était
jamais présentée à nous sous un jour aussi favorable qu'au mo-
ment où nous la quittâmes. Le côté par où elle se montre aux
vaisseaux qui remontent le Tage est , de beaucoup, le plus
avanlageux. La ville de la noblesse, la seule «pie l'on aperçoive,
étend alors en éventail ses palais , ses terrasses et ses jardins,
étages les uns au-dessus des autres, dans un pittoresque désor-
dre. Le faîte est couronné par le palais de la reine, et par le
dôme éclatant de blancheur d'une magnifique église qui donne
un aspect oriental à toute celte partie delà cité, qu'un long
enclos, ceint de murs et planté d'arbres rabougris, sépare du
bourg et du palais d'Ayuda.
Quant à la rive du fage, devant laquelle notre brick, aidé du
flot et du vent, fuyait avec la rapidité d'une flèche, c'est une
succession continue de palais, de forts et de maisons de campa-
gne généralement fort peu élevés, mais remarquables au moins
par leur blancheur et leur propreté , sinon par le bon goût de
leur architecture. La vieille tour de Belem, large édifice carré
du plus beau style gothique, s'avance bien loin dans le Tage au-
dessus d'un fort de construction plus moderne, à peu près en
face du fort de Bugio, situé à l'extrémité d'une langue de terre
étroite et basse qui garde l'entrée de la rive gauche. A quelque
distance du fort de Belem, est le château royal, ou i)lufôt la mai-
son de plaisance du même nom, qui n'offre rien de remarquable.
Non loin de là s'étendent les galeries longues et basses de la cor-
derie, et les murs grisâtres d'une vieille abbaye que je reconnus
tout de suite , grâce aux souvenirs d'enfance que m'avait laissés
une vieille gravure anglaise que se rappelleront peut-être quel-
ques-uns de mes lecteurs.
Peu à peu cependant, Lisbonne reculait devant nous et à
mesure que sa fourmillièrede maisons se confondait dans un
vague lointain, les riants coteaux de Cintra que nous aperce-
vions à l'horizon , derrière la rive droite, se dessinaient plus
nets et plus distincts. Une longue-vue en main , je passai tout
' 5
SO REVUE DE PARIS.
le temps que nous deineuràuies en vue de la côte , à étudier les
détails de ce frais et vert paysage, chanté par lordByron, et
qui foime un si délicieux contraste avec les coteaux niis et brû-
lés qui entourent Lisbonne de leur ceinture jaunâtre.
Sur le sol désolé de la Péninsule où le paysan a, pour les ar-
bres, une sorte d'horreur superstitieuse, une chaîne de monticu-
les dentelés comme les Alpes couraient de Test à l'ouest sur six
lieues de longueur , revêtue de la plus luxuriante verdure; on
eût dit , au milieu des sables de Sahara , un de ces miracles en-
chantés qui trompent l'œil du voyageur. J'avais beau parcourir
de l'œil toute la sierra de Cintra, je ne pouvais parvenir à aper-
cevoir un seul point qui ne fût recouvert de ce moelleux tapis;
une vapeur humide s'exhalait avec la brise du soir de ces sombres
et verdoyants ravins, et se groupait avec de molles ondulations
autour des pics les plus élevés , d'oîi descendent ces soudaines
raffales qui , chaque soir, balaient l'entrée du Tage. Il me sem-
blait, malgré la distance, entendre le bruit des chutes d'eau qui
se précipitaient sous les épais ombrages ; de cette Suisse portu-
gaise, plus délicieuse encore sous ces climats brûlants, j'aperce-
vais de riants villages et de petites villes se dessinant comme
des ilôts blanchâtres au milieu de cette mer de verdure. Jamais
paysage plus fantastique, jamais plus délicieuse féerie n'avait
passé devant mes yeux, et de toutes les merveilles que je laissais
à Lisbomie , sans les avoir visitées , rien ne m'a laissé d'aussi
vifs regrets que Cintra, ce frais oasis jeté au milieu du désert
cultivé qui entourre la reine déchue du Minho et du Tage.
Je ne peux pourtant pas quitter Lisbonne sans dire un mol
de la situation politique du Portugal, vue, comme la ville, à vol
d'oiseau, et telle qu'un passager peut se la figurer du point d'un
navire. J'aurai, du reste, pour garantie une autorité respectable,
c'est celle du barbier-chirurgien-s«/i^r«(/oy (saigneur), qui me
fit la barbe sur la place même où je débarquai. Suivant cette
gazette parlante, il y avait eu quebpies jours auparavant à Lis-
bonne une révolution manquée, une façon d'émeute, ce qu'on
appelle à Cadix une bullanga, comme qui dirait uneébuUition.
Les équipages des bâtiments de guerre anglais et français avaient
été consignés à bord, pour être plus sûrs de garder une stricte
neutralité. Malheureusement, mon Figaro portugais, quoi qu'il
hâblât assez bien l'espagnol, ne sut pas très-clairement m'expU-
REVUE DE PARIS. 51
quer quels étaient les deux partis qui s'étaient trouvés en pré-
sence. Tout ce que je pus conjecturer, c'est que le duel était cette
fois encore entre feu la charte de don Pedro, récemment enter-
rée, et ia cliarte de 1820. jumelle de la constitution de Cadix, et
ressuscitée avec sa sœur; car le Portugal, malgré ses préten-
tions contre nature à former un état indépendant de l'Espagne,
n'en est pas moins le Irès-luimhle et très-docile satellite de ce
voisin qu'il déteste, et tourne invariablement dans la sphère où
celui-ci Tentraine. Chaque révolution, chaque parodie même de
révolution qui agite la pnetta de! Sol, a, quinze jours plus tard,
son pendant à Lisbonne ; et si don Carlos, par impossible, venait
camper quelques mois dans le palais royal de Madrid, vous ver-
riez bientôt don 3Iiguel venir, en dépit de toutes les croisières,
rompre ù son tour une lance en compagnie du don Quichotte de
l'absolutisme espagnol.
Tout ce que je pus entrevoir de plus clair dans le récit de mon
barbier-nouvelliste, c'est qu'un certain parti, qui, si je devine
bien, doit être celui des e.ralfados. avait offert à quelques ba-
taillons de l'armée portugaise environ quatorze francs par
homme pour les pousser à une insurrection ; mais la reine en
ayant donné dix-huit, cette largesse royale avait coupé court à
toute velléité d'insurrection, et la balance avait décidément pen-
ché du côté d'un gouvernement qui savait faire valoir en sa fa-
veur de si solides arguments. Malheureusement, mon barbier ne
sut pas me dire si ces prétoriens du Tage, dont la fidélité coûte
si cher à ceux qui l'achètent, avaient touché des deux mains,
l'enchère et la surenchère, avant de se décider en faveur de leur
reine légitime.
Du reste, tous ces faits un peu obscurs devinrent bientôt plus
clairs, car nous apprîmes en sortant du Tage ce que vous savez
déji depuis longtemjts, c'est-à dire quun brigadier portugais, à
Elvas, avait fait soulever ses troupes en faveur de la charte de
don Pedro, et. chose beaucoup plus difficile à croire, leur avait
payé tout l'arriéré de leur solde. Celte circonstance, jusqu'ici
sans exemple en Portugal, prouve assez que le commandant
d'iîlvas n'est que l'inslrumenl d'une volonté plus haute, et que le
coup est parti de Lisbonne, où le contre-coup ne tardera pas ft
se faire sentir. On sait que la jeune reine aime assez à jouer sa
couronne à ce jeu périlleux des contre-révolutions, et que ses
52 REVUE DE PARIS.
coups d'état ne sont le plus souvent que des coups de tête. Le
mauvais succès de la première tentative n'a pas, comme on le
voit, découragé l'aventureuse lilie de don Pédi o ; mais pour tout
dire, le bien comme le mal. dona Maria n'est pas pourtant sans
excuse dans ses efforts opiniâtres pour ressucsiter la charte de
son illustre père ; sans être un chef-d'œuvre d'organisation po-
litique, cette charte vaut encore mille fois mieux que la consti-
tution de 1850, actuellement en vigueur, et déplorable pendant
de l'impossible constitution de 1812 en Espagne. Mais la diffé-
rence entre les deux chartes vaut-elle les chances d'une guerre
civile entre les partisans de la révolution à ses divers degrés,
avec une contre-révolution en perspective? Le Poitugal sera
bientôt appelé à en décider. Je souhaite de bon cœur que la
royauté de dona Maria ne paie pas les frais de l'expérience.
ROSSEEtW SaI^T-HiI.AIRE.
LA VIE DEVOTE
''. i^L
SECOND ARTICLE.
III. — LIBERTÉ DE CONSCIENCE.
Quelque chose qui a puissamment contribué à la durée des
empires parmi les païens, c'est d'abord la piété universelle et
profonde qui se remarqua toujours au milieu d'eux; ensuite, et
l'un est peut être la conséquence de l'autre, l'ignorance où ils ne
cessèrent jamais d'être de ce que nous appelons la séparation du
spirituel et du temporel, des choses du ciel et des choses de la
terre. Il y avait dans les divers états de l'antiquité tant de causes
de trouble et de dissolution, que, s'ils avaient été encore tiraillés
en deux sens contraires par deux inlluences séparées, l'intluence
religieuse et l'intluence civile, il n'est pas douteux pour nous
qu'ils n'eussent succombé bien plus promptement.
Les païens n'admirent jamais ce que les modernes ont nommé
la liberté de conscience. Il y avait, en tout gouvernement, des
lois fondamentales qui définissaient les dieux reconnus et le culte
exclusivement protégé, et (ont hérétique, schismatique ou esprit
fort qui n'adorait pas ces dieux et qui ne professait pas ce culte
était sévèrement puni, puni de mort. On n'a i)as oublié (|ue chez
les païens, en général, la puissance spirituelle était armée du
glaive, et que, chez les Romains, en particulier, le chef de la re-
ligion était en même temps le chef de l'état, le pape et l'empe-
reur.
C'est dans les mémoires sur Socrote que Xénophon, son élève
5.
54 RFVUE 1>E PARIS.
et son ami, nous appif^nd que, parmi tous les peuples de la
Grèce, la liberté de conscience était bannie comme une effroya-
ble impiété; qu'il y avait une religion que cbaque état recon-
naissait et faisait professer; un culte que les lois rendaient obli-
gatoire, et aux règles duquel nul n'avait le droit de déroger. Il
ajoute encore que non-seulement personne n'avait le droit de se
faire des dieux l'idée qui lui convenait et de les adorer à sa
fantaisie, mais encore que chacun était tenu de prier ceux qui
étaient reconnus par l'état, et de sacrifier selon ses facultés. Les
païens de tous les pays grecs punissaient donc non-seulement la
liberté de conscience, mais encore l'indifT^rence religieuse, deux
choses, il faut le dire, assez voisines l'une de l'autre.
Chez les Romains existaient les mêmes obligations. TertuUien
nous apprend dans l'Apologétique que le sénat décrétait les dieux,
sur quoi il raille les païens, en disant qu'ils étaient trop bons de
prier leurs divinités, el'es qui en étaient réduites à cabaler au-
près des sénateurs pour se faire reconnaîlre. Nous avons déjà
dit comment et à quelle époque le sénat chassa honteusement
quatre dieux de l'Italie, ce qui était en chasser leurs prêtres et
leurs adorateurs.
D'ailleurs, n'aurions-nous pas le témoignage de Xénophon, de
TertuUien et de vingt autres, sur l'inexorable orthodoxie des
théologiens du paganisme, lesquels étaient en même temps les
premiers magistrats politiques de leur pays. L'histoire ancienne
est remplie d'ineffaçables souvenirs de la rigueur avec laquelle
furent toujours recherchés, poursuivis et piuiis les protestants
qui se séparèrent de la communion païenne.
Xénophon écrivait peu d'années après la mort de Socrate,
cette illustre victime de l'inquisition d'Athènes, et, quoique phi-
losophe, quoique son disciple et son ami, il ne peut pas s'empê-
cher de le condamner, d'abord par sa propre conduite, car il
était non-seulement fort religieux, mais encoredévottrès-fervenlj
ensuite en reconnaissant et en professant la religion de l'état, à
laquelle tout bon citoyen devait être soumis, et que Socrate avait
osé enfreindre. Les philosophes ont fait grand bruit, depuis plus
de deux mille ans, de la mort de Socrate, et en vérité, quand on
y regarde de bien près, on ne trouve pas bien le fondement de
cet enthousiasme.
On a dit beaucoup et longtemps que Socrate s'était élevé au-
REVUE DE PARIS. r,5
dessus de la grossière religion des païens, el qu'il devait sa con-
damnation au spiritualisme transcendant, à l'aide duquel il
avait pressenti les grandes vérités morales du christianisme.
C'est une erreur. Xéiiophon, témoin oculaire, a rapporté le pro-
cès ; et les détails sont ou peuvent être dans la main de tout le
monde.
Celui qui , à notre avis, a jugé le mieux Socrate, c'est Caton-
l'Ancien ; il l'appelait, dit Plutarque, un l)avard et un séditieux.
Or, on ne peut pas nier que la parole d'un homme aussi
grave , aussi instruit , aussi rigide de mœurs que l'était Caton,,
ne soit d'une autorité' fort grande, même pour apprécier un
homme comme Socrate. Le fait est que Socrale se défendit lui-
même devant ses juges d'avoir jamais méconnu les dieux de la
Grèce. « Quel est le motif , dit-il , qui autorise Mélytus à pré-
tendi-e que je méconnais les dieux de la république, lorsque
des inconnus, lorsque Mélytus lui-même m'ont vu prendre part à
toutes les fêtes et sacrifier sur les autels publics ? " Et un peu plus
loin : « M'a-t-on vu, déserteur du culte de Jupiter, de Junon,
des autres dieux et déesses, sacrifier à des divinités nouvelles? »
Ce qui révolta les juges de Socrate, ce fut d'abord l'insup-
portable orgueil avec lequel il parla de lui-même . ensuite ses
prétentions d'illuminé, qu'il affecta de justifier avec une assu-
rance qui était une grande naïveté, si elle n'était pas un grand
charlatanisme. Ainsi , après avoir dit avec emphase qu'Apollon
l'avait déclaré le plus sage des Grecs , et qu'on lui en voulait
parce que les dieux avaient pour lui une considération parti-
culière, ce qui, au témoignage de Xénophon , fit lever les
épaules auX juges , il se vanta de converser familièrement avec
les dieux au moyen d'un intermédiaire qu'il appelait son génie,
et de se servir des révélations qu'ils lui faisaient pour prédire
l'avenir. « Chacun sait, dit-il , que la divinité dévoile l'avenir à
qui elle veut. Ce qui annonce l'avenir , les autres le nomment
chant des oiseaux, prodige, divination ; moi , je l'appelle gé-
nie. Une preuve que je ne mens pas contre la divinité, c'est que,
TOCTES LES FOIS QUE J'aI AMSONCÉ A MES AMIS LES DESSEINS DE
l'être StPRÈME, JAMAIS ILS NE m'oNT TROUVÉ EN DÉFAUT. » Il
faut avouer que des amis pareils, s'il en pouvait exister au-
jourd'hui, courraient grand risque de passer pour des com-
pères.
58 r.EVUF. DE PARIS.
Socrate fui ainsi condamné comme ne se conformant pas à
la lettre des lois religieuses de son pays, quoiqu'il prétendit,
au contraire, s'y être strictement conformé. Il ne fut donc pas
le moins du monde martyr de la pliilosophie; nous croyons
même qu'il était fort sincère quand il disait avoir sacrifié pu-
bliquement toute sa vie à Jupiter , à Junon , et aux autres dieux
et déesses. Il mourut, du reste, d'abord en bomme qui aime
ses aises , puisqu'il cboisit la ciguë , comme il en avait le droit;
ensuite en excellent païen , car il fit sacrifier un coq à Escu-
lape.
L'bistoire de la tbéologie romaine est bien autrement terri-
ble et bien autrement sanglante que celle de la théologie grec-
que. Ici , il n'y a pas seulement un martyr, il y en a des milliers.
On se demande , en lisant l'horrible récit des persécutions con-
tre les chrétiens, sous Néron , sous Domitien, sous Décius, sous
Valérlen, sous Aurélien , sous Dioclétien , sous Maximien, sous
Galérius , où avait donc la mémoire et la bonne foi toute l'é-
cole philosophique du xviiie siècle, laquelle a écrit en cent
endroits que la religion catholique était la seule qui eût jamais
exigé que les infidèles adoptassent ses croyances ?
Et quelle terrible inquisition que l'inquisition romaine ! Pen-
dant trois siècles et demi, elle a siégé sur son tribunal de sang,
citant et condamnant, car, pour elle, citer et condamner n'était
qu'une même chose , en Orient, dans la Grèce , en Italie, dans
l'Espagne, dans la Gaule, dans tout l'univers d'alors, non pas
des hommes soulevés, des hommes armés, des hommes ayant
des chefs politiques , possédant des places fortes, et essayant de
démembrer l'empire, comme les protestants voulaient le faire
de la France ; mais des hommes paisibles , fidèles , industrieux ,
braves aux armées, l'exemple des vertus civiles et domestiques ;
des hommes formant déjà , à la fin du ni" siècle , la moitié de
la poi)ulation de l'Occident , et parmi lesquels , les Pères osent
s'en glorifier, il était encore sans exemple qu'on eût jamais
trouvé un assassin , même un voleur !
Et quels martyrs que ceux qui souffraient et qui mouraient
sous les coups de celte inquisition ! Ce n'étaient ])as des philo-
sophes ridiculement remplis d'eux-mêmes, comme Socrate; ils
ne se vantaient jtas, comme lui , d'un oracle d'Apollon qui les
avait déclarés les plus sages de la Grèce ; c'étaient souvent des
RRVUE DE PARIS. 57
paysans (îrossiers. de pauvres veuves qui ne savaient pas lire ,
qui n'avaient appris ni la lo.'jiqiie , ni la métapliysique , ni lY-lo-
qiience , qui n'avaient i)as inventé la inédiodo de rinduction ,
comme Socralo, mais qui eu savaient pourtant plus (pie lui sur
les choses du corps et de l'àine, de la vie et de la mort, de ce
monde et de l'autre; ce n'étaient pas des vieillards usés, se lais-
sant mourir, comme Socrale, « parce (|ue leur vue s'affaiblis-
sait , parce que leur oreille devenait moins sensible , parce
qu'en celle dégradation lente de leurs corps, ils commençaient
à se déplaire à eux-mêmes, ft que la vie n'avait plus d'attrait
pour eux ; « c'étaient souvont de jeunes hommes et de jeunes
femmes, souvent des époux de la veille ou des époux de la jour-
née, souvent des vierfjes, souvent des enfants, toutes personnes
aimant la vie pour sou vaste horizon, pour ses joies présentes,
pour ses espéraiices futures; ce n'étaient pas des condamnés illus-
tres, amis des grands homuu'S et des grandes dames, et auxquels
les Juges laissassent le choix de la mort , et qui choisissent, en
effet, comme Socrale, « le genre de mort jugé le plus doux par
des esprits sages, un genre de mort qui ménage la sensii)ililé des
amis, et qui ne fait sur leur àme aucune impression doulr)iueuse;
« c'étaient des condamnés haïs, hués, frapjtés; des condamnés
qu'on mettait à la question uniipiemenl i)Our les torturer, car ils
avouaient . et qui , lorsque leius nu-uibres avaient été disloqués
et brisés sur les chevalets , étaient jetés aux tigres , labourés de
râteaux de fer, rolis sur des brasiers, bouillis dans des cuves
d'imile , sciés enlre deux planches , luûlcs vifs par grâce, dans
une chemise de soufre.
0 Socrate ! barbon efféminé, débaiiclieur de fils de famille, loi
qui le plaisais tant,aux soupei's deCallias, assis jirès du belAu-
lolycus, vain(pieur du Pancrace aux grandes Panathénées, à voir
jouer, haller et mimer des flùteurs de Sycione et des danseuses
de Syracuse; toi, cpii parfumais, en compagnie d'Alcibiade et de
Phidias, ta grande perruque asiali(iue,(pjand tu allais, lesdoigts
pleins de bagues d'or et les sourcils |)einls au vermillon , t'as-
seoirsur desla|)isde Babylone aux i)ieds de Tlieodole ou d'Aspa-
sie, ces deux belles folles de leurs corj)s ; (pi'aurais-lu dit si, lors-
que Mélylus l'eut reproché d avoir renié les dieux de la patrie,
ol qu'Anytus, ce père, vengeur de tant de i)ères, t'eut crié en
face, en plein tribunal, (pie lu poiirsuiv.'^is clia((iu' joui' son fils
58 REVUE DE PARIS.
jusqu'au fond des tanneries dont il l'avait fait le dircctetir et le
maître, les juges t'avaient livré sur-le-champ aux bourreaux,
t'avaient enfoncé des pointes d'acier sous les ongles si polis, t'a-
vaient versé du plomb fondu dans ta bouche si délicate, lavaient
promené sur tout ton corps , fait aux molles voluptés, des râ-
teaux de fer aux pointes algues et rougies :' Aurais-lu trouvé .
dans ta faconde intarissable, des paroles pour te comparer à
Palamède persécuté par Tljsse et chanté par Homère ? ou ce
qui est i)his grand et plus rare , aurais-tu souri à tes juges ,
oublié les bourreaux , et chanté des cantiques en regardant le
ciel?
La théologie païenne fit donc tous ses efforts, et des efforts de
toute sorte, pour maintenir l'unité de la foi ; elle y parvint, jus-
qu'à ce que le christianisme l'eût renversée de fond en comble.
Ce qui rendait cette théologie forte et résistante, ce qui lui assu-
rait à ce point le glnive de la justice dans la main, c'est qu'en
même temps qu'elle était autorité religieuse , elle était autorité
politique, et qu'il n'y avait pas. comme nous avons dit. dans les
sociétés anciennes, celte lutte de ce que nous appelons le spiri-
tuel elle temporel, lutte qui crée, dans les élals modernes, deux
ordres d'intérêts contraires , et qui fait toujours de l'un le tyran
ou la victime de l'autre.
Il ne faudrait pas croire que la mort de Socrale et la persécution
des martyrs eussent été des accidents dans l'histoire de la théo-
logie païenne ; c'était le résultat d'un ensemble d'idées bien lié
et bien complet. La politique de tous les peuples anciens était
une politique religieuse, et, pour eux, défendre le culte, c'était
défendre l'état. Il est même difficile de s'expliquer l'incroyable
aveuglement des historiens modernes, qui n'ont pas aperçu, du
premier coup d'œil, le caractre fhéocratique de tous les gouver-
nements de l'antiquité. Les écrivains du xviir- siècle, i)ar exem
pie, et tous ceux qui ont suivi leurs traces, se sont ncriés bien
souvent et bien fort contre l'esprit religieux qui avait déterminé
le mouvement militaire des croisades. Que ces écrivaiens aient
_eu tort ou raison, ce n'est pas ce que nous avons envie de recher-
cher ici ; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'ils ont été dans
une eireur profonde en affirmant, comme ils l'ont fait, que l'an-
tiquité n'avait jamais offert do j)areils exemples.
Pour réduire l'étendue de notre idée, nous citerons seulement
REVUE DE PAKIS. 59
la guerre du Péloponèse, la plus mémorable qu'ait faite la Grèce
ancienne, la plus longue , la plus terrible, la j)his désastreuse ,
et celle qui a eu les plus grands historiens. Eh ])ien! la guerre
du Péloponèse n'a été qu'une guerre de religion , une espèce de
croisade qui a duré vingt-sept années.
D'abord, ce furentles Lacédémoniensqui sommèrent les Athé-
niens d'expier l'outrage qu'ils avaient fait à Minerve en mettant
à mortdes suppliants qui s'étaient réfugiés près de son autel dans
l'Acropolis.
Ensuite, ce furent les Athéniens qui sommèrent, à leur tour,
les Lacédémoniens d'expier !e sacrilège qu'ils avaient commis au
Ténare en enlevant des Hilotes qui s'étaient réfugiés dans le tem-
ple de Neptune.
Là-dessus la guerre s'alluma, et il s'agissait, comme on voit,
pour Sparte, de venger Minerve, pour Athènes, de venger îN'ep-
tune.
Cette guerre, qui ruina la Grèce , et qui avait été commencée
pour la religion, est toute remplie d'épisodes religieux. Au com-
mencement de sa deuxième année, Archidamus de Sparte fait le
siège de Platée, et avant d'entourer la ville il met un genou eu
terre et prononce à haute voix une longue prière aux dieux. Du-
rant sa huitième année , les Athéniens et les Béotiens se livrent
plusieurs batailles, parce que ces derniers étaient entrés sur les
terres d'Apollon, à Délium, s'y étaient établis comme en un lieu
profane, et avaient puisé dans les citernes sacrées de l'eau qui
servait aux ablutions. Durant sa neuvième année, dai)s une
trêve qui se conclut entre les Athéniens et les Lacédémoniens, il
est expressément convenu que chacun "pourra jouir à sa volonté
du temple et de l'oracle d'Apollon Pythien. » Durant sa dixième
année, les Athéniens chassent les habitants de Déios de leur ter-
ritoire, sur ce que, pour une ancienne faute, ils furent jugés
souillés et indignes d'être consacrés au dieu.
Thucydide, qui a écrit l'histoire de celle longue Uilte, raconte
tous ces traits, et bien d'autres, qui établissent pareillement que
les Grecs se ballirent vingt-sept ans pour leurs dieux. Il dit
même, dans son troisième livre , que. depuis les temps les plus
reculés, il se faisait à Délos des pèlerinages de toules les parlies
delà Grèce, et que, de son temps, tous les Ioniens se rendaient
«u dévotion, chaque année, au temple d'Éphèse avec leurs fem-
60 REVLE DE PAHlS.
mes et avec leurs enfants. C'est donc sans aucun fondement,
comme nous l'avons affirmé, que les écrivains du xviiie siècle
ont prétendu que l'esprit des croisades était un fait moral appar-
tenant en propre au christianisme, car l'histoire des peuples an-
ciens est remplie de lémoignajes sur les guerres religieuses
qu'ils se firent. Ils avaient, comme les chrétiens, leurs lieux saints
à visiter, leurs pèlerinages à entreprendre, leurs infidèles à com-
battre, de même qu'ils avaient leur culte à i)rofesser, leurs offi-
ces à suivre et leurs dîmes à payer.
La réunion de la religion et de la politique dans une seule idée
explique même un faitqui existe chez les anciens, et qui a existé
en France jusqu'aux luttes de la puissance civile et de la puissance
cléricale; ce fait, c'est la piété excessive, on pourrait presque
dire le fanatisme des armées.
Au moyen-âge, et surtout avant le xiv*= siècle, toutes les ar-
mées des peuples chrétiens étaient remplies d'une ferveur reli-
gieuse, qui s'est peu A peu dissipée, à proportion que l'esprit
railleur et sceptique a pris naissance. Depuis un siècle, la robe
du prêtre et la cape du soldat sont devenues l'expression de deux
ordres d'idées tout à fait contraires , et tandis qu'autrefois le
chevalier se préparait au combat par un acte de contrition i)ro-
noncé à genoux devant la croix de son épée, aujourd'hui les
idées sont ainsi faites, que les militaires les plus braves sont
ceux qui se croient obligés d'être les plus incrédules et les plus
indévots.
Eh bien! parmi les peuples du paganisme, la foi religieuse,
la piété, la dévotion même, turent toujours les premières vertus
du soldat.
D'abord , il ne faut i)as perdre de vue que le sacerdore païen
n'excluait pas les devoirs ordinaires de la vie. Les prêtres allaient
à la guerre comme le reste des citoyens, et, chez les Romains ,
par exemple, il était fort ordinaire (pie l'un des consuls fût sou-
verain pontife. Les soldats païens avaient donc leur cleigé parmi
eux, et les armées romaines étaient souvent commandées par
leurs papes.
Dans tous les camps romains , il y avait, comme le témoigne
Hérodien, une chapelle où se faisait le culte , et où les drapeaux
étaient bénis et gardés. 11 résulte d'ailleurs de plusieurs passa-
ges deTertullien. (lu'indépendamment des aigles, qui étaient un
RliVUE m l'AKIS. 61
emblème religieux, les légions romaines avaient encore des ban-
nières, faites en forme de croix, et sur lesquelles étaient bro-
dées les images de certains dieux et de certaines déesses. Qui ne
sait, du reste , la terreur que le dieu Pau inspirait aux armées
romaines, et les vœux à Jupiter Stator ou à Jupiter Phérétrien
que faisaient les capitaines, comme Clovis en fit, à Tolbiac, au
dieu de Clotilde, lorsque leur armée était en déroute, ou lors-
qu'ils rencontraient dans la mêlée le général ennemi?
Deux des hommes qui se sont acquis dans l'antiquité, l'un par
une tactique pleine de calme et de sagesse, l'autre par un génie
plein dinluition et de fougue, une grande réputation militaire,
ce sont Xénophon et Alexandre. Eh bien ! ils furent aussi un mo-
dèle rare de foi religieuse et de piété.
A la bataille de Cunaxa, lorsque les prêtres eurent déclaré que
les entrailles des victimes permettaient qu'on en vint aux mains,
Xénophon donna le mot à l'armée ; ce mot était : Jupiter sau-
veur ec la vicloire. Quant le mot eut circulé dans les rangs, et
un peu avant de s'ébranler, les dix mille Grecs entonnèrent tous
d'une voixun pœan à MarsEnyalius; cepœan était leur Marseil-
laise, mais une Marseillaise religieuse, comme eu chantent les
Kavarraiset les Biscayensà Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Du-
rant toute leur retraite célèbre à travers l'Asie mineure , les
Grecs ne livrèrent jamais un combat sans avoir d'abord chanté
le pœan, auquel les maîtresses des soldats qui suivaient l'armée
ré|)ondaieut en chœur. Les prières publiques et solennelles, avant
la bataille, étaient du reste un usage général parmi les Grecs,
et il n'arriva pas une seule fois, dans les trois ou quatre cents
combats auxquels donna iieu la guerre du Péloponèse, que les
troupes chargeassent sans avoir invoqué les dieux. Lorsque Xé-
nophon eut ramené les Grecs eu Europe , il se répandit eu of-
frandes et en prières ; le dixième de toutes les dépouilles faites
par l'armée fut en\oyé religieusement ù Apollon, et lui-même,
il fonda à Scillunte , près dOlympie , un temple et un autel
à Diane, à laquelle il ne cessa jamais de payer la dîme de ses re-
venus.
On peut dire que les guerres d'Alexandre furent un pèleri-
nage perpétuel à travers l'Afrique et à travers l'Asie. Jamais
peut-être il ne lui arriva de passer un jour sans sacrifier.
tomme tous les hommes émincnts du paganisme, il se tlaltait
9 6
62 REVUE DE PARIS.
de descei'.ilre des" dieux, el pour rien il n'eût voulu démentir
cette pieuse origine.
Arrieu est rempli de récils sur la piété d'Alexandre, qui
montrent que le ressort de cette grande âme était surtout un
ressort rr-ligieux. A trois époques différentes , un peu avant la
bataille d'Issus, après la prise de Tyr, et après son entrée à
Memphis, il lui plut de faire des cérémonies immenses, qui
frappent encore l'esprit de surprise et d'admiration. C'étaient
des processions de cinquante mille hommes , armés en guerre
et tenant des cierges allumés à la main. La première fois,
c'était en l'honneur d'Esculape; laseconcfe, en 1 honneur d'Her-
cule; la troisième , en l'honneur de Jupiter Basileus. Alexandre ,
revêtu de son armure de bataille et tenant un cierge , marchait
à la tète des prêtres en habits sacrés ; i)uis venait sa phalange ,
puis sa cavalerie ; celte procession infinie marchait au pas en
chantant des cantiques , et ce devait être un bien beau spectacle
que cette interminable file do pèlerins cuirassés, dont les cier-
ges décrivaient, le soir, une ligne lumineuse de plusieurs
lieues, et qui rapportaient humblement à Dieu les grandes ac-
tions par lesquelles ils avaient rempli le monde de crainte el de
respect.
Une fois, Alexandre avait déjà passé l'Indus et se préparait à
passer encore l'Hyphasis; ses vieilles troupes le conjurent en
pleurant de les ramener dans la Grèce, et il cède; mais avant
de reprendre sa roule de l'ouest , il veut célébrer un sacrifice
colossal pour se rendre les dieux propices. Son armée ayant été
parîagée en douze corps, il fait élever, par chacun d'eux, un
autel immense, pins haut et plus large que les plus grandes
tours. Lesaulels achevés, il range foule son armée autour d'eux,
et il lui fait passer une journée en prières , tandis que les prêtres
célébraient les saints offices selon le ril grec. La France a vu,
dans ces derniers temps, un autre capitaine du nom d'Alexan-
dre tenir, presque une journée entière, son armée victorieuse
à genoux. Quand les Russes eurent envahi la Champagne, en
1814, l'empereur Alexandre fil dresser sept autels dans la
plaine, sur une ligne de plusieurs lieues, et sept cent mille
hommes, rangés autour de ces autels, entendirent messe et
vêpres, comme les soldats du Macédonien, en commémoration
de leurs victoires.
REVLlIi DE TARIS. 63
La vie militaire des peuples anciens témoigne donc au dernier
point de l'esprit religieux du paganisme. Les plus grands capi-
taines furent les dévots ks plus fervents. A'ous avons cité Sylla,
qui était couvert de scapulaires comme Louis XI, Xénophon,
qui employait tout son bien à bàlir des temples; nous pourrions,
citer Agésilas , qui tit en deux années , dit Xénophon , pour cent
talents d'offrandes pieuses ; mais nul n'égala la dévotion d'A-
lexandre. Pendant les dix jours que dura la maladie dont il
mourut à Babylone , il ne manqua pas un seul jour dassister
aux offices. Arrien, qui a copié les bulletins de cette maladie
sur le journal du roi, commence tous ses détails ainsi : Tel
jour, il prend un bain, sacrifie, etc. Le troisième jour, il com-
mence à ne pouvoir plus marcher, et dès-lors on le porte au
temple dans sa litière. L»- septième jour, on ne peut plus le
porter au temple , et Toffice a lieu dans une pièce disposée en
chapelle près de sa chaml)re à coucher. Le huitième , on peut A
peine le porter dans cette chapelle. Le neuvième bulleîm est
ainsi conçu : Le danger est extrême; il sacrifie cependant.
Le dixième jour, le délire le prend avec le redoublement de la
fièvre. Pendant son agonie, ses amis les plus intimes, Python,
Attale, Démophon, Peucestas . Cléomène, Ménidas et Séleucus
passent la nuit en prières dans le temple de Sérapis, et deman-
dent au dieu s'il ne convenait pas de porler le moribond près
de l'autel. « Il sera mieux où il est » , répondit le dieu : Alexan-
dre expirait en ce moment.
Au lieu de Sérapis, mettez le Christ; au lieu d'un tapis de
Perse, mettez un lit de cendre, et au lieu d'Alexandre, vous
aurez saint Louis.
Nous croyons . et nous l'avons déjà dit, que ce qui contribua
puissamment à entretenir parmi les ancii^ns celle foi ardente,
c'était, l'identité qu'il y avait pour eux dans les idées religieuses
et dans les idées civiles. Pour les païens, tout élail religion, la
guerre , le travail , la loi , la famille; aussi , de même qu'il y avait
une piété militaire, il y avait aussi une piété civile. Le jour où
les magistrats entraient en charge, (in les installait avec des
prières publiques, se on un riîuel spécial, au rapport de Thu-
cydide, et A peu près comme nos anciennes cours de justice
renlraient aniuicllement par u\w messe du Saint-Esprit. Le jour
où la Hotte qui portait Alcibiade partit pour la Sicile, toute la
64 REVUE DE PARIS.
matinée se passa en prières. Les vaisseaux qui couvraient la
rade du Pirée élaient pnvoisés de bannières ; les équipages et
l'armée étaient à genoux , la tète nue , sur le pont , et des hym-
nes entonnés sur le môle étaient répétés en chœur par toute
la flotte. Une foisles prières finies, les navaripies commencèrent
le pcean ; on coupa les câbles , et cette myriade de vaisseaux ,
lancés vers les hauteurs d'Égyne, partit emportant des |)rières
infinies, s'efFaçant peu à peu par la distance, et entrecoupées
par le bruit des rames et par le clapotement des eaux.
Chez les Romains, qui avaient un clergé décuple de celui de
la Grèce, les magistrats étaient également installés avec des
prières publiques. Ces prières étaient suivies d'un repas de corps.
C'était aussi l'usage, pour ceux qui entraient dans quelque
cor]t()ralion cléricale, de donner un repas après leur élection.
Tertullien, qui s'élève contre ces sensualités religieuses, nous
ap])rend qu'on mangea du paon pour la première fois au repas
qui fut donné par Hortensius , lors de sa promotion au pontifi-
cat. Nous avons déjà dit qu'il y avait un ordre de prêtres qui
s'appelait les sepf viaîtres d'hôtel; leur charge était de pré-
sider aux repas de la cléricature. C'est parce que ces prêtres
appartenaient toujours aux familles sénatoriales , que Domitien ,
souverain pontife, consulta le sénat sur la sauce à laquelle il
convenait de mettre le fameux turbot dont parle Juvénal. L'ap-
prêt de ce turbot, envoyé par les pécheurs d'Ancône au chef du
cor])s ecclésiastique , était véritablement une affaire religieuse,
et les sept maîtres d'hôtel n'auraient pas plus souffert qu'on le
fît cuire sans leur avis, que le duc de Saint-Simon n'aurait souf-
fert qu'autre que lui tînt de son vivant le bougeoir de Louis XIV.
Voilà pounpioi le sénat délibéra , toutes choses cessantes, sur
le turbot; car Aulu-Gelle nous fait connaître que les affaires
religieuses avaient toujours le jias devant dans l'ordre de la
discussion.
On peut juger par la piété publique des païens de ce qu.'élait
leur piété privée. Dans VEconoinique de Xénoi)lion , qui est
un traité sur la vie du ménage, Ischomaque répond à Socrate :
«Je commence tous les matins, comme les gens bien élevés,
par réciter mes prières. « Les philosophes eux-mêmes ne com-
mençaient jamais leurs repas sans une courte oraison , et c'était
un usage général de Taneieiuie Grèce , même dans les repas
REVUE DE PARIS. 65
mondains, de dire gfraces et de chanter un cantique avant de
se lever de table. Il y a dans le Banquet de Xénophon le récit
d'un souper pendant lequel des comédiens et des danseurs exé-
cutent des farces , et après lequel les convives chantent dévote-
ment le pœan.
Nous avons déjà dit qu'il existait encore, au iv siècle, des
livres théurgiques et des rituels d'un culte païen. Maintenant
que ces livres sont perdus , on est obligé , pour reconstruire
les cérémonies païennes, de recueillir ce qu'en disent par ha-
sard les divers auteurs grecs ou latins. Minucius Félix nous
apprend qu'il y avait à chaque temple des espèces de sacristies
dans lesquelles demeuraient les prêtres chargés du cuUe quoti-
dien. C'est dans l'une de ces sacristies , meublées comme une
chambre ordinaire, que se passa l'abominable aventure, racon-
tée par Flavius Joseph, d'une jeune et pieuse dame romaine que
le dieu Anubis fit demander à plusieurs reprises par ses prêtres ,
et qui , heureuse d'un tel choix , et conduite par son mari dans
le temple pour être livrée au dieu, se trouva, au milieu de la
nuit , au pouvoir d'un homme infâme , qui l'avait achetée des
prêtres , plus infâmes encore. Plusieurs passages de Minucius
Félix donnent à penser que cette aventure se renouvela souvent.
Ces cérémonies païennes se faisaient dans les temples de nuit
ou de jour. Dans l'un et dans l'autre cas, on allumait des cier-
ges. 11 parait même que le christianisme aurait emprunté cet
usage des païens , et qu'il n'était pas encore établi à la fin du
111= siècle, car Tertullien les raille d'allumer des flambeaux en
plein midi. Les processions avec cierges de bannières, même
dans les rues des villes et dans les chemins de la campagne,
étaient fréquentes dans le culte du paganisme. Tertullien parle
de processions qui se faisaient ainsi nus pieds, pour obtenir de
la pluie de la bonté de Jupiter.
Lorsque le christianisme dispersa devant lui le culte païen , il
eut à lutter longtemps contre des convictions profondes et
opiniâtres. ÎN'ous avons déjà dit que, sous Valenlinien II, il
y eut des insurrections religieuses dans toute l'Italie qui for-
cèrent l'empereur à rétablir le culte de nuit. Les deux païens ,
dont l'attachement à la religion de leurs pères est resté le plus
célèbre, sontSymmaque et Zosyme. Symmaque, contemporain
(ip A'alentinien II , est connu sni tout par sa polémique épislo '
6,
66 REVUE DE PARIS.
laire avec saint Ambroise. Il a laissé un volume de lettres pleines
de renseignements curieux. Zosyme , écrivain grec, qui vivait
sous le règne de Théodose le Grand , a composé un livre sur la
décadence de la république romaine. Zosyme, qui est un dévot
païen des plus ardents , n'hésite pas à attribuer la chute de
Rome à la chute du culte des dieux, et il mentionne spéciale-
ment la négligence mise par Dioclétien à célébrer les jeux sé-
culaires , comme la cause principale de la ruine de sa patrie.
Son livre , rempli de regrets pieux , de vers sibyllins et de récits
de miracles , est l'un des débris les plus précieux de la tradition
païenne.
' Telle fut l'antiquité religieuse, mal étudiée et mal connue
jusqu'ici. Les philosophes, et ce que les modernes appellent
esprits forts, n'y lienneni que peu ou point de place. Ceux qui
voulurent méconnaître les dieux ou les railler, furent mis à
mort comme Socrate, ou chassés comme Evhémère.
Â. Gra!«ier de Cassagrac.
CHRIS
Il existe un grand nombre d'ouvrages sur la Norvège et plu-
sieurs descriptions de Christiania. Les Anglais en ont fait une
bonne part; ils voyagent maintenant dans ce pays comme ils
voyagent encore en Suisse , traversant les montagnes et les
vallées le lorgnon à la main , et notant avec un soin minutieux
tout ce qui leur arrive depuis sept heures du matin jusqu'à sept
heures du soir, comme si l'avenir de la société dépendait du
temps qu'ils ont eu et du dîner qu'on leur a servi. L'un deux ,
M.Laing, a publié, sur la constitution, sui^l'état moral et l'étal
matériel de la Norvège, un livre qui n'est pas exempt d'erreurs,
mais qui renferme des observations excellentes et des docu-
ments dignes d'être étudiés (1). Un autre livre plus intéressant
encore par le but que l'auteur s'était proposé , et non moins
curieux par les détails de mœurs qu'il renferme , est celui de
M, Léopold de Buch , l'un des géologues les plus distingués de
l'Allemagne. Enfin je citerai comme deux tableaux très-poétiques
et très-exacts d'une partie de la Norvège, l'ouvrage malheureu-
sement trop court de M. J.-J. Ampère, et celui de son compagnon
de voyage M. Hœring (Willibald Alexis) (2).
Mais après avoir lu tout ce que le zèle bienveillant de quel-
ques amis et des visites assidues aux libraires viennent de me
procurer, j'avoue que mon imagination avait été assez lourde
et assez inhabile pour ne pas pouvoir se représenter la véritable
physionomie de Christiania. Même eu traversant les frontières
(1) Résidence in Nonvay.
(2) Herbstreise durch Scandinavien,
C8 REVUE DE PARIS.
(le la Norvège avec une voiture norvégienne , un postillon nor-
végien et des chevaux norvégiens , je me trompais encore. Je
nie figurais toujours la capitale de cette contrée comme une
ville assez chétive , toute bàlie en bois, écrasée par un ciel
sombre , silencieuse dans son travail comme dans son repos ,
et en arrière de plusieurs siècles de tout ce que nous sommes
convenus de regarder comme une expression d'élégance et de
bon goût. Au lieu de cela , j'ai trouvé une grande et belle ville ,
épanouie au soleil comme une cité méridionale, animée par une
foule d'étudiants . par une foule de marins , et marchant au
niveau de tous nos raffinements de luxe.
Il y a ici des magasins de modes où l'on reçoit le bulletin de
Longchamps en même temps que le ministre reçoit ses dépèches.
11 y a un hôtel garni plus cher que ceux de la rue Richelieu,
un tailleur qui aurait pu habiller Brummel , un cuisinier de
l'école de M. Carême, et un perruquier français . ce qui est ,
comme chacun sait . le point culminant de la civilisation. Il y a
aussi , sous un groupe de tilleuls qui a la prétention de ressem-
bler aux arbres des boulevards , un Conditor qui ne craint pas
d'entendre parler de Tortoni , et , à l'extrémité de la ville , un
théâtre.
Ce théâtre est fort étroit, il est vrai, et fort mal éclairé ; mais
mon bon ami Dalh , qui m'y conduisait , avait bien soin de me
f:iire remarquer qu'on en bâtissait un autre, que les décorations
seraient renouvelées, que les meilleurs acteurs étaient absents,
et mille autres choses que lui dictaient son excellent cœur et son
patriotisme. Ce jour là on jouait une pièce traduite de M. Scribe.
La scène représentait l'intéi leur d'un salon de la Chaussée d'An-
lin, et le premier amoureux, qui venait de faire un voyage à
Paris, imitait de son mieux les acteurs du Gymnase. Ce specta-
cle m'affligea profondément. Hélas! me disais-je, est-il possible
que j'aie quitté noire bon pays de France . que j'aie traversé le
Rhin , l'Elbe , la mer Baltique , le Sund , et les lacs de Suède et
les forêts de sapins de la Norvège, au grand péril de mon corps,
au grand regret de mon âme , tout cela pour venir voir des
acteurs singeant les acteurs des boulevards, un théâtre calqué
sur ceux des boulevards , et la traduction d'un vaudeville des
boulevards. Mais la pièce finie, il se fit un grand silence j tous
les paisibles bourgeois de Christiania s'en allèrent dans la salle
REVUE DE PARIS, 69
des rafraîchissements pour se remettre des émotions trop fortes
que venait de leur donner cette œuvre parisienne , puis ils re-
vinrent prendre leur place en silence, et , tout à coup, une
sourde rumeur , une vague agitation annonça l'approche d'un
événement extraordinaire. La toile se leva, et l'on vit paraître
un chasseur ivre et un ours. Le chasseur ivrejouait Iropmal son
rôle pour des gens qui s'y connaissent; on eût dit , à le voir
vaciller avec tant d'effort , qu'il n'avait jamais éprouvé l'effet de
l'eau-de-vie de pommes de terre, ce qui n'est guère probable.
L'ours , au contraire, avait une intelligence d'ours admirable
et une peau noire superbe. II marchait sur ses lourdes pattes
avec une grâce toute particulière , et il beuglait comme s'il eût
été dans les montagnes de Drontheim. On siffla le chasseur ,
pour lui apprendre à ne pas tromper, une autre fois , le public ,
par de faux airs d'ivresse; mais on applaudit l'ours, et moi
j'applaudis aussi , car je venais de m'apercevoir que je n'avais
pas fait six cents lieues inutilement.
Christiania est une ville de vingt mille âmes, bâtie dans la
plaine , entre les bois et la mer. Au nord , une ceinture de col-
lines la protège comme un rempart ; au sud , le golfe s'ouvre
devant elle avec ses barques de pêcheurs et ses voiles blanches
qui viennent de France. Le port est d'une entrée difficile , mais
il est très-sûr. Les îles qui s'élèvent , de distance en distance,
A travers le golfe , sont comme autant de forteresses assurées
contre le vent et la tempête. Les rues sont larges et droites , les
maisons construites en briques ou en pierres , ce qui est une ra-
reté dans le Nord. Cette capitale de la Norvège ne date que
du xviie siècle ; mais à quelque distance de là s'élève la vieille
ville où l'évèque demeure encore. La vieille ville est ici comme
l'ancien Marseille avec sa cathédrale sur la colline. La nouvelle
ville est descendue dans la vallée , elle s'est arrondie comme un
arc autour de la mer, elle a voulu avoir ses édifices élégants et
ses rues tirées au cordeau.
Là est tout l'art, tout le bruit , tout le luxe des cités, et, à
quelques centaines de pas , l'aspect jiitloresque de la campagne,
les collines avec leurs chalets, les lacs endormis au milieu des
vallées , et les rivières coulant silencieusement entre les som-
bres forêts de sapins. Toutes ces rivières sont chargées des blocs
d'arbres que les propriétaires font flotter jiarfois d'une exlré-
70 REVUE DE PARIS.
mité de la Non^î'ge à l'autre. Chacun d'eux a sa marque par-
ticulière qu'il publie dans le paj's, et une fois qu'elle est connue,
il lance , sans inquiétude, sa flottille à l'eau. Les bois des di-
verses provinces s'en vont fraternellement le long des vagues ,
tantôt jetés contre les rochers, tantôt mis à sec sur la côte,
tantôt pris par les glaces. Leur voyage dure un ou deux ans,
mais ils tînissent par arriver au port ; très-peu manquent à
l'appel. Deux ou trois iuspecteurs vont les reconnaître , et c'est
une chose merveilleuse que l'art avec lequel ils savent recon-
naître la marque primitive que ces blocs ont reçue et le nom du
propriétaire auquel ils a])par(iennent. On a vu , l'année der-
nière , six cent mille pièces de bois réunies sur une seule rivière.
Ce qui appartenait à César fut rendu à César : il n'y eut ni
procès, ni contestation. Quand l'inspection est faite, les paysans
viennent avec leurs chariots prendre les pic" ces de bois pour les
transporter à la scierie. Un employé règle leur compte , puis
leur inscrit , sur le dos, avec de la craie, le nombre de pièces
qu'ils ont amenées et ce qui leur est dû. Le paysan court au
comptoir, ayant grand soin de ne pas se frotter contre les murs
et de ne pas trop tourner le dos au vent , de peur de voir sen-
voler en poussière ses titres de créance. Le caissier vient , vé-
rifie l'addition , paie , et prend sa quittance en donnant un coup
de brosse au paysan.
A un ou deux milles de Christiania, le paysage s'agrandit, ou
devient plus sauvage. L'on n'apeiçoit plus que les longues lignes
de montagnes , aux sommités arrondies, aux teintes uniformes,
enchaînées l'une à l'autre sans inierruption, et ondulant comme
les vagues de la mer. Au milieu , la vallée étroite et cachée
sous une forêt de sapins ; l'eau du golfe qui se fraie un passage
dans la vallée, et gémit sur ses rives rocailleuses comme si elle
attendait vainement la baïque duVikingr; puis, à de longues
distances , une pointe de rocher qui surgit au-dessus des bois ,
une maison qui s'ouvre au bord du chemin , et point de voix
humaine, point de cris, point de chaut , seulement le bruit des
flots qui se brisent sur les rochers , el les soupirs de la forêt ,
balancée par le vent du liord. L'homme s'en va à pas lents au
milieu de cette nature stimbre : il semh e qu'elle pCse sur lui de
tout son poids j il la regarde en courbant la tête , et sVloigne
en silence.
REVUE DE PARIS. 71
Les habitants de Christiania ont choisi , avec un soin parti-
culier, quelques-uns des plus beaux sites pour s'y bâtir une de-
meure. Là est Lille-Frogner , d'où l'on voit toute la ville et la
mer, avec les iles qui la parsèment, se dérouler comme un vaste
panorama : là est Borgen, où tout est calme et recueillement,
où l'on n'aperçoit que les forêts lointaines , revêtues de teintes
vaporeuses , et le golfe, dont les rayons bleus se confondent
avec l'azur du ciel. Là est Bogstad avec son lac riant et ses al-
lées majestueuses. C'est là qu'une famille aimable , la plus riche
et la plus noble famille de Norvège , exerce , avec l'urbanité
exquise du grand monde, l'hospitalité cordiale des contrées du
Nord. Pas un étranger n'est venu ici sans être accueilli comme
un hôte privilégié, et pas un ne s'en est retourné sans emporter
au fond du cœur le nom de Wedel et le nom de Bogstad.
Un peu plus loin est la montagne célèbre de Ringrig. Cette
montagne est couverte de sapins , fendue au milieu comme par
un coup de hache, et à travers cette ouverture étroite, entre les
rochers, on découvre un grand lac , traversé parla route de
Drontheim, une longue plaine, et une immense chaîne de col-
lines et de forêts. Toute la Norvège est là, et la montagne de
Ringrig est comme une fenêtre ouverte sur l'espace. L'une des
parois de celte montagne est appelée Kofield. On raconte qu'une
pauvre veuve aperçut un jour au sommet du rocher l'unique
vache qu'elle possédait au monde, poursuivie par un ours. Hors
d'état de la défendre, elle se jeta à genoux , et implora le se-
cours de son saint patron et l'aide de Dieu. Au moment où elle
achevait sa prière, la vache se précipita au bas du rocher, et
bondit joyeusement devant elle. L'ours, affamé, voulut la suivre,
mais il se fracassa la tète; et la i)auvre veuve ramena l'impru-
dente génisse à l'étable , et vciidil . pour plusieurs boisseaux de
blé , la peau de l'ours. A quelque distance de là est le Haardkol,
autre montagne non moins escarpée. Là vivait jadis un roi qui
avait une fille charmante, nommée Siri-Sara. Elle rencontra
dans la vallée un jeune homme beau comme elle , mais d'une
naissance moins noble. Tous deux s'aimèrent et s'unirent se-
crètement. Le roi apprit celte union , et conjura sa fille de lui
livrer l'homme qui l'avait séduite. Elle s'y refusa obstinément,
el son père, emporté par la colère . l'enchaina dans un bateau ,
et du haut de la montagne la précipita dans le lac. La jeune fille
72 REVUE DE PARIS.
fut noyée ; mais les Uots du lac répèlent encore ses géinisse-
menls , et l'écho de la montagne redit aux voyageurs le nom
de Siri-Sara.
Le Ringrig est le rendez-vous l)ien-aimé des habitants delà
contrée. Tous les bourgeois de la ville y vont au moins une
fois par an , à pied ou à cheval.
Dès qu'un enfant commence à avoir l'âge de raison, on le mène
à Ringrig ; et quand une jeune fille se fiance, il est bien entendu
que son fiancé la conduira, par un beau jour d'été, à Ringrig;
car c'est la plus grande curiosité, c'est le Capitole, c'est l'abbaye
de Westminster, c'est la place Vendôme de Christiania ; et si un
étranger veut se faire à tout jamais citer comme un barbare, il
n'a qu'à passer huit jours dans le district sans aller à Ringrig.
11 n'y a point de dilii;ence en Norvège. Le voyageur qui veut
parcourir la contrée doit avoir , comme en Suède, une voiture
légère, et prendre des chevaux de poste. Mais il paye plus cher
qu'en Suède, et il attend ses chevaux plus longtemps. Le carac-
tère général des hommes de ce pays, c'est une sorte d'insolence
innée, dont ils ne sortent pas sans effort. Leur grand bonheur
le dimanche et les jours de fête, c'est de boire silencieusement,
les coudes sur la table , ou de rester debout de longues heu-
res au soleil , ou de dormir. Cependant ils sont , en général ,
grands et hardis, fiers de leur force physique , et quand ils sor-
tent de leur état de mollesse, c'est pour se livrer à des exercices
violents ou audacieux.
Dans ces maisons rustiques , dispersées ù travers les bois,
éloignées l'une de l'autre, les fils du paysan grandissent comme
des plantes vigoureuses dont rien ne comprime l'essor. Les
courses à travers les montagnes, les rudes travaux, développent
la souplesse de leurs membres , et l'isolement dans lequel ils
vivent leur donne une sorte d'énergie sauvage. Quand ils ren-
contrent leurs voisins, ils les mesurent du regard, et se deman-
dent lequel d'entre eux est le plus fort. Dans quelques districts,
ils engagent souvent, comme en Bretagne, des luttes acharnées.
Quelquefois les deux adversaires se prennent corps à corps, se
lient l'un à l'autre avec une ceinture de crins, et s'attaquent avec
un couteau, dont la lame est assez longue pour leur faire de
douloureuses blessures, mais trop courte pour les luer. Le plus
faible ne cède qu'à la dernière extrémité. Le vainqueur s'en re-
REVUE DE PARIS, 73
tourne le corps couvert de sang , les membres lacérés par le
couteau de son antagoniste; mais il a remporté la victoire, et il
s'applaudit de son triomphe.
La plupart des Norvégiens sont tr^s-pauvres, et vivent d'une
vie misérable. Ils ne mangent que du lait caillé et une espèce de
galette fort noire (fladbrœd). Dans les mauvaises années, ils
sont obligés de faire du pain avec 1 écorce du bouleau comme
en Dalécarlie, ou avec 1 épiderme du sapin. Mais sous l'humble
toit de gazon qui les abrite , dans la misère qui les entoure , ils
conservent leur caractère franc et hospitalier. L'étranger qui
passe devant leur demeure peut entrer sans crainte, et demander
un asile. S'il a faim, ils partageront avec lui leur dernière jatte
de lait; s'il est las, ils lui abandonneront la couche de paille où
ils reposent. Dans le voyage que j'ai fait à travers quelques-
unes des provinces de la Norvège , j'ai dû, plus d'une fois, pas-
ser la nuit dans une habitation de paysans ; et la chambre où
l'on me conduisait était bien pauvre , et bien pauvre aussi le
.souper qui m'était servi; mais je n'avais pas envie de me plain-
dre, quand je voyais «,'es bonnes gens s'empresser autour de moi,
comme si j'avais été un membre de leur famille, et la maîtresse
de maison me regarder en silence et d'un air inquiet , comme
pour me demander si j'étais content. La même hospitalité
s'exerce dans les villes comme dans les villages, dans les élégan-
tes demeures de Christiania comme dans les chalets i.«olés des
montagnes. H est impossible de venir ici et de ne pas être tou-
ché jusqu'au fond de Tàme de la manière cordiale avec laquelle
on accueille celui qui se présente, ou en son nom de voyageur,
ou au nom d'un ami. Ce caractère de générosité et de désinté-
ressement est bien plus remarquable encore s'il s'agit d'aider un
parent. Si un homme est tombé dans la misère, il s'en va frap-
per à la porte de son frère ou de son cousin, et l'on ne demande
pas s'il est devenu pauvre par sa faute, on le reçoit, on le garde,
on ne le renvoie jamais. Les filles du roi Lear n'auraient pas pu
être reines en Norvège. Ce peuple, honnête et dévoué aux senti-
ments de la nature, n'aurait pas pu se résoudre à courber la tète
sous le joug d'une femme enrichie des dépouilles de son père,
et Qélrie par sa malédiction.
Le vol est , en Norvège , une chose monstrueuse , dont on ne
cite qne peu d'exemples. Dans les campagnes . les porte* des
9 7
W REVUE DE PARIS.
maisons ne sont fermées ni jour ni nuit, et les filets du
pêcheur, la hache du bûcheron, le coffre du voyage de l'étran-
ger, peuvent rester sur la grande route sans que personne y
louche.
Biais à ces vertus antiques, à ces mœurs patriarcales, les Nor-
végiens joignent des vices grossiers qui sont pour eux d'un
funeste résultat. Chaque paysan un peu aisé a chez lui les instru-
ments nécessaires pour brasser la bière et distiller Teau-de-vie.
Il mêle l'eau-de-vie à sa cruche d'eau, à sa jalte de lait; 1p plus
souvent il la boit toute pure, et une fois qu'il a (rempé ses lèvres
à cette liqueur bien-aimée, c'en est fait de sa raison : il boit tout
le jour. Les femmes boivent aussi, et fument un mauvais tabac
dans des pipes de fer. Chaque jour de fête, chaque circonstance
heureuse se célèbre par d'amples libations. Dans quelques-unes
de nos provinces, quand un enfant vient au monde, le père de
famille plante un arbre de plus dans le jardin. Ici, le paysan
brasse une tonne de bière; une partie doit être bue le jour même
où l'enfant est baptisé, une autre est réservée pour le jour de ses
noces, et celle-là est d'une force telle que les jeunes époux, en
la buvant, peuvent bien oublier tous les serments du mariage,
et commencer une nouvelle vie de famille par des actes de folie.
La bonne bière de Munich, avec laquelle l'ouvrier laborieux s'en
va chaque soir se dérider le front dans la Cave royale, ne se-
rait ici qu'une liqueur d'enfant. Le houblon est devenu, pour
ks vrais buveurs de la Norvège, un ingrédient trop pacifique.
On a trouvé dans les montagnes une plante acide qui, préparée
par une main habile, laisse bien loin d'elle la plus forte bière
de Louvain et le plus noir porter anglais. L'été, les femmes se
retirent sur la montagne pour prendre soin des troupeaux,
traire les vaches, faire le beurre. Elles habitent dans des caba-
nes en bois, pareilles à celles des Pyrénées. Les hommes vien-
nent les voir le dimanche, et que faire dans ces solitudes, si
l'on ne boit pas? L'hiver les femmes travaillent dans une même
chambre, filent la laine, lissent le drap. Les hommes vont à la
pèche où à la chasse, et quand ils reviennent, ils sont si fatigués
et ils ont si froid ! Le meilleur moyen de se réchauffer, n'est-ce
pas de boire? Ainsi, toujours un nouveau prétexte, et toujours
un nouvel excès. Cette habitude de boire engendre parmi le peu-
ple des maladies hideuses qui passent d'une génération à l'autre.
REVUE DE PARIS. 75
Elle énerve de l)Onne heure les forces de Thomme ; elle ridé et
dessèche le visage de la jeune fille. Mais ce ne sont là que de
faibles considérations , dont la cruche de bière se moque dans
son pétillement. Je crois que les prêtres norvégiens ne s'appli-
quent pas assez assiduemenl à combattre cette fatale passion
des paysans. Au lieu de prêcher le dimanche sur des questions
dogmatiques , ne pourraient-ils pas prêcher plus souvent con-
tre le vice radical de leurs paroissiens? Ils exercent encore sur
eux une grande influence. Ce serait une belle et noble mission
que d'employer leur ascendant à tempérer, si ce n'est à déraciner
entièrement, les habitudes dégradantes des familles qui leur sont
confiées.
Le long des côtes, les mœurs anciennes de la Norvège s'al-
lèrent peu à peu. Les types primitifs du caractère et des physio-
nomies s'effacent comme des médailles. Les hommes qui se
trouvent sans cesse en contact avec des étrangers ont pris des
habitudes cosmopolites. Ils ne sont plus Norvégiens ; ils sont
Allemands ou Espagnols, selon le bâtiment qui leur arrive, et ils
parlent avec les matelots une langue singulière, composée des
éléments dénaturés des langues du Nord et du Midi, une espèce
d'argot maritime, pour lequel il faudrait un dictionnaire que nulle
académie ne peut faire.
Mais dans les districts reculés, et surtout dans les montagnes,
le caractère national s'est conservé tel qu'il était aux anciens
jours. Là, quand on voit a])paraîlre le paysan avec sa haute sta-
ture , son large front où respire une mâle fierté , ses longs che-
veux, et quelquefois sa barbe épaisse, on croirait voir un vieux
Vikingr. Là, il existe des familles qui, soit par la tradition orale,
soit par des documents écrits, font remonter leur origine jus-
qu'aux premiers rois de Norvège, et, chose singulière! dans un
pays qui se glorifie de ses tendances républicaines, et qui a aboli
tous les litres de noblesse, ces familles sont fières de leur an-
cienneté, comme pourrait l'être une princesse d'Autriche. Elles
parlent souvent de leurs ancêtres, et elles ne permettent pas que
leurs enfants se mésallient par des mariages. Les hommes
portent le costume de leurs jjères : la veste de vadmel brodée
patiemment à l'aigtiilh!, la culotte avec des jarretières à fran-
ges, et les souliers à boucles d'argent. Les femmes ont un
corset noir, une ceinture massive , comme les Irlandaises. Les
7« REVUE DE PARIS.
jeunes filles tressent en longues nattes leurs cheveux etlesiais-
sent flotter sur Tépaule. Les femmes mariées se couvrent la
tête a.vec un voile en toile de lin, travaillé comme de la den-
telle.
Beaucoup de maisons du district de Bergen sont bâties en
forme de cône comme dans la Laponie, et recouvertes en gazon. '
Il n'y a là qu'une grande chambre avec le foyer au milieu, et un
trou dans le toit pour laisser sortir la fumée. Mais presque tou-
tes ces maisons ont conservé le banc dhonneur, le siège élevé
dont il est si souvent |)arlé dans les sagas Quand un étranger
arrive, le paysan le conduit au baut de la chambre sur un large
fauteuil, et la famille s'asseoit un peu plus bas, à quelque dis-
tance de lui. En l'absence de l'étranger, c'est l'aïeul, c'est le
vieillard qui occupe celte place d'honneur. Il exerce sur toute la
maison une grande autorité. Qu'il soit faible ou malade, n'im-
porte; ses cheveux blancs imposent le respect, et quand il parle,
ses enfants obéissent.
Les communications entre les chalets des montagnes sont
rares et difficiles. Les routes, entretenues par les paysans, sont
cependant fort belles, el l'hiver, on enlève la neige épaisse qui
recouvre, avec une espèce de traîneau construit en forme de
triangle et trainé par une douzaine de chevaux. Mais les habi-
tations sont à une grande distance l'une de l'autre. Chaque pay-
san vit à l'écart dans son étroit domaine et doit pourvoir à tous
ses besoins et exercer tous les métiers. Dans les cas importants,
le gouvernement envoie ce qu'on appelle le budstik. Le budstik
est un bâton terminé d'un côté par une pointe de fer, de l'autre
par une petite boite qui renferme l'acte oificicl. Le bailli de la
province 1 adresse au paysan qui demeure le plus près de la ville.
Celui-ci le remet à sou voisin, qui le transporte plus loin, et
ainsi de suite. Si le paysan ne trouve personne dans la demeure
de son voisin, il plante le budstik sur le seuil de la porte. Dans
l'espace de quelques semaines, l'acte muiistériel a fait le tour de
la province et a été lu par tout le monde.
Le plus souvent le prêtre lit le dimanche à l'église les procla-
mations ou les arrêtés que le gouvernement lui confie, et l'on
n'envoie point de budstik. Dans ces montagnes de la Norvège,
la prière du dimanche est un devoir sacré dont personne ne se
dispense. Si long que soit le chemin qui mène à l'église, et quel-
KIALI. LU l'AlUS. -7
que temps qu'il fasse, le paysan se met en roule avec sa femme
et ses enfants, et assiste dévotement au service relijjieux. Celte
réunion du dimanche est d'ailleurs pour toutes les familles
qui vivent dans risolemeril une occasion de se voir, de se rap-
procher, de maintenir les liens d'amitié ou de parenté qui exis-
tent entre elles.
Les prêlres ont une grande autorité dans le pays. Ils sont
largement rétribués, et ils exercent une double influence par
leur position de fortune, [lai' le caraclère religieux dont ils sont
re\êtus. Ce sont eux qui surveillent et dirigent l'éducalion du
peuple. Us s'acquittent de celle mission importante avec un zèle
et une intelligence dignes d'éloges. Tons les Norvégiens possè-
dent au moins les premiers éléments d'instruction Pas un d'eux
ne peut être confirmé s'il ne sait lire et écrire. Cliaque ville,
chaque village, chaque fabrique un peu importante, chaipie
atelier des mines ou de forge a ses écoles. Dans les diverses par-
ties de la Norvège, où les habitalions sont dispersées à travers
champs, le maître d'école s'en va d'une maison à l'autre et
s'asseoit comme les scaldes du temps passé au foyer de famille.
Il appelle à lui les enfants de la maison, et reste trois mois dans
un district, trois mois dans un aulre, jusqu'à ce qu'il ait fait le
tour de sa communauté. C'est la paroisse qui le paycj c'est le
paysan qui le loge et le nourrit.
Mais revenons à Christiania.
L'histoire de cette ville ne remonte pas au-delà du xvik siè-
cle. Christian IV en jeta les fondements en 1624 après l'incendie
d'Opsloe. Sa position au bord du golfe fut pour elle un moyen
rapide d'agrandissement. L'université et les réunions du stor-
thing en ont fait, dans les dernières années , une ville impor-
tante. Dronlheim, la vieille capitale des rois et des jarls. lui
dispute encore la prééminence ; mais elle n'a plus que le privi-
lège de poser la couronne sur la tête du souverain , et le gou-
vernement est à Christiania.
Au moyen âge , la Norvège avait quelques écoles latines ,
mais mal dirigées et mal entretenues. Ceux qui voulaient se
livrer à des études vraiment sérieuses devaient aller chercher
de meilleurs maîtres en France ou en Allemagne. En 1487, l'u-
niversité de Copenhague devint pour eux un point de ralliement
plus national. Mais c'était encore un long et diflicile voyage, et
7â RKVUE I)F. PARIS.
l'honnête Norvégien , atlaclié h ses mœurs rnsliqiies, ne voyait
pas sans inquiétude ses enfants partir pour une ville où l'on ne
s'attachait que trop souvent à copier les mœurs faciles et la
frivolité françaises. » Heureux, dit un poeie norvégien ; heu-
reux le père de famille dont le fils , après avoir passé un ou deux
mois à Copenhague , rapporte dans son pays une chemise et un
reste de religion chrétienne ! «
Plusieurs fois les hommes vraiment dévoués à leur pays et au
progrès de la science avaient sollicité la fondation d'une univer-
sité en Norvège , et leurs efforts n'avaient point eu de résultat.
En 1807, la guerre rendit les communications avec le Danemark
plus difficiles encore; et dans ce temps de crise , la Norvège
éprouva plus que jamais le besoin d'avoir une université à elle.
Bientôt la société patriotique , établie à Christiania , prit l'ini-
tiative. Elle décerna un prix à l'auteur du meilleur mémoire
sur l'établissement de l'université. Elle ouvrit une souscription
pour bâtir l'école , pour doter des professeurs ; et malgré la
guerre, le surcroît d'impôts. les années de disette, la sous-
cription rapporta en peu de temps des sommes considérables.
Les fonds étant formés, le roi de Danemark autorisa l'établisse-
ment de l'université II la dota de 1 00,000 dater (500,000 francs),
de plusieurs propriétés qu'il avait en Norvège, et il donna à la
bibliothèque les exemplaires doubles des bibliothèques de
Copenhague. Cette ordonnance de Frédéric YI date du 2 sep-
tembre 1811. Ce fut pour la Norvège un acte d'émancipation in-
tellectuelle qu'elle avait désiré si longtemps , et le peuple l'ac-
cueillit avec des transports de joie.
Les règlements de l'université de Christiania sont presque
entièrement rédigés d'après ceux de l'université de Copenhague.
C'est le même ordre dans les études, le même nombre d'examens,
et la même loi disciplinaire.
Il y a ici di.x-sept professeurs ordinaires et sept professeurs
extraordinaires , qui portent le titre de lecteurs. La loi fonda-
mentale de l'université admet aussi les privat-docenf, mais il
n'y en a aucun maintenant. Les professeurs ont des appointe-
ments considérables , beaucoup plus considérables qu'à Berlin
ou à Paris. Onelques uns reçoivent 2,000 species (10.000 fr.) ,
d'autres 1,400; les plus jeunes 1,100, et les lecteurs 750 II est
vrai qu'ils ne sont pas payés comme en Allemagne par les élèves.
REVUE HE PARIS. t9
et qu'ils n'ohtpas des vacances de six mois comme en SiK^-de ,
mais ils ne font que cinq à six leçons par semaine , et souvent
moins. Le nombre des étudiants qui fréquentent cette université
s'élève ordinairement ù COO. Chacun d'eux coûte à l'état 78 spe-
cies (390 francs).
La bibliothèque a 15,000 francs par an pour acheter des li-
vres. Les hommes qui la dirigent comptent avec orgueil les
120,000 qu'ils y ont rassemblés en peu de temps. J'ai plus de
respect, je l'avoue , pour une bibliothèque comme celle de Lund
et de Kiel , moins nombreuse de moitié , mais choisie et épurée
avec soin , que pour cet amas de livres où l'on voit figurer sur
les rayons jusqu'à des journaux de mode. Les autres établisse-
ments de l'université, et j'en excepte l'observatoire et le jardin
botanique, laissent aussi beaucoup à désirer. Mais il ne faut
pas oublier que c'est une université jeune qui essaie ses ailes
pour la première fois et qui n'a pas encore pu prendre l'essor
qu'elle prendra sans doute un jour.
L'établissement de l'université et le mérite incontestable de
plusieurs professeurs n'ont pu donner à la Norvège une vraie vie
littéraire, 11 y a ici des imprimeurs, des libraires intelligents.
Les magasins de livres sont ouverts , les ouvriers sont à leur
poste , les presses sont en mouvement , mais elles ne reprodui-
sent que des copies d'ouvrages étrangers ou quelques innocents
recueils d'élégies pour occuper les loisirs des belles dames de
Christiania. Sous le point de vue scientifique, la Norvège est
toujours, à l'égard du Danemark, dans un état d'infériorité re-
connue et de soumission passive. Avant 1814 , elle n'avait qu'une
capitale. iUainlenant elle en a deux : l'une littéraire, Copenhague^
l'autre politique, Stockholm. Cette division s'accorde du reste
assez bien avec les deux caractères distincts de la langue nor-
végienne. La langue écrite est identiquement la même que le
danois ; la langue parlée se rapproche du suédois par plusieurs
mots et par l'accentuation. Ainsi , tandis que les employés civils
et militaires tournent les regards vers Stockholm , le petit
nombre de personnes qui s'occupent d'art, de science , de lit-
térature , recherchent avec avidité tout ce qui vient de Copen-
hague. Le voyageur qui arrive de Copenhague ici est comme
celui qui va de Paris en province. On lui demande s'il a été au
spectacle , s'il a vu la pi«Vc nouvelle , dans quel état est 1c mu-
80 P.EVLC UF. P.VWh;.
sée , et quels tableanx ont été le plus admirés à l'exposition.
Chacun veiit savoir non-seulement ce que la presse publie, mais
l'hisloire secrète des écrivains et les anecdotes des coulisses. A
force de vivie ainsi en communication directe avec les écrivains
de Copenhague, ils finissent par s approprier leurs œuvres. Ils
donnent un brevet de haute naturalisation aux célébrités da-
noises. Rask est leur philologue, Molbech leur critique, Œrsted
et Rozenvinge leurs juristes.
Cette alliance étroite delà Norvège avec le Danemark ne tient
pas seulement à l'influence scientifique et littéraire de Copeu-
iiague . elle tient à dos traditions lointaines, à des souvenirs de
jeunesse, à des liaisons de famille. Pendant quatre cents ans,
ces deux branches de la souche Scandinave furent réunies et
leurs rameaux s'entrelacèrent. Pendant quatre cents ans. la
Norvège eut toujours les yeux fixés sur le Danemark. C'était là
que ses enfants allaient étudier, c'était là que ses soldats fai-
saient leurs premières armes. L'étendard des deux pays flottait
ensemble sur toutes les mers, et la gloire de l'un était la gloire
de l'autre. Deux des plus grands poètes du Nord, Holberg et
VVessel, appartiennent à la Norvège par leur naissance, au Da-
nemark par leur éducation. Aujourd'hui encore il est peu de
professeurs de Christiania qui n'aient reçu leur grade de doc-
teur h Copenhague , et peu de hauts fonctionnaires qui n'aient
servi en Danemark. Comment serait-il possible que tant de sou-
venirs fussent si tôt effacés et tant de nœuds si tôt rompus ?
L'alliance de la Norvège avec la Suède est plus récente; mais
elle est basée sur 1 intérêt matériel du pays, et elle a pris promp-
lement racine dans le cœur du peuple. C'est de cette époque
que date la vie politique de la Norvège. La constitution de 1814
a ouveit la porte à toutes les ambitions; elle a donné une autre
tendance à tous les esprits. Les hommes qui s'étaient dévoués à
des études d'une nature différente se sont tournés peu à peu
vers des études nouvelles, et les jeunes gens ont appris, dès leur
entrée à l'école, les combinaisons du système électoral et les
hauts faits du storthing. La littérature n'aura jdus qu\nie at-
traction secondaire. Les femmes la défendent encore comme le
champ de fleurs où leur imagination rêveuse a pris plaisir à
s'égager, mais les hommes s'en éloignent, lue séance de la
chambre des députés daus des jours de discussion orageuse, une
nr.si F. m paris. si
molion de la chambre clos communes esl pour eux bien aulie-
raenl importante qne l'annonce d'une nouvelle tragédie ou d'un
poème épique. Les quatre lignes du journ;il de Hambourj; qui
annoncent le cours de la bourse résonnent plus fortement à
leur oreille que les plus beaux hexamètres, et l'inventeur des
chemins de fer leur semble un plus grand génie que Goethe.
Ce mouvement politi(|ue delà Norvège est curieux à voir, in-
téressant à étudier, et j'aurai occasion d'y revenir d'une manière
plus spéciale en parlant de l'état de la presse dans le Nord. Mais
à côté de la vie positive , de l'action réfléchie et intelligente qui
s'y manifeste, j'y ai trouvé aussi une sorte de maladie morale
qui lient à la nature même du pays, et que nous ne connaissons
pas en France. Dans un pays comme la France, toutes les ambi-
tions fondées sur un mérite réel peuvent tôt ou tard se faire
jour , toutes les intelligences ont de l'espace |)our prendre l'es-
sor. Dans un pays aussi resserré que la Norvège, la route ou-
verte à la pensée politique est trop étroite , le levier trop mince
pour une main qui a de la force , et la masse qu'il doit mouvoir
trop légère. L'homme qui se sent de l'énergie peut mesurer d'un
coup d'œil l'espace qu'il lui est permis de parcourir. Le but esl
près de lui. Il sent qu'il n'y a rien au-delà , et il s'ennuie de le
voir avant d'y être arrivé. J'ai rencontré ici quelques-uns de
ces hommes qui ne trouvent pas la Norvège assez grande pour
satisfaire leurs désirs de gloire politique , et qui emportent
comme une plaie saignante au fond du cœur le regret de n'avoir
pas une plus vaste arène , une plus haute tribune. Heureux
ceux qui n'ont pas abandonné les domaines féconds de la science
et le ciel étoile delà poésie! Ceux-là n'ont pas à s'inquiéter des
limites du sol oîi ils sont nés. Uien ne les arrête dans leur mar-
che. Le monde entier leur appartient.
La constitution de la Norvège est un exemjde mémorable de
ce que peut une nation quand le temp,s est venu pour elle de se
donner des institutions libérales. A l'époque où le Danemark
cherchait à retenir encore la souveraineté (|u'il avait abdiquée
par le traité de Kiel , ou la Suède , de son côté , réclamait avec
énergie l'exécution de ce traité , et où la Norvège, quoique bien
résolue à défendre sa nationalité, ignorait à vrai dire ce qu'elle
deviendrait, dans ce temps de trouble et d effervescence, la na-
tion convoqua ses représentants, et. le 10 avril 181 1. cent douze
82 REVUE DE PARIS.
députés se réunirent à Eidsvold. Celaient des prêtres, dos mar-
cliands, des bourgeois ,des paysans, tn^s peu orateurs pour la
plupart, très peu jurisconsultes, mais douésd'un jugement droit,
d'une volonté ferme et d'un ardent patriotisme. Ces députés
nommèrent une commission de quinze memlires , qui , en s'ai-
dant de la constitution des cortès de 1 8 1 2 et des diverses consti-
tutions des Élats-Unis, rédigèrent, d'après les besoins particuliers
de leur pays, la loi fondamentale norvégienne. Dans l'espace
de six semaines , la loi fut discutée, modifiée, adoptée, et la Nor-
vège, qui, au mois d'avril, était encore une terre toute monar-
chique, se réveilla au mois de mai avec une constitution plus
libérale que la charte de France et la magna charta anglaise.
Je ne suis pas juriste, et je ne me permettrai pas de commen-
ter cette constitution. J'en dirai seulement quelques mots pour
ceux qui l'ignorent tout-à-fail.
Le premier article détermine nettement la position du pays.
Le royaume de Norvège est un état libre, indépendant et indi-
visible, uni ù la Suède sous un seul et même roi.
Le second proscrit A tout jamais les juifs et les jésuites. C'est
une singulière association d'idées. Riais cet article est exécutée
la lettre. Lorsqu'un négociant juif de Danemark ou d'Allemagne
est appelé en Norvège pour ses affaires, il ne peut y entrer que
pour un temps limité et avec une permission spéciale du roi.
Quant au jésuites, il en vint un jour trois à Drontheim, et ils fu-
rent obligés de s'embarquer sur le premier bâtiment qui mettait
à la voile.
La presse est libre.
Le pouvoir du roi est extrêmement limité pour tout ce qui a
rapport aux intérêts essentiels du pays. Le roi doit toujours
avoir auprès de lui un ministre et deux conseillers d'élat norvé-
giens, dont la mission est de protester de vive voix et par écrit,
dans le cas où il prendrait une mesure contraire, selon eux, à
l'esprit de la constitution. Lorsqu'en 18ôG, le roi prit le parti de
dissoudre le storthing, les deux conseillers d'état protesti rent
contre cetle décision, mais le ministre l'approuva. Le slorlhing
mit le ministre en jugement et le condamna à une amende
de 1000 si)coies. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'après avoir
subi sa sentence, le ministre resta à son poste, comme par le
passé.
REVUE DE PARIS. 83
Le vrai gouvernement de la Norvège est le slorthing. 11 s'as-
semble tous les trois ans, sauf les cas extraordinaires, où le roi
juge à propos de le convoquer, et il est composé de la manière
suivante :
Tous les Norvégiens âgés de vingt-cinq ans, et qui ont été ou
sont fonctionnaires publics; tous ceux qui ont affermé, pendant
cinq ans, une terre matriculée; tous ceux qui possèdent dans
une ville de commerce, ou dans un port de mer, une propriété
évaluée à 900 francs, tous ces hommes-là sont appelés à nom-
mer les électeurs.
Dans les campagnes, les électeurs se réunissent à l'église, et
sont présidés par le curé ; dans les villes, par les magistrats.
Dans les campagnes, cent habitants nomment un électeur;
dans les villes ils en nomment deux. La même disproportion
existe pour le choix des députés. Dans les campagnes, il y a un
député pour cinq à quatorze électeurs, deux pour quinze à vingt-
quatre. Dans les villes, un pour trois à six, deux pour sept à dix,
et ainsi de suite.
La différence de représentation entre les campagnes et les
villes est de un à deux. Le nombre des députés ne peut être ni
au-dessous de soixante-quinze, ni au-dessus de cent.
Tout Norgévien âgé de trente ans, et ayant résidé dix ans
dans le royaume, peut être nommé député. Sont exceptés seu-
lement de cette loi, les membres du conseil d'état, les fonction-
naires attachés à leurs bureaux, ainsi que les officiers pension-
naires de la cour.
Tous ces députés réunis forment le storthing, et ils sont nom-
més pour trois ans.
Le storthing se divise en deux chambres. La première s'appelle
Odeltliing. La seconde, composéed'un quart des députés élus dans
l'assemblée générale du storthing, s'appelle Lagthing.
La première discute et vole les projets de loi. La seconde les
approuve ou les rejette. L'une est la chambre des communes,
l'autre la chambre des lords.
Si un projet de loi a été deux fois proposé au tagthing et deux
fois rejeté, toute la diète se réunit, les deux tiers des suffrages
décident le rejet définitif ou l'adoption.
Chaque projet de loi doit être soumis à la sanction royale ; mais
si le storthing a, dans trois sessions différentes, adopté une résolu •
8Ï lîtVUE DE PAUIS.
tion, celle résolution devient une loi de l'état, lors même que le
roi refuserait de la sanctionner.
C'est ce qui est arrivé en 1821. Deux fois le storlhing avait
volé l'abolition de tous les titres de noblesse en Norvège; deux
fois le roi avait refusé de sanctionner cette mesure. La loi fut
proposée de nouveau, et le {ïouvernement employa pour la com-
battre tous les moyens possibles : le roi vint lui-même à Chris-
tiania, et comme c'était le Icmps des exercices, six mille soldats
furent réunis autour de la ville ; mais le storthing persista dans
son projet, el la loi fut adoptée.
Celte assemblée du storthing est une réunion curieuse de prê-
tres, d'avocats, el d hommes du peuple. Quelques paysans s'y
sont distingués par une intelligence pratique, par une éloquence
dénuée d'art, mais forte Le plus souvent ils ne se signalent que
par un es|)rit très-étroit et une excessive parcimonie. Pendant
tout le temi>s que dure la session, les députés reçoivent par jour
un traitement de deux species (10 fr ); jilus, ô fr. pour leur lo-
gement, et 2 fr. 30 c. pour un domestique. L'état leur paie trois
chevaux de poste pour venir à Christiania, et pour s'en retour-
ner. Les paysans se mettent deux à deux sur une charrette à
un cheval; ils ne prennent point de domestique, ils demeurent
dans les maisons les plus obscures, et ils vivent comme chez
eux avec un peu de biene et de poisson. Mais chaque semaine,
ils enlassenl les species sur les species, et quand ils s'en retour-
nent, ils achètent de beaux et gras pâturages avec l'argent du
storthing.
X. Marmier.
AVENTURES
DU GRAND BALZAC,
POUR FAIRE SUITE AUX MYSTIFICATIONS
DU PETIT POINSINET.
DERNIER ARTICLE.
Vil. — l\ PASSION DU SIEIR DE BALZAC.
M"^ de Chenillac et le prieur O^ier étaient encore montés
sur le même bidet qui les avait amenés de la dernière poste,
lorsque Bautru se présenta seul devant eux pour les empêcher de
pénéirer. à cheval, jusqu'aux basses-cours où se jouait en ce
moment la plaisante scène de la chaise-à-porteurs. Les gardes
de la porte du château avaient entouré les deux nouveau-venus,
en leur fermant le passage, jusqu'à ce qu'ils se fussent fait con-
naître ; mais les extravagantes lamentations d'Alcinadure, sur
renlèvement de son berger, semblèrent tellement inintelligibles
à cet auditoire vulgaire, qu'on ne jugea point à i)ropos d'ad-
meltre cette espèce de folle en présence du cardinal de Richelieu,
sans demander l'avis de rabi)é de Boisrobert. Celui-ci devina
aussitôt ce qui se passait, et reconnut quols étaient les person-
nages (|ui voulaient voir le cardinal et se |)laiiidre d'un altenlat
commis à l'égard du sieur de Balzac; il fut d'abord trop troublé
de ce contre temps puur songer à le faire tourner au profit de
sa comédie, et il eût abandonné la partie à la demoiselle de Che-
nillac ift au prieur Ogier. si Bautru. dont l'émulation s'échauffait
« 8
86 REVUE DE PARIS.
d'un regard de Richelieu, n'avait obtenu l'autorisation de créer
des rôles pour ces acteurs qui arrivaient à l'improviste pendant
la pièce.
— Mademoiselle, dit Bautru en saluant profondément Alcina-
dure, vêtue de son costume i)astoral que la pluie, la boue et le
voyage avaient fort maltraité, son Éminence m'envoie vous por-
ter ses baise-mains et vous prier de vous reposer en sa maison,
qui sera très-honorée de vous recevoir.
— Permettez que je n'en fasse rien, monsieur, n'prit M"« de
Chenillac avec un air d'élégie héroïque ; j'ai juré de ne prendre
aucun repos, jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon berger, qui m'a
été ravi par le perfide complot de quelque rivale. Or, mes ser-
ments ne sont pas de ceux que le vent emporte et disperse
comme les oracles de la Sibylle, écrits sur des feuilles de chêne,
n'est-il pas vrai, Ogier ?
— Assurément, ma souveraine, reprit Ogier en courtois cheva-
lier : je composerais un gros livre contre quiconque dirait non.
— A coup sur, le gros livre serait de poids à braver tous les
vents qui s'attachent aux volumes étalés le long des parapets du
Pont-lNeuf , s'écria Bautru avec une emphase qui déguisait cette
épigramme en louange ; mais je vous invite à mettre pied à terre,
illustre dame, atin que je vous apprenne des choses que vous ne
soupçonnez guère et qui vous émerveilleront plus que vous ne
pensez.
— Je ne veux rien entendre, monsieur, répondit-elle d'un ton
mutin, avant de savoir ce que mon berger est devenu, s'il jouit
toujours de la lumière des cieux et s'il conserve fidèlement le
tendre dépôt de noire amour. Conduisez-moi seulement vers
M. le cardinal, auprès de qui nous avons affaire, n'est-il pas
vrai, Ogier ?
— Oui, ma déesse, répliqua le galant secrétaire; je vais, en
votre nom, me prosterner aux genoux de ce puissant minis-
tre,
— Mordieu ! pour vous jeter à ses genoux, vous ne demeurerez
pas en selle, j'imagine ! dit Bautru impatienté. Descendez donc
de cheval, s'il vous plait, et voyons ce que vous avez a requérir
de monseigneur?
— iNousle supplierons d'employer son pouvoir à me faire ren-
dre mou berger, répondit Alcinadure, lequel berger est célèbre
REVUE DE PARIS. 87
par tout runivers sous le nom de Balzac, qu'il a pris de la terre
où nous vivons ensemble dans les délices d'un âge d'or rempli
de lait ei de miel, formeras par l'amour et l'étude.
— L'agréable vie qiievous menez là, cl bienheureuses les bre-
bis de voire bercail ! Mais d'où lenez-vous que le cardinal sait des
nouvelles de votre beiger ?
— Hélas ! monsieur , nous avons suivi à la trace le carrosse
doré où était captif cet infortuné M. de Balzac, sous la garde
d'une manière d'eunuque
— Que parlez-vous d'eunuque , très-verlueuse dame ou de-
moiselle? interrompit Bautru piqué de la qualification; sachez
qu'on n'en rencontre pas plus que des éléphants sur les terres
de France , grâce à la belle administration du cardinal-mi-
nistre.
— Enfin, monsieur, continua M"" de Chenillac, quand nous
nous infdrmàmes, à la poste voisine, de la route que le carrosse
avait prise, on ne nous put satisfaire, et l'on nous conseilla seu-
lement de nous adresser au château de Richelieu, ce que nous
fîmes. Hais les marauds que voi à nous accueillirent par d'im-
pertinents éclats de rire et refusèrent de nous éclairer sur l'ob-
jet de nos recherches; n'est-il pas vrai, Ogier?
— Si j'avais eu une rapière à mon côté plutôt qu'une plume en
mon écritoire, reprit le secrétaire de Balzac, je les aurais tués
tous, pour leur apprendre ce qu'on doit aux dames.
— Offenser la dixième muse , la nymphe Égérie , l'Astréedu
grand Balzac ! s'écria Baulru, en faisant signe aux assistants de
s'éloigner. Je ne voudrais pas être dans la peau de ces malavisés,
qui auront les étrivières, pour s'être écartés durespect que com-
mande votre divinité.
— Excusez les , monsieur: ils ignoraient ce que je suis, dit
Miie (le Chenillac revenant à son humeur douce et sentimenlale;
je leur pardonne de s'être raillés de nous , parce qu'ils admirent
certainement les ouvrages de M. de Balzac, et c'en est assez pour
moi. qui me glorifie d'être sa bergère.
M"' de Chenillac, qui se persuadait déjà que Balzac avait en-
voyé au-devant d'elle cet ambassadeur si prévenant et si poli,
ne crut pas enfreindre son serment en quittant la croupe du mai-
gre coursier qui ne lui promettait |)as un siège bien moelleux
pour gagner la poste prochaine ; le prieur Ogier, que les fali-
88 REVtr. DE P.UUS.
gues du chemin ot les désagréments de la saison pluvieuse n'a-
vaient pas disirait du l)onheur qu'il trouvait à se sentir pressé
dans les bras osseux de sa compagne de voyajçe, comprit en sou-
pirant que ce bonheur allait cesser, et, s'élançanl le premier à
terre, il enleva de dessus le cheval la courai;euse Alcinadiire,
qui s'aperçut, pour la première fois, du triste et cuisant état où
l'avaient mise trente lieues de chevauchée, lorsqu'elle monta en
boitant le grand perron du château. Le prieur la suivit pas à pas,
enpoitant. au lieu de bréviaire, le volume des Lettres de Balzac,
in-quarto relié en maroquin rouge, dont M"'' de Chenillac ne se
séparait jamais, pas même durant son sommeil.
La toilette de bergère, aveclaquelle cette demoiselleétait par-
tie de la maison de Balzac , avait subi d'irréparables dommages
par l'effet de deux ou trois averses successives , qui ne ralenti-
rent pourtant p.is la poursuite <ie cette amante au désespoir. Le
taffetas de diverses couleurs avait déteint de manière à ne faire
qu'une seule nuance, sale, et terne ; les parties blanches s'étaient
diaprées de taches capricieusement colorées ; les dorures et les
galons d'argent se confondaient sous une empreinte noirâtre;
les rubans pendaient délustrés, et le chapeau de paille caracté-
ristique, bosselé, crevassé de toutes parts . ne conservait plus
vestige de sa gracieuse forme. Mais Alcinadure ne se souciait
pas de ces accidents de coquetterie que lui faisait oublier la dis-
parilion de Balzac. Quant à Ogier , ses vêtements n'avaient pas
plus souffert que sa persoiuu» des intempéries de l'air et des in-
convénients d'une longue traite à franc étrier: ses habits de
drap noir, sans broderies et sans dentelles, ne pouvaient crain-
dre aucune détérioration notable dans leur étoffe grossière ni
dans leur façon rustique; son embonpoint n'avait i)às encouru
les mêmes écorchnres (jue le physique sec et grêle d'Alcinadure
cruellement meurtrie par le trot du cheval qu'elle montait à cru,
derrière le prieur.
— Mademoiselle, lui dit Baulru en la faisant asseoir avec cérémo-
nie dans un cabinet, rendez des actions de grâce à monseigneur
le cardinal , pour l'intérêt qu'il piend à vos amours, dignes du
temps de Philémon et deBaucis ; son Kminence hait les amants
infidèles, à l'égal des criminels d'état.
— Qu'est-ceque vous mallez annoncer, d'après ce préambule ?
.s'écria M"*' de Chenillac. ipii fondit en larmes. ]Ve parlez pa«
KKVIK (»K l'AIUS. St>
d'infidélité devant moi, luoiisit'tir ; laissez-uioi suftposci- qu'elle
fut retranchée du monde avec les faux dieux du paganisme,
et remplacée par le parfait amour ! N'est-il pas vrai, Ogier?
— Si l'infidélité existe encore, madame, reprit le secrétaire
amoureux, ce ne peut élre (pi'aux lieux où vous n'éies pas.
— Son Éminence admire donc la grande tendresse que
vous avez pi.ur le sieur de Balzac, dit Baulru qui avait eu
le loisir de préparer un conte, et regarde avec raison cette
passion singulière comme runitjue source du génie de votre
amant...
— M. le cardinal est devin ! interrompit Ogier qui n'enviait
h Balzac que Taffeclion d'Alcinadure. Les plus beaux passages
des Lettres sont de votre main...
— Ogier, mon ami,reparlit sévèrement M"» de Chenillac, la re-
nommée de M. de Balzac est un edificf dont nous ne pouvons dé-
tacher la moindre pierre...
— Sans le faire crouler de fond en comble, ajouta Baulru, qui
poursuivit son histoire en ces termes. Or, ce fut avec dépit que
M. le cardinal , lequel i st instruit de tout ce qui se faii dans ce
royaume, et même dans l'intérieur des familles, sut que M. de Bal-
zac entretenait une correspondance amoureuseavec une des plus
belles dames de la cour...
—C'est purecalomnie ! s'écria d'une voix étouffée Mi'« deClie-
nillac, dont les joues blafardes s'empourprèrent de colère. Mon
berger ne me trahit pas !
— £h bien! madame, reprit Ogier ne dissimulant pas sa
joie , ne vous le disais-je point, sans que vous daignassiez m'en
croire?
— Aon, Ogier, non. monsieur, répliqua-t-elle dans une agita'
tion qui redoublait à chaque instant : cela ne peut élre, cela passe
toute vraisemblance ! Ce sont nos ennemis qui ont semé ce mé-
chant bruit : car il est impossible que M. de Balzac se soit hasardé
à écrire de son chef...
— La cliose est pourtant incontestable, répondit Bautru, et
pour preuves, voici les lettres que la dame a reçues de lui, depuis
trois mois environ.
-- Jupiter, un coup de foudre pour châtier ce parjure! mur-
nuira d'un accent rauque M"'" de Clienillac qui froissait d'une
main tremblante les lettres rassemblées en liasse, que Bautru lui
90 REVIT, DE PARIS.
montrait ime à une. Si ces papiers sont faux, on a bien perfide-
ment imité son écriture!...
—Eh ! qui'l autre que M. de Balzac eût écrit ces lettres? ajouta
Ogier, qui était intéressé à convaincre Alcinadurede la trahison
de celui qu'elle aimait. Voyez, madame, si l'on imiterait aisément
ces prodigieuses fautes d'orthographe qui le distinguent entre
tous les mortels !
— En effet, voilà qui accuse l'ingrat! Mais ce n'est pas tout,
je reconnais des phrases et des morceaux entiers, pris de certai-
nes lettres que je lui adressais parfois , en gardant mes brebis
aux champs. 0 le lâche cœur! Comment ai-je tant aimé, "pour
être aimée si peu, Ogier!
— Ne l'aimez plus désormais, ma reine, sous peine de l'égaler
en lâcheté: au contraire, baïssez-le, méprisez-le, et ôtez-lui l'au-
réole de gloire, le chapeau de lauriers verts , que vous lui avez
mis sur la tète: faites-le rentrer en l'obscurité de laquelle il n'au-
rait pas dû sortir !
— Sans doute , Ogier : je m'indigne de l'aimer encore, et je
veux être mieux assurée de sa perfidie, pour en prendre la ven-
geance qui convient.
— La dame à qui ces lettres furent transmises , reprit Bau-
tru, charmé de trouver dans le prieur Ogier un auxiliaire contre
Balzac, projeta de faire enlever votre amant, pour s'enfermer
dans une de ses maisons avec lui : mais le bon cardinal de Ri-
chelieu eut soupçDu de ce complot et le déjoua pour vous com-
plaire : il laissa toutefois s'exécuter l'enlèvement tel que la dame
l'avait machiné : puis, il fil à son tour enlever celte dame , qui
fut envoyée prisonnière ù la Bastille de Paris, où elle demeurera
jusqu'à ce que son feu soit refroidi, et le sieur de Balzac a été
amené en ce chàleau pour y être réprimandé sur sa déloyauté.
— Où est-il, ce déloyal berger ? s'écria-t-elle en courant à la
porte avec tant de précipitation, que Bautru faillit la voir s'é-
chapper. Je lui veux reprocher en face sa malhonnêteté! Je veux
l'appeler parjure et félon ! Je veux le dépouiller de sa fausse
gloire et lui arracher une à une toutes les plumes de paon dont
je l'ai couvert pour déguiser sa pauvre nature de geai ! Je veux,
de ma propre main
— Ma divine princesse, interrompit Ogier, appréhendant que
la jalousie et l'amour offensé ne fissent sortir Alcinadure des'
REVUE DE PARIS. 91
bornes d'un ressentiment digne et fier, retirez-lui vos rayons et
laissez-le retomber dans les ténèbres de Jean-Louis Guez que
vous aviez métamorphosé en Balzac ! Je ne présume pas qu'il
s'aventure à écrire un almanach, quand il n'aura plus votre es-
prit où puiser le goût et l'éloquence.
— Son Éminence s'est promis de vous le rendre bien rude-
ment corrigé , reprit Bautru, en sorte que vous le puissiez gou-
verner à votre guise, comme votre chien ou quelqu'un de vos
moutons. Ce sieur de Balzac est un torrent de galanterie au-
quel il faut opposer une digue pour sauver la vertu des femmes
de ce siècle: car si on ne lui résistait pas, les filles quitteraient
leurs parents et les épouses leurs maris , afin de s'enciiaîner à
son char amoureux.
— Quand je devrais faire creuser des fossés , bâtir des mu-
railles et soudoyer des gardes, répondit MH» de Chenillac, j'em-
pêciierai bien qu'on me prenne mon berger ! car il m'appartient
comme si je l'eusse créé moi-même, et je l'ai rangé sous l'empire
de ma houlette : n'est-il pas vrai, Ogier ?
—Hélas ! je suis et serai votre esclave , madame , répliqua
piteusement le secrétaire ; mais je gémis de ce qu'un autre ,
moins aimant et plus aimé , soit encore votre tyran , quoi qu'il
fasse pour rendre son joug injuste et odieux. Ah ! belle Alcina-
dure, ma patience surpasse votre cruauté!
— Mon petit Ogier , lui dit-elle en lui tendant la main à bai-
ser , vous êtes un modèle accompli de constance et d'amour.
Bautru fut touché de cet amour et de cette constance qu'il ne
comprenait pas pour un pareil objet , et il se promit de les sei*-
vir généreusement au préjudice de Balzac, qui n'était pas là
d'ailleurs pour compter les torts qu'on pourrait lui faire; il s'em-
pressa donc de laisser le chauîp libre aux entreprises du prieur,
qu'un seul baiser collé sur une main sèche avait transporté au
septième ciel de l'extase amoureuse , et qui roulait des yeux ca-
pables de mettre le feu à un baril de poudre. Bauiru annonça
seulement à M"« de Chenillac que le cardinal de Richelieu ne
tarderait pas à la mander pour lui faire les compliments qu'elle
méritait et pour la prier de confondre un peu l'infidèle Balzac;
Alcinadure , qui commonç;ut à s'apercevoir de l'espérance
qu'Ogier avait conçue et du péril où les entraînait à la fols la
pente de leurs cœurs , supplia Bautru de ne pas l'abandonner
91^ HKVl K hF l'\RIS.
dans un léte-à-téte où l'agneau aurait à se défendre coiuic le
loup ; itia's l'inflexible Baulru prélexla les ordres de son Émi-
uence pour se retirer au plu* vite et pour enfermer ses deux
nouveaux acteurs qui n'étaient pas encore prêts à se montrer
sur la scène. On peut supposer qu'il écoutait à la porte et re-
fiardait par le trou de la serrure, à certains murmures de rire»
étouffés qui venaient sans cesse déconcerter les grands senti-
ments du prieur Ogier; néanmoins, deux heures après , lorsque
Bautru reparut, avec une grimace malicieuse . devant ses pri-
sonniers qui ne Pattendaient pas, M'i*" de Clienillac était accou-
«lée sur l'éiiaule massive d'Ogier qui dessinait la fauîcuse carie
du royaume de Tendre, à laquelle il ajoutait une foule de lieux
agréables omis plus lard par l'auteur de la Clélie.
Cependant le déplorable Balzac n'était pas au bout des épreu-
ves que lui préparait l'imagination de Boisrobert. Celui-ci, tout
bardé de ter, comme un chevalier du xiv» siècle armé en
guerre, avait pris ce lourd déguisement pour représenter le
père d'Arthénice ; Bautru devait être le mari , et Faret le
frère de cette belle imaginaire ; les valets, qui avaient été suc-
cessivement baillis et sénéchaux, gazeliers de Hollande, librai-
res de la galerie du Palais, académiciens d'Italie, devinrent,
par un anachronisme que 1 innocent Balzac ne pouvait soup-
çonner , de terribles seigneurs châtelains des anciens temps ,
grâce aux cottes de mailles , aux armures dorées et argentées,
aux superbes heaumes et aux casaques armoriées que leur avait
fournis l'arsenal des sires Duplessis, Ils se placèrent en silence
sur deux rangs à l'entrée de la basse-cour , oîi la chaise-à-por-
teurs exécutait de rapides évolutions , qui ne donnaient pas au
patient le lem|)s de reprendre haleine ni de se reconnaître.
Le cardinal , qui préférait cette scène bouffonne à toutes les
précédentes, tût voulu la i)rolonger au-delà des forces de Bal-
zac, exténué de faim, de colère et de fatigue : il consentit,
à regret , au nouveau spectacle que lui promettait Boisrobert, et
toujours riant de meilleur cœur qu'il n'avait fait depuis son avè-
nement au ministère , il se cacha dans une écurie, d'où il pou-
vait voir et entendre la suite de la comédie qu'on lui donnait
aux frais du sieur de Balzac.
Aussitôt, Boisrobert ayant sitHé , les porteurs de chaise cessè-
rent de promener cette hoîtc. sous laquelle Balzac s'essoufflait à
REVL'K DE PARIS, 93
conserver son «équilibre , et la renversèrent avec le pauvre dia-
ble , qui s'était résigné enfin à obéir aux mouvements qu'on lui
imprimait. Balzac se trouva donc à demi enterré dans le fumier ,
et ))resque écrasé par le poids de celle chaise qu'on lui jeta sur
le dos : il poussa un cri douloureux . et remit son àme dans les
mains des saints ses patrons . car il pensa que la maison s'é-
crouiait et l'ensevelissait dans les décombres; mais après un
iustant d'anxiété, il s'aperçut qu'il n'était pas tellement brisé,
que cet acfident l'empècliàt de se relever ; il essaya de se débar-
rasser de la chaise qui pesait sur san omoplate , et il y parvint
à talons, en souhaitant tout bas de rentrer sain et sauf dans sa
maison de Balzac pour y vivre eu paix, sans être tenté désor-
mais de courir les aventures galanîes. Alors il eût échangé
contre un morceau de pain les plus précieuses faveurs de son
Arihénice.
Il était tout étourdi de sa culbute et de la singulière prome-
nade qu'un l'avait forcé de faire à i)ied et en chaise-à-porteurs ;
il ne savait eu quel endroit on l'avait Irausporté; et il cher-
chait à s'orienter dans les ténèbres où la basse-cour était plon-
gée, Boisrobert ayant fait éteindre toutes les lumières. Tout
à cou|> le château reteniit de cris de mort et de bruits de
combat : on tiraille canon sur les remparts, on sonnait le tocsin
dans les tours , on martelait des chaudrons, on secouait des
sacs de ferrailles, on traînait des chaînes de tourne-bro-
che , on mêlait à ce vacarme infernal une musique plus infer-
nale encore, formée des éclats de la trompette marine et du
cornet à bouquin : c'était à rendre Touïe à un sourd. Balzac ,
qui se réjouissait déjà d'être délivré de ses persécuteurs , fut
saisi d'effroi à ce formidable tumulte, qui semblait annoncer
le sac du château ; il n'osa plus bouger , et se boucha les orel-
les pour ne rien entendre, puis les yeux pour ne rien voir,
quoique la basse-cour restât déserte. 11 se rappelait , en fris-
sonnant, ce qu'on lui avait dit du père, du mari et du frère
d'ArIhénice. Dès ce moment , il ne douta plus que tout cet ap-
pareil de guerre ne fût dirigé seulement contre lui , et il se
persuada que ses trois mortels ennemis avaient découvert le
lieu de sa retraite.
II se crut perdu sans remède, et s'il avait eu un puits devant
lui. il s'y serait précipité pour échapper à la vengeance des
94 REVUE DE PARIS.
trois personnes qu'il redoutait le plus au monde , depuis les
menaçants récits deBuulru. Il alla, hors de lui, heurter à toutes
les portes pour se réfugier quelque part ; mais les issues étant
fermées, il fut obligé de revenir à la chaise, au fond de laquelle
il se blottit, la figure cachée entre ses mains. A peine était-il
retiré dans l'unique asile qui se fût offert à lui , il entendit des
cris de victoire et des fanfares joyeuses ; il entrevit la lueur des
torches qu'on agitait le long des murs de la basse-cour; et
comme il se disposait à mettre la tète hors de la chaise pour
savoir ce qui s'était passé, il fut averti de n'en rien faire par
cette allocntion de Boisrob -rt, prononcée d'une voix tonnante
à travers la cloison de la chaise :
— Compagnons, vous avez gaillardement combattu; vaine-
ment la déloyale Arthénice a prétendu proléger la fuite de son
audacieux serviteur, le sire de Balzac qu'elle a fait amener ici
en secret, pour ses plaisirs : nous sommes maîtres de son châ-
teau où nous avons pénétré par la brèche , et notre triomphe
sera comiilet, dès que nous aurons en nos mains le célèbre Bal-
zac dont la rançon vaut la moitié d'une couronne royale, et que
nous jugerons pour ses ^néfaits comme le plus vulgaire des
hommes. Or, ledit Balzac est celé en quelque taupinière , et je
récompenserai du don de vingt mille pistoles quiconque décou-
vrira la cachette de ce galant que nous devons pendre, brûler,
écartekr et rouer pour notre honneur.
—Le seigneur Dieu peut seul venir à mon aide par l'effet d'un
miracle ! se disait à lui-même le miséralile grand homme. Que
je voudrais être le compère Jacquot qui lal)0ure mes champs, ou
bien le porcher qui mène mes bêtes au bois paître la glandée !
oh ! que la gloire est une importune chose ! je ne risquerais pas
tant d'être égorgé ou maltraité , si je n'avais jamais excité
l'envie que des meuniers et des vignerons du pays angou-
mois !
Un coup de bâton , que Boisrobert frappa sur les panneaux
sonores de la chaise, vint interrompre les réflexions philosophi-
ques de Balzac, qui s'imagina loucher à sa dernière heure, et qui
attendit, dans une immobilité atonique, qu'on le tirât du sa boite;
mais Boisrobert se plut à prolonger les terreurs de Jean-Louis
Guez , en feignant de coniinuer des recherches persévérantes
autour de lui et en prenant diff/rcntes intonaiions de voix pour
REVUE DE PARIS. 95
imiter les discours de plusieurs personnes passant et repassant
à côté de la chaise qui résonnait sous leurs coups.
— Tron de Diou ! disait l'un en gasconnant, on lui ôtera bien
la fantaisie de séduire nos femmes! — Morgue ! disait l'autre
avec l'accent normand , tous les maris de la Normandie brûle-
ront une chandelle à la Vierge, en réjouissance du châtiment
de ce paillard ! — Nous rirons bien de le voir faisant la grimace
à la potence !— Si , par aventure, on le brûle vif, ses cendres
auront la vertu de guérir la stérilité des vaches.— J'aimerais
mieux qu'on l'écorchàt pour couvrir de sa peau lanée le fauteuil
de monseigneur. -Coupons le plutôt en une innombrable mul-
titude de lopins que nous vendrons aux filles qui veulent deve-
nir femmes. — Mais çà , où diable est-il allé , ce beau sire? En
quelque terrier de lapin? Qu'est-ce qui gagnera les vingt mille
pistoles promises pour sa capture?— Maugrebleul c'est moi!
— Non, s'il vous plaît , c'est moi, et fût-il descendu au fin fond
delà terre, je Tirais quérir. — Et moi aussi , serait-ce dans le
ventre de la baleine de Jonas!
— Je vois bien que je suis destiné à périr ici, pensait triste-
ment Balzac, à qui la faim rendait moins sensible cette situa-
tion critique ; je m'inquiète seulement du genre de mort qui
me fait déj;> mourir.
— Je veille sur votre salut, monseigneur, lui dit à voix basse
Boisrobert en accompagnant d'un rude coup de pied celte assu-
rance de touchant intérêt. Ne bougez pas, ne soufflez mot,
ajouta-l-il en lui lançant un caillou sur les doilgs : on ne vous a
pas vu!.... Bon! vous êtes sauvé , mon excellent seigneur, et
M"": Arthénice me bénira , reprit-il en lui poussant une bour-
rade avec un des bâtons de la chaise.
Balzac tourna la tète en gémissant,pour remercier l'officieux
protecteur qu'Arlhénice lui envoy;iit ; mais il ne vit personne ,
excepté un cheval sellé et bridé qui rongeait son mors et pa-
raissait allendre un cavalier : la basse-cour était encore une
fois déserte et le château silencieux , tellement que Balzac se
persuada qu'il avait rêvé. Néaiunoins, dans la crainte d'une fâ-
cheuse réalité , il résolut sur-le-champ d'user des moyens de fuite
que le hasard lui offrait en metlanl à sa disposition cette mon-
ture enharnachée ; sans balancer davantage, il se traîna, rompu
de fatigue et meurtri de coups , jusqu'à l'étrier , et il eut
9e REVLL DL PAKI8,
grand'peine à se placer en selle. Ce fut pour lui im instant déli-
cieux, qui fit taire les angoisses de son estomac et de ses en-
trailles, lorsqu'il piqua des deux pour retourner à Balzac.
Mais ce ne fut qu'un instant , car on mit le feu à des fusées et
à des pièces d'artifice qui étaient attachées à la queue et au har-
nais du cheval. L'explosion et les Hamines pleuvant autour du
pacifique animal, le troublèrent autant que son cavalier, et il
s'emporta en hennissant . pendant que Balzac . croyant qu'un
volcan faisait irruption, jetait des cris plaintifs, et se cram-
ponnait aux arçons |)0ur n'être par lancé à terre dans les bonds
de sa monture effarée ; il fermait les yeux, de peur d'être aveu-
glé par les pétards qui crevaient autour de lui et l'environnaient
d'une auréole lumineuse, non sans lui jjriller les cheveux, la
barbe et les sourcils. Le cheval s'élançait du sol , ruait , se ca-
brait, courait, sautait, virait de tous côtés dans la basse-cour, et
rencontrait partout des murs qu'il ne pouvait franchir ; les ar-
tifices partaient jusque dans ses naseaux, et des pots à feu, allu-
més sur les corniches des bâtiments, éclairaient de retiets verts,
bleus et rouges, cette scène animée , que Balzac commençait à
trouver surnaturelle : il l'eût attribuée à la magie , si Boisrobert
s'était présenté h lui en costume de sorcier, et il aurait juré
être allé au sabbat, si on lui eu! montré le bout des cornes du
diable. Cependant il se maintenait des pieds et des mains sur la
croupe, sur le dos et sur le cou de sa béte; il retombait avec
bonheur en selle, chaipie fois que quelque secousse plus terrible
que les autres l'enlevait a sa position horizontale , et le lançait
dans l'air comme un ballon élastique ; mais enfin un dernier
serpenteau, qui jaillit dans les jambes du cheval , lui fit faire
un si brusque écart, que Balzac fut envoyé à dix pas sui- un lit
de fumier, assez détrempé pour amortir la violence de la chute.
^"éanmoins il resta presque sans connaissance, sous l'impres-
sion d'effroi qui lavait glacé à l'aspect de sa catastrophe : avant
qu'il eût repris ses sens , la comédie avait changé de face. Les
portes de la basse-cour furent ouvertes; les gens d'armes^
Boisrobert à leur tète, défilèrent en bon ordre, an son des
trompettes, et se rangèrent auprès de Balzac, encore immobile
et engourdi dans sa stupeur. Celui-ci, qui n'eût pas eu la force
de se tenir debout , s'enfonça jusqu'aux oreilles dans le fumier
pour échapper à ce nouveau fracas d'instruments railitaire». Il
REVUE DE PARIâ. 97
n'eût pas été étonné d'apprendre que l'heure du jugement der-
nier était arrivée; il en demeura convaincu , quand il se sentit
soulevé de terre par quatre bras vigoureux qui devaient appar-
tenir à des démons plutôt qu'à dca anges. Il s'obstinait à clore
ses paupières et à enfouir sa télé dans sa poitrine pour éviter le
tableau effrayant que lui pei ;nait son imagination ; mais , par
l'ordre de Boisrobert, qui élevait la voix plus haut que tous les
comédiens de THOtel de Bourgogne , il ouvrit les yeux en cli-
gnotant, et regarda d'un air hébété les étranges personnages au
milieu des(|uels il se trouvait tout à coup , sans se rappeler de
quelle façon s'était opéré cet enchantement. Il fut un peu ras-
suré pourtant . malgré l'appareil sombre et bizarre de cette
assemblée, en voyant des figures humaines au lieu des monstres
hideux qu'il croyait rencontrer sous une voûte des enfers : il
espéra du moins qu'il ne serait pas dévoré par ces chevaliers
habillés de fer, semblables à ceux qui dormaient couchés sur les
vieux tombeaux de la cathédrale d'Angoulême; mais il n'avait
aucune idée des circonstances en vertu desquelles ces statues
d'un autre temps pouvaient se transformer en êtres vivants, se
mouvoir, parler et agir, sans que les lois de la nature fussent
interrompues.
— Messire de Balzac , lui dit Boisrobert en étendant le bras
au-dessus de la tête inclinée du patient , tu es accusé d'avoir
traîtreusement séduit madame ma fille !
— Moi! monseigneur! s'écria Balzac , stupéfait d'une pareille
accusation ; à moins que votre fille ne soit une des neuf muses,
je n'ai rien à débattre avec elle.
— Voilà certainement une réponse des plus galantes , reprit
Boisrobert; mais elle est bien légère pour un fait de si haute
gravité.
— Eh! monseigneur, vous me prenez pour un autre, et je ne
veux répondre que de mes actions. Je suis, de ma personne,
Jean-I ouis de Balzac...
— Sire de Balzac et de plusieurs lieux que vous savez mieux
que moi , auteur des Lettres et du Prince, membre de l'Acadé-
mie française.'
— C'est moi-même , je l'avoue , monseigneur , et certes , celui
qui a écritle livre du Prince ne séduisit jamais que ses lecteurs
et lectrices.
9a REVUE DE PARIS.
— C'est vous qui avez été qualifié de secrétaire et liislorio-
yraphe de la belle Arthéuice ? C'est vous enlin que cette dame
aime?
— Eh ! monsieur, je me réjouis de ce qu'on m'aime, répliqua
Balzac, dont l'orgueil surmonta la peur et qui se Hatta de voir
cette explication tourner à sa gloire ; j'ignore quel grand crime
c'est de se faire aimer d'une dame qui connaît sans doute son
monde et ne place pas mal son estime.
— Par la mort de Goliath! j'admire <[ue tu sois si brave et si
délibéré , quand on s'en va te juger à mort , impertinent cou-
reur de ruelles !
— Méjuger à mort ! répéta d'une voix dolente Balzac, qui
promena un coup d'œil de terreur sur les épées nues que faisait
étinceler la clarté des torches.
— Tu trembles de la fièvre des coupables , lâche profanateur
de la couche conjugale? Je suis le père de la trop criminelle
Arthénice, la complice...
— Ma complice, bon Dieu! Je vous atteste par les plus sa-
crés serments, que je ne la connais point, que je ne l'ai jamais
vue...
— Imposteur! Tu étais tout à l'heure entre les bras de cette
femme effrontée! Tu lui promettais, avec cent mignardises , un
éternel amour !
— En vérité , vous ou moi ne sommes pas bien éveillés ? J'ai
parlé , dites-vous , à M'"« Arthénice? Il y a eu , entre nous, des
privautés et des caresses d'amant à amante ? Voilù, sur ma foi ,
une insolente calomnie ! Qu'on me confronte avec mon accusa-
teur, et je démasquerai sa fourbe !
— Tes accusateurs sont ici, en ta présence, et tes juges
sont là, le frère, le mari et le père d'Arthénice !
Bautru, qui avait peine à dissimuler la gaieté que lui inspirait
le souvenir de la carte du Tendre , tracée par le prieur Ogier,
sous les yeux d'Arthénice , aniva , vêtu en Hérode , avec les
fantastiques oripeaux qui servaient à ce rôle dans la tragédie de
Mariamne ; Faret, ivre à demi, et chancelant à chaque pas ,
venait ensuite, habillé en yJdmste de PJllusion comique, la
tête coiffée de longues plumes de diverses couleurs, la poitrine
couverte d'une cuirasse à écailles, les jambes rmes et les pieds
chaussés de brodequins à talons rouges , les épaules chargées
REVUE DE PARIS. 99
d'une peau de lion et d'un carquois de carton. Faret avait tota-
lement laissé l'esprit de son rôle au fond de la bouteille, et il
entonna une chanson à boire , que Boisrobert eut la précaution
d'étouffer dans nn cri général de tous les assistants , qui accu-
sèrent à la fois le sieur de Balzac, troublé et désespéré au point
de douter de lui-même.
— Messieurs, messieurs , entendons-nous! disait-il en s'agi-
tant comme un possédé. Je ne dors pas , j'ai toute ma raison ,
et vous ne me prouverez point que je perds la mémoire.
— Ne persistez pas à nier, détestable scélérat, reprit Bois-
robert ; nous avons surpris les lettres galantes dont vous entre-
teniez commerce avec Mï^c Arthénice. qui serait encore vertueuse
et pure, si vous ne l'eussiez méchamment induite à mal. Dès
que vos desseins malhonnêtes furent découverts, nous résolûmes
d'aller vous suiprendre dans voire château et de vous infliger
la peine des séducteurs; mais vous nous échappâtes par l'astuce
d'un chambellan de votre impudique maîtresse , lequel vous
amena en notre propre maison , (jue vous avez souillée par un
amour illégitime. La Providence n'a pas permis que l'attentat
se fit impunément ; nous retournâmes sur nos pas av(!c les gen-
tilshommes associés à notre cause ; l'infidèle Arthénice nous
ferma ses portes et voulut tenir la place ([ui fut emportée d'as-
saut. Maintenant , vous êtes en notre pouvoir, et l'afîront que
vous nous avez fait ne se peut laver que dans votre sang impie.
— J'av(»ue que je serais confondu si toutes les parties de
votre discours étaient également véritables ; dit Balzac cher-
chant à émouvoir ses juges et s'adressant de préférence à Faret,
dont le visage riant et enluminé n'avait garde d'exprimer des
sentiments hostiles; mais, s'il vous plaît, ne m'imputez pas
des torts imaginaires :j'ai, en effet, reçu desletlres de M"ie Arthé-
nice , et j'y répondais par simple politesse ; cette dame m'envoya
quérir dans son carrosse , et la route , qui fut longue, eut des
traverses singulières que je lui pardonne. Ce que je ne lui
saurais pardonner de même, c'est le train de vie que je mène
depuis mon arrivée au palais des Amans-Fortunés , où les cinq
cents diables semblent déchaînés pour me faire pièce et me
damner de mon vivant. Je passe sous silence les bavards qui
m'ont assassiné de harangues pendant quatre heures ; je ne dis
rien de ce que j'ai souH'ert dans celle chaise défoncée , dans
100 REVUE r»E PAHIS.
celte volière viiréc, sur ce cheval fougueux ; c'était , j'imagine,
un avant-goût de pénitence infernale pour mes vieux péchés ;
mais je ne puis tolérer qu'on m'ait fait jeûner jusqu'à présent ,
comme Daniel dans la fosse aux lions , et qu'on veuille , pour
comble, m'assassiner sous un honteux prétexte.
— Vous vous défendez avec l'éloquence d'un génie qui a sa
besace pleine d'arguments , dit Boisrobert , feignant d'être
mieux disposé en faveur de Balzac, à qui la faim avait presque
donné l'entraînement et la force d'un orateur; mais la justice
se doit boucher les oreilles pour être juste.
— Cher beau-père, reprit Baulru en saluant Boisrobert, vous
laisserez-vous séduire . à votre tour , par cette langue dorée ,
quand Arthénice avoue tout...
— Elle avoue! s'écria Balzac indigné; M™*» Arthénice a des
visions , ou bien elle ment comme si elle n'avait jamais fait
autre chose de sa vie !
— Tais-loi, faquin, n'insulte pas ma fille bien-aimée, le fruit
de mes entrailles ! interrompit Boisrobert. C'est toi qui meus,
tyran des cœurs !
— Je veux être sur-le-champ changé en bête, ainsi que le roi
Nabuchodonosor, si j'ai aperçu le petit doigt de M"»' Arthénice !
— Cessez de vains subterfuges, répli(iua Bautru : je déclare,
au contraire , que vous avez vu en face celle infidèle , comme
vous me voyez en ce moment!
— Il est possible que , dans la foule des dames qui assistaient
à mon dîner où je mangeai seulement un œuf à la coque sans
mouillettes et bus quelques coups de vin, M™« Arthénice se soit
montrée à moi ; mais je vous atteste, par le respect que je dois
à la foi jurée, que je ne l'ai nullement remarquée ; à moins que
ce ne fût celte brunettequi me demanda de mes cheveux...
— Les \oici , ces cheveux mus<iués et pommadés qu'on adore
ainsi que des reliques 1 dit Boisrobert en faisant apporter, dans
un plat d'argent, tout ce qui manquait à la chevelure de Balzac.
Arthénice eût donné un million pour les conserver : j'en rem-
plirai un coussin et l'enverrai à la levrette favorite du grand
sultan.
— Enfin le sieur de Balzac demeure convaincu d'avoir gâté
la bonne renommée de M™" Arthénice, reprit Bautru , dont la
voix n'était pas étrangère à son com|)agnon de voyage ; ne
REVUE I>K l'AKIS. 1(H
Cûiivicnt-il pas de clioisir le genre de mort qu'on lui fera subir ?
— Ah ! monsieur, lui dit tristement Balzac, qui avait reconnu
le soi disant chevalier d'honneur d'Arthénice, vous m'avez con-
duit au piège à l'aide d'un faux nom et d'une fausse qualité : je
comprends maintenant la ruse que vous a conseillée une folle
jalousie ; mais je protesterai de mon innocence jusqu'au dernier
soupir.
— On aurait meilleur marché d'un coupahle , dit Boisrobert,
qui parut s'attendrir : je suis d'avis de l'exposer aux épreuves
du jugement de Dieu?
~ Faites , messieurs , à votre guise , répondit Balzac avec
assurance : je ne crains rien , je suis innocent, quoi qu'on fasse
pour me noircir.
— Eh bien ! vous allez passer par trois épreuves successives ,
et le ciel prononcera lui-même si vous êtes tel que vous dites.
— Quelles sont vos épreuves, messieurs? je m'y soumets de
bonne volonté; mais vous feriez un acte louable eu me baillant
quelque nourriture.
— Première épreuve ! cria Boisrobert avec majesté ; vous
serez enchaîné, les yeux bandés , dans la ménagerie des lions ,
tigres, panthères, loups et autres bêtes féroces. Si lesdiles
bêtes vous respectent au lieu de vous dévorer, ce sera le pre-
mier signe de votre innocence.
— De-, lions et des tigres ! s'écria Balzac, cherchant à s'enfuir :
seigneur Dieu, ayez pitié de moi ! J'aime mieux être mis à mort '
par la main des hommes !
Mais sur un geste de Boisrobert. deuxécuyers se saisirent de
Balzac, qui hurlait de frayeur et se débattait comme un possédé,
le bâillonnèrent, lui bandèrent les yeux, le garrottèrent, et le
transportèrent dans les jardins , au milieu d'une vaste salle de
verdure, que le buis taillé en muraille, environnait d'une triple
ceinture d'arcades , et que des bancs de gazon exhaussaient en
amphithéâtre. Le cardinal de Richelieu avait fait souvent repré-
senter en plein air , dans cette salle , des pastorales dont les
décorations ne devaient rien à l'art du peintre. Vn orchestre de
fifres et de hautbois était établi derrière une charmille ; chaipie
arbre portait des lanternes, des lampes et des bougies, parmi
lesquelles on avait suspendu deséeussons aux armes de Richelieu
et des devi(K>s à sa louange; au-dessus rie la salb^ , brillait im
9.
102 REVUE DE PARIS^
globe lumineux et transparent, figurant un astre prêt à remon-
ter dans les cieux , et ofîraiil cette légende, qui rappelait Tori-
gine de la fête ; Académie française, le cardinal de Richelieu
PROTECTECR, A l'imjiortalité. La nombreuse compagnie de
seigneurs , de dames et d'académiciens que Boisroberl avait
invités à sa comédie improniplu, garnissaient les gradins en
attendant les acteurs , et la pelouse élincelait de pierreries , de
joyaux, de velours , de satin , et de broderies d'or.
Le cardinal, qui n'était pas averti de cette ingénieuse création
de Boisroberl, en fut très-satisfait, et le témoigna par sa bonne
humeur, ce qui raviva la verve comique de lordonnateur de
la fête; cependant Richelieu eut pitié de Balzac, qui restait
couché sur le sable , tel qu un esturgeon échoué dans une
tempête, et jugeant aux soubresauts de ce malheureux que ses
souffrances augmentaient de l'impossibilité où il était de les
exprimer par des plaintes , le charitable cardinal ordonna de
le débarrasser de son bâillon. Aussitôt les cris de Balzac se suc-
cédèrent dans tous les tons , depuis le grave jusqu'à l'aigu.
Boisroberl pensa que les oreilles délicates des spectateurs ne
supporteraient pas longtemps cette musique, qui devenait déjà
monotone : il se mit donc en devoir d'accompagner à sa manière
les clameurs de Balzac , et s'étanl approché de ce criard en se
traînant sur les genoux et les mains, il imita l'un après l'autre,
avec une merveilleuse vérité , les différents cris des animaux ,
qu'il avait annoncés dans le préambule de l'épreuve :1e lion,
le tigre, le léopard, le chacal, le sanglier , le loup, et même
le chat et le chien, contribuèrent, chacun pour sa part, aux
tortures du tremblant Balzac, qui croyait sentir leurs coups de
dents, et se roulait convulsivement comme les martyrs chrétiens
livrés aux bêtes dans le cirque de Domitien.
—Ah ! un lion ! s'écria-t-il d'une voix éteinte : Miserere no-
biSj Domine! Monsieur le lion, je vous offre la dédicace de mon
premier ouvrage... Oh ! un tigre ! plaise à Dieu qu'il soit repu
et me laisse comme une mauvaise viande ! Monsieur le tigrC:
je suis M. Balzac, le prince des écrivains français!.. Eh ! un
loup! Si j'avais seulement une arme pour le tenir à distance!
C'en est fait de moi : il me flaire , il me flaire , il est affamé , il
me rongera jusqu'aux os Non, il s'éloigne Voici un
dogue maintenant : fasse le ciel que je ressemble à son maître !
M.WE DE PARIS. 103
0 mon Dieu ! s'il était enragé et qu'il vînt à me mordre !
Grâce ! messieurs. Otez ces vilaines bêtes et tirez-moi de ce
purgatoire !
Lorsque Boisrobert vit que cette farce avait assez duré pour
égayer l'auditoire , qui riait aussi haut que le chien aboyait ,
ce fut un nouveau supplice pour Balzac , qu'on apprêta au
même endroit. Les valets apportèrent des fagots qui furent ar-
rosés d'essences et saupoudrés d'une composition [jropre à je-
ter des flammes artificielles , qui s'attachaient aux objets sans
brûler, en dégageant néanmoins avec des flocons de fumée
bleue une chaleur sensible au contact. C'était le moyen usité
dans la pyrotechnie théâtrale de ce temps-là, et emprunté à la
magie du siècle précédent. On n'eut qu'à présenter une chan-
delle allumée à ces poudres de fougère et de licopode pour que
tout s'embrasât en jetant une lueur rougeâtre , que Balzac en-
trevit à travers le tissu de son bandeau.
—Au feu ! au feu ! s'écria-t-il en se redressant sur ses pieds ,
liés de cordes ainsi que ses mains , est-ce un hommo ou un porc
que l'on rôtit ?
— Vous êtes sorti vainqueur de votre première épreuve ;
voyons si la seconde vous réussira de même, lui dit Boisrobert,
qui le délivra de ses liens; il faut que vous passiez et repassiez
dans le feu, sans avoir un poil de la barbe roussi ; autrement,
vous seriez convaincu de l'adultère pour lequel vous avez quitté
vos foyers domestiques , vos livres et vos moutons.
—Que je passe et repasse dans le feu ! reprit Balzac irrité et
découragé à la fois ; estimez-vous que je sois incombustible ?
—C'est ce que nous allons voir. Je donnerais; pour ma part,
cinquante aunes de boudins et autant de saucisses, afin que
vous puissiez vous tirer aussi heureusement de cette épreuve
que de l'autre ; car votre innocence blanchirait ma coquine de
fille.
—Et moi , que ne donnerais-je pas pour être exempt de celle
épreuve , qui équivaut à me brûler vif !
—Ne perdez pas espoir : on a vu des miracles plus surpre-
nants. D'ailleurs vous ne resterez pas immobile parmi les flam-
mes, à l'instar des sept enfants dans la fournaise; mais vous
sauterez sans cesse, afin que le feu ne vous atteigne pas.
—Je sauterai , puisqu'il vous plaît ainsi ; mais je résigne
1(11 RKVl'E l»E PAP.IS,
d'avance ma pauvre vie , et je rends mon àme à la miséricorde
de Dieu.
— Saulez , vous rtis-je . de toutes vos forces et ne vous lassez
pas; jai bonne idée que vous ne serez pas mis en charbon.
— QupI martyre, mon Dieu! ces bourreaux se persuadent
qu'on a des jambes pour sauter, lorsqu'on a le ventre vide de-
puis deux jours !
—Encore ! sautez toujours! Bien ! à droite, à gauche. Gar-
dez-vous d'arrêter , ou le feu prend à vos chausses ! Sautez de
plus belle !
Balzac, qui entrevoyait les clartés de ce brasier inoffensif
et qui sentait une certaine chaleur lui caresser les mollets,
s'efforçait de sauter par-dessus la flamme, et puisait dans l'a-
mour de la vie une énergie toute nouvelle , mais passagère,
qu'il dépensait en cabrioles et en bonds précipités? chaque fois
qu'il se ralentissait dans ce pénible exercice qui l'avait mis
hors d'haleine , Boisrobert lui criait de prendre garde au feu
qui gagnait ses grêgues , ou ses bas . ou son justaucorps , ou
ses jarretières; et le docile Balzac oubliait ses entrailles à jeun
et ses forces aux abois pour s'élancer en l'air avec plus de
souplesse et ne faire que toucher la terre en retombant. Ses
postures , ses grimaces et ses craintes divertissaient l'assemblée
et surtout le cardinal de Richelieu, qui avait dani l'àme un
instinct de cruauté pour lequel les tortures dautrui n'étaient
pas sans charmes. Enfin les feux s'éteignirent d'eux-mêmes , et
Balzac glissa sur les fagots échauffés par ces flammes faclices,
en s'étendant à la manière de saint Laurent sur son gril el se
figurant êlre à demi consumé.
— Victoire ! lui cria Boisrobert en donnant le signal des sym-
phonies; le sire de Balzac a parfait héroïtiuement sa seconde
épreuve ; e! M""^ Arlhéiiice est presque innocente. N'éles-vnus
pas fondu en airain, monsieur, pour si bien résister à l'ardeur
de la braise?
— Hélas! monsieur, je mourrai de soif, si ce n'est dans ce
bûcher, répondit lentement Balzac, qui ne pouvait faire un mou-
vement tant il était épuisé de fatigue. Ne me présenlera-t-onde
quoi boire, à l'exemple de Jésus-Christ en sa passion ?
— Jésus-Christ crucifié détourna les h vres de réjjonge imbi-
bée de vinaigre, dit Faret en tirant une bouteille demi-remplie
REVUE DE PARIS. 105
qu*il avait cachée sous ses friperies de tlK^àtre ; mais ceci n'est
pas du vinaigre mon ccinfrère de l'Académie française.
— Dieu vous le rende ! murmura Balzac, qui lui remit son fla-
con vide ; c'est la main d'un ange qui m'a versé ce nectar !
— Non pas d'un ange ,mais d'un honnête homme, qui vou-
drait que l'eau des fontaines eût la couleur et le goût de ce vin
grec.
— Troisième et dernière épreuve ! interrompit Boisrobert ,
qui mesurait les intermèdes à l'impatience du cardinal.
— Un moment de répit, mon cher monsieur, répliqua
Balzac, qui s'abandonnait à un complet anéantissement Je suis
incapable de bouger, et fallût-il me soustraire par la fuite à une
mort cerlaine, je n'aurais pas le cœur de fuir, voire d'essayer
aie faire.
— Ce n'est rien que cette troisième épreuve , auprès de celles
que vous avez traversées, dit Bautru, la musique vous recon-
fortera.
— Les concerts des séraphins ne me ranimeraient pas. mon-
sieur, et mes jambes me porteraient à peine pour aller à tal)Ie.
— Après cette épreuve, dont vous triompherez infaillible-
ment, dit Boisrobert qui dirigeait les préparatifs de celle épreuve
à laquelle devait avoir part le prieur Ogier , vous serez recon-
duit au son des flûtes en votre maison de Balzac.
— Je ne me soucie pas des flûtes, monsieur, si je rends l'âme
avant le triomphe que vous me présagez.
— Dépêchons-nous de mettre voire innocence en tout son lus-
tre, et ne vous montrez pas inférieur à vos commeiicemenls : il
y a deux cordes de même longueur allachées à un pieu fiihé eu
terre; vous serez lié à l'une de ces cordes, et l'on vous armera
d"im bâton, tandis qu'à l'autre corde, un page d'Arlhétiice,
également lié, ayant les yeux clos et la main munie d'une
gaule...
— A tous les diables votre épreuve el celui qui l'invenla! s'é-
cria Balzac qui retrouva la force de se révoiler contre cet indi-
gne jeu. Pourquoi des bàlons? Qu'est-ce que cela prouvera?
Boulez-nous plutôt la plume à la main !
— Ce page prétend que vous êtes entré dans la chambre de
Mme Arlhénice, qui était encore au lit...
— Ce page en impose, el nonobstant, je n'ai point assez
106 REVUE DE PARIS.
de rancune pour lui atlministrep la correction qu'il m<^rite.
— Lejuitement de Dieu se prononcera entre vous, et celui qui
a menti sera battu comme plâtre jusqu'à ce qu'il crie merci !
— Tuez-moi, sic'estvotre envie, mais vous ne ferez pas que
le grand Balzac se commette à coups de bâton avec un petit page.
— Vous êtes bien le maitre de vous laisser assommer et de
crier merci à la première bastonnade j vous aurez après le loi-
sir de vous reposer dans l'éternité : car votre arrêt s'exécutera
sans délai, puisque vous vous reconnaîtrez coupable en négli-
geant de défendre vos jours.
— Soit, je ne les défendrai pas plus en faits qu'en paroles ,
répondit Balzac, qui tenta seulement de faire tomber son ban-
deau. Encore une fois, je suis innocent et je maudis du fond de
l'âme cette funeste Arthénlce, qui me vaut croix et passion. Oh !
que mon Alcinadure était moins ennemie de mon repos ! Com-
bien j'aurais d'allégresse de la revoir et de m'asseoir à ses pieds,
pendant qu'elle mène paître ses brebis sur les rives fleuries de la
Charente !
Balzac faisait de l'Idylle et ne remarquait pas qu'on lui avait
enroulé une corde autour de la taille, que cette corde partait
d'un pieu solide, et que le champion qu'on lui destinait était
déjà pareillement attaché au même pieu, de manière que les
deux adversaires, cherchant à s'éviter l'un et l'autre, se rencon-
trassent toujours dans un cercle dont ils ne pouvaient s'écarter.
Mais Ogier, que Bautru avait pris plaisir à opposer au triste
Balzac, se réjouissait d'être chargé d'accabler son rival et n'é-
prouvait aucun remords de cette trahison, au moyen de laquelle
il satisfaisait sa vengeance particulière; on lui avait laissé la vue
libre, pour qu'il se dérobât à tous les coups de l'ennemi et pour
que les siens ne fussent Jamais perdus : il se promettait donc
bien tout bas de ne pas tenir compte des instructions que Bois-
robert lui avait données, en l'avertissant de modérer l'usage du
bâton, dans la crainte de déplaire au cardinal.
L'orchestre joua un air langoureux, et Bautru cria aux com-
battants que la lice était ouverte. Balzac, sur les genoux de qui
on avait déposé un gourdin noueux, tandis que l'autre cham-
pion était muni d'une baguette de bouleau souple et cinglante ,
ne bougea pas plus que le pieu qui servait de centre aux deux
cordes. Le prieur Ogier attendit un moment, avant de se mou-
REVUE DE PARIS. 107
voir dans la ligne que lui traçait la longueur du cordeau ; mais
voyant ([ue Balzac ne se remuerait point si l'on n'avait recours
à d'autres mobiles que la persuasion . il courut à sa rencontre ,
le heurta rudement comme au hasard, et revint sur lui en le
fustigeant à tour de bras. Balzac fut tout à coup transporté de
fureur, et se levant avec une vivacité qui n'accusait pas son
excessive lassitude, il s'élança en aveugle, le bâton brandi en
l'air, à la poursuite du prétendu page qu'il n'avait pas reconnu
pour son secrétaire à la violence des gourmandes.
Mais Ogier , qui ne s'abandonnait pas ainsi que Balzac , à la
direction circulaire de la corde, et qui avait l'avantage de se
guider lui-même, s'amusa d'abord à essoufler son adversaire ,
en l'entraînant à sa suite avec rapidité et en l'attirant sur ses
pas dans de continuels détours. Balzac, trompé par son impa-
tience qui s'irritait en raison de l'inutilité de ses efforts, croyait
sans cesse être assez près du malin page pour le lui faire savoir
d'une manière irrécusable ; alors il déchargeait plusieurs coups
de bâton, sous lesquels ne se trouvait jamais l'individu à qui on
les destinait ; ces coups perdus arrivaient aux pieds de Balzac et
faisaient voler le sable à l'entour , pendant que le prieur sur-
prenait par derrière son ennemi occupé à balire l'air, et lui dis-
tribuait une grêle de coups largement appliqués, sans qu'au-
cun s'égarât en route j Balzac se retournait soudain en jurant
plus qu'il n'avait fait dans toute sa vie, et tâchait de rejoindre le
fugitif, qui ne répondait pasauxdéfiselqui esciuivail adroitement
tous les horions qu'il voyait venir. Puis Ogier reprenait l'offen-
sive et s'escrimait de nouveau sur les épaules et les reins de
Balzac, qui, rugissant comme un lion blessé, ne se souvenait pas
de ses fatigues, bondissait, se précipitait, s'arrêtait pour préparer
son élan, se jetait de gauche à droite, allait et venait, en agi-
tant son bâton à l'aventure. La bagueite d'Ogier résonnait à
tout moment sur le dos de Jean-Louis-Guez.
— Lâche ! criait Balzac, dont la bouche écumante avait peine
à prononcer quelques paroles intelligibles ; infâme assassin ! lu
ressembles au Partht qui lance ses traits en fuyant! car tu n'o-
serais m'atlaquer de pied ferme, face à face. Mon regard, tel
que celui de Méduse, le changerait en pierre... Mais lu n'em-
porteras pas dans l'enfer le triomphe de ta perfidie, petit ser-
pent ; dussions-nous faire de la sorte le tour du monde, je
108 REVUE DE PARIS.
finirai par l'atleiiidre et te mettre en pièces , comme une coquille
de noix! Tiens, quel goût à cette bourrade? Ne ris pas, coquin;
fais plutôt ta prière à Dieu ! Apprète-toi à mourir et à confes-
ser mon innocence ! Attrape au vol ces fruits de bâlon?...
Les menaces de Balzac ne faisaient qu'au;;menler le zi'le
d'Ogier à frapper -. aussi la colère du i)auvre battu était-elle au
comble, sans qu'il pût la satisfaire autrement que sur quelques
arbres voisins . qui prouvaient à leur ècorce mutilée que la
place n'eût pas été tenable pour la peau du prieur, et que Bal-
zac eût fait plus en un seul coup qu'Ogier en cent. Celui-ci ne
voulait pas la mort de son maître, et se vengeait seulement d'un
rival qu'on lui avait trop longtemps préféré : il soupirait en
songeant à M"'' de Chenillac, qui ne soupçonnait point que son
souvenir amenât de si tristes conséquences pour son berger; et
chaque fois qu'Ogier se rappelait quelques-unes des perfections
d'Alcinadure, il redoublait la dose de discipline par laquelle il
excerçait son orgueill uxrivalà la pénitence et à l'humilité. Bal-
zac était à l'exlrémilédesa patience et deeoncourage; il bondis-
sait de rage, frémissant de tout son corps, et dégouttant de
sueur, les veines gonflées, les muscles saillants, les oreilles
bourdonnantes ; il chancelait de même qu'un homme ivre, et
poussait des cris inarticulés , sans essayer encore de se sous-
traire à l'infatigable baguette qui sifflait au-dessus de sa tête,
quand elle ne retentissait pas sur sa chair meurtrie. Enfin, ha-
rassé, hors d'haleine, presque insensé, il lâcha son bâton , et se
laissa tomber comme une masse.
Le prieur Ogier, content de cette bonne aubaine de vengeance,
la vil tinir à regret. 1! ne s'inquiéta pas beaucoup de l'état où il
avait mis l'amant infidèle d'Alcinadure, et quitta le rôle épisodi-
que qu'il venait de remplir à l'agrément du cardinal de Richelieu,
pour rentrer dans les rangs des spectateurs.
11 y eut un enlr'acte de repos ù cet endroit, de la comédie,
pour do lier le temps à Boisrobert et à sa troupe de revélir d'au-
tres costumes et d apprête: d'autres scènes Ils reparureni bien-
tôt habillés en médecins, avec le bonnet pointu et la robe doc-
torale; en aiiolliicaires, avec la seringue roulée dans le tablier;
on chirurgiens, avec la trousse sous le bras. Pendant leurab-
-sence, Bal/:ac était resté étendu p:"r terre, sans mouvement, et
prcpipie sans souffle, couvert d'un ample drap noir; les niusi-
REVUE DE PARIS. l09
ciens avaieuljoué des danses angevines, et les pages circnlaient
dans raudiloire en portant des plateaux chargés de rafraîchisse-
ments, de glaces, de sorbets, de fruits, de dragées et de confitu-
res. On louait hautement le chef-d'œuvre de Boisrohe: t, parce
que le cardinal, surpris d'avoir ri de si bon cœur, avait dit
que cette comédie valait mieux que l'Illusion comique de
Pierre Cornielle.
— Voici l'arrêt du tribunal suprême . cria Boisrobert, qui
avait fait enlever le pieu et la corde à laquelle Balzac se croyait
encore attaché : le sieur de Balzac , ici présent , qui avait si
fièrement affronté deux épreuves judiciaires, a été vaincu et
convaincu dans la troisième...
— Vaincu! murmura Balzac incapable de se mouvoir, tant
ses membres étaient roidis et ses articulations rouillées : vous
entendez dire par là que ce fripon de page m'a manqué de res-
pect pour obéir à vos commandements; mais j'aurai, tôt ou tard,
raison de ces outrages !...
— Or, tous les doutes cessant, continua Boisrobert , ledit
Balzac s'en va subir son sort, comme séducteur de M"»" Arlbénice !
— Encore ! n'en avez-vous pas fini avec ce conte ridicule?
reprit Balzac, se redressant sur les genoux, et accompagnant
d'un soupir douloureux celte position à peu près verticale : je
donne aux chiens votre Arthénice, en cas qu'ils la veulent pren-
dre ; et je souhaiterais ignorer qu'elle existât.
— L'exécution doit avoir lieu sur-le-champ! repartit Boisro-
bert en se tournant vers Bautru , qui était, pour cette sci ne, le
chef des chirurgiens . comme Faret celui des ajjolhicaires.
Mais il est une question intéressante à résoudre auparavant :
quel supplice infligera-t-on à ce criminel?
— Quel supplice ! s'écria Balzac , qui cherchait à se remettre
sur ses jambes et n'y réussit un moment que pour retomber avec
plus de pesanteur; avez-vous soif de mon sang, bourreaux?
De grâce, messieurs, recevez-moi à rançon : mes libraires vous
payeront pour que je vive !
— Silence! interrompit Boisrobert, qui s'était réservé le rôle
de premier médecin , si vous dites un seul mot , on vous cou-
pera la langue pour la forcer à se taire. Messieurs , quel est
votre avis touchant le choix de la peine' Faut il le jeltr dans
un cul de basse-fosse où il mourra de faim .'
9 10
MO REVUE DE PARIS.
— Tuez-moi, tuez-moi plutôl! répliqua Balzac, qui se per-
suadait n'avoir plus rieu à méuager et qui sentait déjà les
atteintes du supplice de la faim.
/ _ Placez-vous près du condamné , la hache au poing , et
tranchez-lui la tête, s'il ouvre la I)Ouche pour nous interrompre.
Je suis d'avis , messieurs , d'asseoir le sire de Balzac sur une
perche pointue et de la planter dans un verger, en manière
d'épouvantail pour les oiseaux.
— Moi, je désirerais, dit Bautru, que ce patient fût noyé
dans un tonneau d'encre, avec une couronne d'épines sur le chef.
— Pourquoi ne pas user d'un tonneau de malvoisie pour
cette noyade ? ajouta Faret j je me fusse noyé de la sorte en sa
compagnie.
— Je reviens à notre ancien projet de le tailler en tant de
paris et parcelles, que saint Jean-Baptiste n'ait pas plus de
reliques dans l'univers.
— Cousons-le dans un sac avec une légion de l'ats et suspen-
dons le sac à la poutre du cellier , comme une couenne de
lard.
— Coniraignons-le de boire toute l'eau que pourra contenir
le chapeau de M. le cardinal , ou bien la grande écritoire de
l'Académie.
— Non , le sire de Balzac est un personnage d'assez grosse
importance pour que sa fin diffère de celle du vulgaire, dit
solennellemenl Boisrobert ; je propose de le saigner aux bras et
aux jambes , afin que sa vie s'écoule avec son sang , selon ce
qu'on raconte du poète Lucain.
— Il ne se plaindra pas du moins d'avoir une mort ordinaire,
reprit Bautru. Çà , qu'on le tienne durant l'opération j ma lan-
celte fera meiveille.
— Oh! les monstres! reprit Balzac en retombant presque
inanimé sur le sol ; je vois bien que je suis dans un coupe-gorge,
et (pie mes ennemis ont inventé je ne sais quel prétexte pour
me relrancher de ce monde- La volonté de Dieu soit faite! je
regrette toutefois de n'avoir i)oint terminé mes plus beaux
ouvrages , et j espère que mon petit Ogier publiera ce que j'en
ai fait. Holà !,n'esl-il pas un chrétien qui veuille recueillir mon
testament , j\ l'heure de ma mort ?
— Oui-dà ! dit Faret, je vous servii'ai de tabellion . îi conUi-
REVUE DE PARIS. 111
lion qiip vous ino lôî^dcroz voire cave pour récompenser mo.?
i'-crilurcs.
— 0 ma chère Alcinadure , se récria Balzac avec un retour
de tendresse pour l'amie de sa jeunesse et la compagne de ses
travaux ; voilà ce qui me revient de ma trahison envers toi au
profit d'une vilaine qui m'a conduit au piège , et qui , demain ,
se passionnera peut-êti-e pour les lettres de Voiture !
Boisrohert ne s'opposa point à ce que le sieur de Balzac fît
son testament, qui devait sans doute ajouter quelques plaisants
détails à ce prétendu supplice , dans lequel les apothicaires de
Faret étaient appelés à jouer un rôle important. Le cardinal de
Richelieu dit, à ce sujet , qu'il serait bien aise de connaître la
figure que ferait le Socrate chrétien à l'heure de la mort. Ce
bon mot , qui rappelait un ouvrage de Balzac , annoncé depuis
longtemps dans la littérature, courut de bouche en bouche et
disposa mieux les spectateurs à goûter la scène qui se préparait
pour leur divertissement.
Cependant le pauvre Balzac, pleurant ses péchés , se frappant
la poitrine et demandant au ciel la grâce de faire une fin chré-
tienne, avait été couché sur une table et lié par le milieu du
corps. On releva les manches de son pourpoint , et on abaissa
ses bas sur ses talons , de manière à découvrir la place des
grosses artères; ensuite, on lui comprima les quatre membres
par de fortes ligatures qui ne lui arrachèrent que des soupirs ,
et Bautru s'approcha de lui avec les aides-chirurgiens, que
Balzac ne pouvait voir, ayant toujours les yeux couverts d'un
bandeau ; mais le malheureux comprit que le moment fatal
était arrivé, quand il sentit qu'on lui tenait les bras et les jambes,
quand il entendit le cliquetis des lancettes qu'on aiguisait pour
l'épouvanter davantage. Il faillit s'évanouir, et pourtant il espéra
se rattacher à la vie, en faisant signe qu'il voulait parler.
— Parlez donc, monsieur de Balzac, lui dit Baulru avec
dureté, mais lâchez d'être moins prolixe qu'en vos ouvrages.
— Mon Dieu ! me faudra-t-il mourir sans être confessé et
absous par un prêtre? s'écria le moribond.
— Confessez-vous à haute et intelligible voix , reprit Bois-
rohert en se tournant vers Richelieu. 11 y a ici un prêtre qui
vous entend et vous baillera une absolution qu'envierait le roi
di' France.
il -2 P.EVUE DE TARIS.
— Nous pouvons, nouobslant, commencor l'opération , dit
Baulru; car une demi-heure s'écoulera bien avant que le sang
de cet homme soit enfui, et la confession du plus grand criminel
ne dure pas si longtemps.
— Commencez votre office, monsieur le bourreau, répondit
Boisrobert ; monsieur de Balzac , on vous écoute!
Aussitôt Bautru picjua légèrement avec une épingle les mem-
bres qu'on avait misa nu, et en même temps , quatre jets d'eau
tombèrent dans une cuve , pour imiter l'irruption du sang par
quatre blessures, pendant qu'on versait du vin tiède sur les bras
et les jambes du patient, qui avait poussé un grand cri et ne
bougeait plus. Il y eut un silence d'anxiété dans l'assemblée,
et parmi les acteurs atteints, malgré eux, d'une sorte de terreur
imprévue, qui résultait de la bonne foi avec laquelle Balzac
s'était soumis à ce simulacre d'exécution à mort. Il s'imaginait
entendre ruisseler son sang, et le jaillissement de cette eau qu'il
croyait sortie de ses veines , paralysait toute autre idée en son
cerveau ; il n'avait plus la force de parler, parce qu'il ne pensait
plus, ou du moins son esprit agonisant ne songeait qu'à calculer
les minutes qui lui restaient à vivre. Un frisson glacé agitait
.son corps par intervalles ; une sueur visqueuse inondait sou
visage; sa poitrine ojipressée se soulevait en sourds gémisse-
ments, et la chaleur vilale abandonnait par degrés ses pieds et
ses mains. C'était un spectacle pénible dont l'issue paraissait peu
récréative, le cardinal de Richelieu fronça le sourcil pour la
première fois , et des murmures de pitié circulèrent dans les
rangs des dames , qui se disaient entre elles que le patient pre-
nait la plaisanterie au sérieux et allait donner un dénouement
tragique à la comédie de Boisrobert.
— Hé ! hé ! monsieur de Balzac, dit l'abbé qui voulut ra-
viver la gaieté de son public , ne vous endormez pas, s'il
vous plaît, avant de nous avoir fait le compte de vos pé-
chés d'orgueil ? montrez-vous à la postérité dans un beau tes-
tament ?
— Léguez votre superbe h quelqu'un de vos confrères d'aca-
démie? ajouta Bautru.
— Décidez quel vin il faudra boire au repas de vos funérailles?
reprit F are t.
— Holà! répliqua Boisrobert , mon ami monsieur de Balzac ,
REVIT. M PARIS, lllî
no supposez pns avoir répandu loiil voire sang : je vous aver-
tirai quand il n'en restera que quelques gouttes.
— Monsieur de Balzac, ne vous recommandez-vous pas aux
prières de M'"» Arlhénice? dit Baulru.
— Alcinadure ! murmura Balzac dont la voix s'affaiblissait.
Ma chère Alcinadure, malheur à moi de t'avoir quittée !
— Assez, messieurs, cria le cardinal de Richelieu avec cet
accent impérieux qui ne trouvait jamais d'iiésilalion dans l'obéis-
sance. Oue l'on cesse ce jeu , ou cet homme est mort !
En effet, Balzac, qui écoutait avec angoisses couler l'eau moins
abondamment, éprouvait par la puissance de 1 imagination, les
symptômes qu'aurait produit la perte graduelle de tout son sang;
il avait des vertiges, des treml)lemenls nerveux, des torpeurs,
des anéantissements; il s'épuisait d'instant en instant, il perdait
peu à peu la conscience de la vie ; il eût certainement rendu le
liernier soupir, si l'eau se fût arrêtée tout à coup. Mais sur l'or-
dre du cardinal , on enleva l'appareil redoutable qui eût frappé
la vue de Balzac , au moment où on lui débanda les yeux, en lui
faisant respirer des sels et en lui adressant des paroles récon-
fortantes. Balzac crut revenir des portes de la mort; il rouvrit
ses paupières clignotantes , et les referma blessées par l'éclat
des lumières ; il étendit sa main tremblante et toucha la robe
de Boisrobert, pour s'assurer qu'il vivait encore réellement; il
demeura quelques secondes absorbé dans une rêverie où il es-
sayait en vain de renouer le fil brisé de ses souvenirs ; il repas-
sait , il mêlait confusément tous les épisodes de celte laborieuse
journée; enfin, il regarda, d'un air stupéfait, les objets en-
vironnants. A la vue de cette nombreuse et brillante assemblée
qu'il aperçut autour de Ini, aux clartés de ces mille bougies qui
l'éblouissaient , il se persuada être transporté à la cour des
fées.
— Où est-il? Où est mon berger? cria de loin une voix qui le
tira de son ébahisscment et qui l'émut jusqu'aux laimes.
— Alcinadure! répondit-il en se levant avec effort, et en re-
tombant sur les coussins dont on lui avait fait un lit.
— C'est moi ! c'est ta bergère ! dit M" ' de Chenillac , qui ac-
courut dans les bras de Balzac pâle et chancelant.
— Ah ! ma muse , mon Antigone , mon Kgérie ! je vous revois
elje suis vivant ! ['ou rpods grAro ;> DIpii '
10.
114 REVUE DE PARIS.
— Conihion je me reproche devons avoir aociisf'' d'inconstance !
Mais j'ignorais tont, je ne soupçonnais pas les embûches qu'on
vous avait dressées. Ogier vient de m'apprendre ce qu'on a ma-
chiné contre vous.... Oh ! les méchants, en quel étal ils vous
ont mis ! Et vous , mon fils, mon mignon , pourquoi vous êtes-
vous laissé induire en erreur par ces baladins?
— Quoi? qu'est-ce? reprit Balzac interdit et rougissant de
honte, dans l'appréhension du rôle ridicule qu'il avait joué.
Que s'est-il passé? D'oil vient que je vous rencontre ici? Quelles
sont ces personnes que je vois? Oùsuis-je?
— En pleine Académie, répondit Boisrobert, qui jugea que la
farce était à bout. Oui, mon cher et honoré confrère, voici
devant vous le protecteur de l'Académie française, monsei-
gneur le cardinal de Richelieu, et vos pairs les académiciens,
savoir : votre serviteur indigne qui a nom Boisrobert , et rime
de mauvais vers, comme chacun sait; le galant Bautru, qui
mord de la langue et n'use pas d'autre plume; le bonhomme
Faret, qui prétend que la source de l'Hippoci ène est de vin ; le
terrible Claude de l'Étoile, qui n'a jamais fait que les pièces de
M. le cardinal , et la satire de tout le monde ; le galant CoUetet,
qui change de muse autant que de servante...
— C'est-à-dire que j'ai été joué ? interrompit Balzac, à qui cet
affront redonna la force de marcher vers le cardinal en s'ap-
puyant sur le bras d'Alcinadure qui le contemplait avec mé-
lancoUe.
— Vous vous êtes joué de l'Académie, et l'Académie vous a
joué en vous donnant une dose de Boisrobert.
— Il suffit , monsieur ; je sais en quels temps je dirai son
fait à l'Académie. Mais cette Arthénice m'avait donc vendu,
comme Judas vendit son maître? Je voudrais voir si elle m'ose-
rait aborder en face !
— La voici qui vous baise les mains en remerciement des
lettres que vous lui avez écrites , répliqua Bautru , qui distri-
buait à la ronde ces lettres remarquables par leurs grossières
fautes d'orthographe.
— Comment ! s'écria Balzac , dont le visage devint pourpre :
cette Arthénice , celait vous ? la correspondance partait de vo-
tre main, monsieur?
— Que vous en semble i* vou'î plairnit-ilde faire imprimer mes
REVUE DE PARIS. 115
loUres Pl vos réponses, pour Ibs oppospr nu famoux rpciieil
d'Htloïse et d'Abélard ?
— Monsieur le cardinal , vous avez été témoin de ces iniqui-
tés ? dit Balzac, dont la pose, le geste, et la voix ne manquaient
pas d'une certaine noblesse dans cette plainte, que le cardinal
trouva juste et convenable en se reprochant d'avoir prèle les
mains à celte longue dérision, exercée contre un écrivain de
mérite.
— Vous, monseigneur, dont on admire le grand esprit ! ajouta
M""^ de Chenillac , qui, par cette Halterie , disposa plus favora-
blement encore le cardinal pour l'auteur du Prince; vous, qui
connaissez les honneurs qu'on doit aux gens de talent, avez-
vous pu consentir à celte indécente mascarade !
— Madame, reprit le cardinal, qui médil.iit déjà une nouvelle
disgrâce pour Boisrobert, le sieur de Balzac s'étant raillé de
l'Académie française, qui le recevait dans son sein , l'Académie
s'est révoltée contre cet ingrat enfant d'adoption , et les facéties
qu'on a inventées par ressentiment, n'ôtent rien à la valeur de cet
académicien malgré lui.
— Académicien! repartit Balzac avec aigreur, je serais plutôt
nécromancien , arithméticien, ou péripatéticien !
— M. de Balzac se rend justice à soi-même en refusant la
récompense qu'on lui accorde pour ses livres, lesquels appar-
tiennent en propre à M"» de Chenillac , dit Baulru, qui vint au
secours de l'embarras de Boisrobert.
— Croyez-moi, monsieur de Balzac, dit en souriant le
cardinal qui se mit en avant pour pacifier ce différend , ou-
blions nos torts réciproques , et demeurons amis et académi-
ciens : je vous promets de prendre votre parti à l'avenir, et de
réaliser les promesses de révècjue deLuçon au petit Jean-Louis
Guez.
— Monseigneur , répliqua l'obstiné Balzac , envoyez quérir le
coupe-têle, s'il vous plaît , mais ne me forcez pas d'être d'une
Académie pleine de mes ennemis!...
— De par tous les diables ! vous en serez pourtant, interrom-
pit Boisrobert, et voici la déclaration en forme que vous avez
signée ce malin, qu'il vous en souvienne, par laquelle vous vous
reconnaissez duement académicien.
— C'est bien ma signalure ! rp|)artil Balzac . qui cherchait
116 REViK dp: pvris.
par quels moyens on la lui avait extorquée ; mais je n'ai pour-
tant jamais rien signé de semblable !
— Vous avez, ce me semble, invoqué les sauvegardes et
prérogatives de l'Académie auprès de certain chef de bri-
gands, qui vous attend peut-être au passage pour vous restituer
ce papier. Ce n'est pas le seul service qui vous revient de votre
qualité d'académicien. Sans ce titre , M. le cardinal vous pour-
rait demander raison des lettres que vous échangez avec les
Pays-Bas , l'Espagne, l'Allemagne et autres pays brouillés avec
la France...
— Eh , monseigneur ! dit vivement Mt'e de Chenillac , qui
craignit l'effet de ces adroites insinuations de Boisrobert , il
n'est personne en France de plus dévoué ù Votre Éminence que
le sieur de Balzac : nous serons donc de l'Académie, si c'est
votre bon jdaisir.
— Je suis sensible à cette docilité de sa part ! répondit avec
aménité Richelieu , qui ne doutait pas que Balzac ne lui fût ac-
quis dès ce moment , et qui n'était pas éloigné de sacrifier à ce
derniei' le fidèle Boisrobert, par un mesquin sentiment d'amour-
propre satisfait; oui, monsieur de Balzac, je me réjouis de vous
voir des nôtres, et je me flatte que vous ine viendrez voir à
Paris, en mon palais Cardinal , afin que nous nous entretenions
de vos excellents écrits.
— Monseigneur, dit l'intrépide Bautru , vous invitez par là,
dans la personne de Balzac , son secrétaire , le prieur Ogier , et
sa gouvernante. M"" de Chenillac, qui ne sont pas étrangers aux
écrits que vous vantez...
— Mes paroles n'ont pas besoin de commentaires, reprit le
cardinal en imposant silence à Boisrobert, qui se fût aussi
hasardé à ridiculiser le rival qu'il rencontrait dans les bonnes
grâces de son maître. Je suis charmé de vous retrouver, mon-
sieur de Balzac, ajouta Richelieu qui avait résolu de gagner ce-
lui qu'il dédaignait auparavant ; vous savez de longue main ce
qu'on pense de vous et de votre merveilleux style ; mais vous
ne savez pas le bien qu'on veut vous faire. Ce sera une légère
réparation des impertinences qu'on s'est permises à l'égard d'un
homme de votre trempe. Ainsi , ne vous faites ))as faute de me
désigner la chose qui vous plairait le mieux, et, fût-elle de con-
séquence . je vous donne ma foi (lue je vous raccorderai sur-le-
REVTE DE PARIS. 117
champ, pour vous léinoifîuer le cas particnlior que je fais des
beaux-esprits.
— Il me plairait de retourner en ma maison de Balzac , ré-
pondit brusquement le rancuneux Angoumois , et qu'on m'y
laissât en repos ; or , je vous prie de m'accorder un carrosse
pour partir tout à Tlieure.
— Soit, monsieur, répliqua le cardinal piqué d'avoir perdu
ses caresses sur le buisson d'épines : il sera fait ainsi que vous
le désirez.
Le cardinal fit un signe, et un écuyer d'écurie vint recevoir
ses commandements. Balzac avait saisi le bras d'Alcinadure , et
s'éloignait déjà , le visage renfrogné, sans saluer personne, ni
remercier le cardinal ; mais il rencontra une espèce de paysan
qui se posa devant lui après l'avoir examiné , et qui le retint
par la manche avec des marques de respect singulier, comme
pour réclamer de lui aide et protection ; car ce (juidam était
poursuivi par des Suisses de la garde du cardinal , quoiqu'il
n'eût pas l'air d'un malfaiteur , ni d'un homme dangereux.
— Je vous retrouve enfin , monseigneur ! s'écria ce paysan
qui parlait très-purement sa langue sans aucune trace de patois
tourangeau : je vous supplie de faire ce que vous m'avez promis.
— Quel est cet homme, et que veut-il de moi? dit avec impa-
tience Balzac, qui redoutait un nouveau piège.
— Eh, m'avez-vous déjà oublié , monseigneur? c'est moi qui
vous prêtai ma robe de Saint François au hameau de Tourier,
où vous étiez descendu à la suite d'une aventure que vous savez
bien, et que je n'aurai garde de divulguer...
— Ke m'importune pas davantage de ces contes bleus ! inter-
rompit Balzac en le menaçant : va-t-en dire à ceux qui t'en-
voient, que je vais écrire contre eux un livre d'invectives que je
dédierai à l'Académie ?
— C'est mal agir envers un pauvre diable de moine, monsei-
gneur, et un si grand cardinal devrait être plus reconnaissant
des bienfaits ; mon froc, ce me semble, ne vous pesait pas trop
sur les épaules.
— Mieux eût valu me couvrir d'une robe infectée de peste ,
car je fusse mort avant tant d'humiliations! Mais que penses-tu
donc que je sois? Quelle promesse t'ai-je faite? Est-ce malice ou
simplicité dans ton inlention ?
0
118 REVUE DE PARIS.
— Hélas ! monseignoiir, vous èlps le cardinal de Richelieu, et
je vous ai sollicité de rae métamorphoser de cordelier en feuil-
lant avec un bénéfice qui nie permette de dire quantité de mes-
ses à votre profit.
— Tu diras les messes dans une bonne abbaye de trois mille
livres de revenu , lui cria Richelieu . qui s'était fait raconter
une seconde fois par Bautru la rencontre du frère quêteur chez
un habitant de Tourier. C'est à moi de tenir la promesse que
M. de lîalzac a faite en mon nom , el je le prie de tenir à son
tour celle que je fais au sien , de ne jamais paraître en cour
tant que vivra et gouvernera le cardinal-ministre.
— Viens , Ogier ! dit Alcinadure au prieur avec un regard
langoureux, qui se partageait entre Balzac et lui : retournons
à nos moutons !
— Ainsi finit la passion de Jean-Louis Guez, sieur de Balzac !
s'écria Boisrobert.
— El ledit sieur de Balzac , après avoir été crucifié par les
académiciens, ajouta Baulru , ne ressuscitera pas le troisième
jour pour monter dans les carrosses de M. le cardinal protecteur
de rAcadémie française.
Paul L. Jacob, bibliophile.
UN
AMOUR AU SÉRAIL.
Un peintre de paysage qui se serait fait un nom , si une pas-
sion lui en eût donné le temps, Daniel de Gersaint, cherchait un
jour, entre Athènes et Sunium, le tombeau superbe qu'on avait
érigé à Cranatis, successeur de Cécrops. Seize siècles après la
mort de Cranaiis, Pausanias avait vu ce monument, et l'avait
admiré; le jeune Daniel, plein de foi dans Pausanias, se livrait
à de laborieuses investigations. Hélas ! Cranaus n'a jamais eu
de tombeau. Pour avoir un tombeau, il faut nécessairement
avoir existé, et Cranatis a été inventé par Pausanias l'histo-
rien.
Daniel, toujours cherchant, avait visité les hautes herbes et les
massifs d'oliviers qui couvrent les cendres des villes célèbres de la
contrée : Œxone,Alœ, Alimus, Anagyrus, Thorœ, Lampra, Œgi-
lia, Anaphlystus, Azenia; point de tombeau de Cranaiis. Le jeune
peintre s'apprêtait à rentrer à Athènes , lorsqu'il vit passer un
groupe de jeunes filles grecques , qui entraient dans le sentier
du cap Zosler, promontoire sacré où Latone délia pour la pre-
mière fois sa ceinture, en se rendant à la fioltante Delos.
Ces jeunes filles marchaient sous la garde d'un Albanais co-
lossal. Daniel supposa qu'elles demeuraient dans quelque mai-
son rustique du voisinage . et qu'elles ne s'étaient écartées un
instant que pour aller cueillir le cityse , le serpolet et le pour-
pier. La guerre désolait le Péloponèse à cette époque; et, quoi-
<l»c ce rivage fût Irauquille , un débarquement de Tiucs était
120 REVUt DK PARIS.
dans les éventualités chaque jour. L'année de 1822 venait de
commencer.
Daniel avait raisonné juste ; au ilélouf d'un tumulus , il
aperçut une jolie ferme abritée du vent de la mer par un coteau
garni d'oliviers ; un joli jardin entourait la maison ; une touffe
de sycomores montait en rideau devant les persiennes ; c'était
une de ces douces résidences qui ont un air de bonhetir et de
sérénité à faire envie au voyageur. In molosse , que l'artiste
reconnut, à son aboiement, pour un cbien de Laconie, accou-
rut joyeusement au-devant des jeunes filles, et renversa la plus
jeune sur le gazon par luxe d'amitié. Les autres enchantèrent
les échos de Sunium de longs éclats de rire, harmonieux comme
une gerbe de dactyles , dans une idylle du grand poète syracu-
sain.
Daniel avait oublié Cranaus et Pausanias .
Le molosse de la ferme ne manqua pas , selon l'usage inva-
riable des chiens de tous les pays , de courir sur l'étranger qui
entrait dans ses domaines, pour le mordre ou le dévorer. Le
chien est l'ami de l'homme , c'est convenu, mais il nous faut
payer cher son amitié de logis. Le tigre est notre ennemi, mais
il reste dans ses bois, et il est fort rare qu'il nous morde en
passant.
Daniel, malgré son admiration classique pour les chiens de
Laconie et pour les jeunes Grecques , se mit en position de
légitime défense, et présenta au molosse deux pistolets turcs ,
ornés de rubis. L'animal recula , mais avec une telle éruption
gutturale d'aboiements , que les gens de la ferme accoururent
au sccouis de l'artiste, enchaînèrent le molosse, et prièrent
Daniel de se reposer un instant , à rond)re du laurier domes-
tique.
Daniel parlait supérieurement le grec vulgaire; il remercia,
dans une phrase pleine d'un doux parfum antique, et suivit les
gens de la ferme. 11 fut présenté au maître de la maison ; c'était
un Grec de cinquante ans , d'une figure majestueuse; il s'occu-
pait, en ce moment , comme Laérte , à émonder les treize poi-
riers de son jardin.
Le molosse aboyait dans la cour, mais enchaîné.
l ne douce cordialité s'établit tout de suite entre le Grec et le
jeune Français. On parla de la guerre de rindépcndance , et des
REVUE DE PARIS. 121
héros qui renouvelaient les vieilles gloires du Péloponèse.
Daniel traduisit à son hôte tous les vers français que ses compa-
triotes avaient faits en l'honneur des Hellènes. La famille ne
tarda pas de descendre au jardin pour écouter le jeune étranger.
Daniel se retourna au bruit des pas légers des jeunes filles ; en
ce moment, le soleil dorait deux belles choses : une ruine
blanche du cap Sunium et un visage, oh ! un visage, comme il
ne sera plus donné aux fils des Hellènes d'en voir, si le sang ba-
varois continue à se mêler au sangd'Alcibiade et de Périclès!
— Rodokina , dit le maitre, fais mettre le couvert sous la
treille; le printemps approche; nous pouvons diner à l'air;
notre ami le Français nous fait l'honneur d'être notre convive
aujourd'hui.
Daniel n'écouta qu'à peine ; il regardait Rodokina, et un pres-
sentiment qui traversa son cerveau comme l'éclair, semblait lui
dire que toute sa vie était désormais attachée à cette figure
céleste qui venait de disparaître en souriant.
On continua de parler des hauts faits d'armes de Marcos
Bulzaris ; mais Daniel était assailli de distractions.
Les jeunes filles mettaient le couvert en folâtrant, et faisaient
assaut de gracieuse étourderie, afin d'attirer l'attention du
galant Français que la Providence leur envoyait dans leur soli-
tude, pour charmer la vie monotone de la maison. Rodokina
éclipsait, par ses charmes, ses deux sœurs ainées. Elle portait
une robe rouge, et un manteau carré de satin jaune, agrafé par
derrière. Ses cheveux d'un noir de jais étaient retenus par un
ruban d'or, en bandeau , et tout semés de fleurs agrestes cueil-
lies, le matin, au bord des petits torrents. La volupté de Tin-
nocence l'environnait , comme une parure angélique; aux
contours purs et déliés de sa figure sans tache, à la pudeur de
son regard, à l'incomparable grâce de ses poses , à la sérénité
de son front , on n'aurait pu dire si elle appartenait au Gynécée,
à l'Olympe ou au Paradis : Praxilèles en aurait fait sa Vénus
pudique , Rapiiaèl une sainte ; il fallait la prier en chrétien , ou
l'adorer en amanl.
Daniel prit ce dernier parti.
Dimitry ZaccaroUs, c'était lenom du père de famille, Lomi)rit
tout de suite, en se mettant à table, que le jeune i>eintre avait
été vivement frappe de la beauté de Rodokina. En d'autres cir-
0 H
128 REVUE DE PARIS,
constances, il aurait pris, en sage père, ses précautions; il
aurait même regretté d'avoir ainsi offert à un inconnu une lios-
pitalité qui pouvait devenir importune ou dangereuse ; mais il
se trouvait dans un pays et dans un temps où la désolation qui
entourait le foyer domestique écartait la pensée de ces considé-
rations qui n'appartiennent qu'aux jours de calme. On vivait
alors dans une atmosphère de deuil et de sang , le soir n'avait
qu'un bien douteux lendemain. La vie de la Grèce semblait
devoir s'éteindre à chaque soleil. En présence de ces grandes
calamités nationales, Dimitry oubliait presque qu'il était le père
de Rodokina , et ne s'en remettait plus qu'à Dieu du soin de ses
enfants.
— Argus! où est Argus? dit Zaccarous, il faut que je vous
réconcilie avec mon chien, monsieur Daniel.
Le molosse arriva tout pantelant de joie ; il embrassa son
maître , ses jeunes maîtresses , surtout Rodokina ; puis il re-
garda fixement Daniel, et le voyant à table, amicalement assis
auprès de Rodokina et de Dimitry, il comprit qu'il avait fait
tantôt une grande faute, et, dans un langage inarticulé, mais
caressant, il demanda pardon au jeune Français d'avoir outre-
passé, par zèle aveugle, ses devoirs de gardien. Daniel voulut
lui témoigner à son tour qu'il n'avait aucune rancune ; il caressa
l'animal, et le baisa sur le front. Dans l'excès de sa joie , Argus
courut dans le jardin, aboyant aux arbres et déracinant les
fleurs : il était fou.
L'intimité s'établit promptenient dans les temps malheureux.
A la fin du repas , Dimitry et D miel se traitaient en vieilles con-
naissances. A cette table , d'ailleurs , le jeune Daniel représen-
tait la nation puissante et généreuse qui protégeait la sainte
cause des Grecs, de son or, de son épée, de ses vœux; c'était
assez pour éveiller toutes les chaudes sympathies de Dimitry en
faveur de l'étranger, son convive. Lorsque vint l'heure de la
séparation, la tristesse fut si grande, qu'on aurait cru assister
à de déchirants adieux , donnés et reçus après une longue et fra-
ternelle intimité.
Daniel promit à Dimitry et h sa charmante famille de revenir
à la ferme au premier jour, et il reprit le chemin de la ville ,
emportant a\ec lui une de ces passions qui arrivent à leur
j>aroxisme eu naissant.
REVUE DE PARIS. 155
Huit jours aprî's , une nouvelle désolante se répandit dans
Athènes ; on apprit que les Turcs avaient débarqué au cap
Zoster, qu'ils s'étaient répandus , comme des bêtes fauves, dans
la campagne , incendiant les villages, massacrant les popula-
tions, ravageant les blés en herbe, détruisant tout. Le jeune
Daniel fut saisi d'un pressentiment horrible à l'annonce de cette
nouvelle. Le débarquement avait eu lieu dans le voisinage de
la ferme de Dimilry. Oh! quelle épouvantable pensée fit bouil-
lonner son sang!
Il monta à cheval , et sans se soucier des dangers auxquels
son nom de Français n'aurait pu le soustraire peut-être, il cou-
rut, sans débrider, à la ferme de Dimilry : son cœur battait
avec violence; à chaque échappée d'horizon, il regardait avec
des yeux brûlants la petite colline où s'adossait la ferme; il
tâchait de saisir, de loin, dans les accidents de terrain , quel-
ques indices d'un malheur soupçonné. Il lui semblait parfois
qu'il apercevait des traces de dévastation , et des bois d'oliviers
incendiés , des bois bien connus de lui. Bientôt il eut le malheur
de ne plus douter. Le sentier du jardin de Dimitry conduisait,
cette fois, à des ruines récentes. La ferme était en cendres;
plus de verger, plus de treille , plus de fleurs , plus de berceaux
de rosiers; l'incendie avait passé par là. Daniel , saisi d'une
terrible émotion , s'assit sur le gazon et pleura devant ce triste
tableau.
Le nuit tombait , et Daniel ne songeait point à regagner la
ville ; il ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle de désola-
tion , qui prenait encore une plus lugubre physionomie à l'ap-
proche des ténèbres; enfin il se leva , épuisé par le désespoir, et
salua, pour la dernière fois, le domaine de Dimitry, en lui
jetant le nom adoré de Rodokina.
. L'écho du cap Zoster avait à peine répété ce nom , qu'un
murmure sourd sembla sortir d'une touffe d'aubépines qui cou-
vrait l'entrée d'une grotte. Daniel regarda fixement de ce côté,
n'osant pas répéter le nom , de peur de perdre trop tôt son illu-
sion dernière, ombre d'un espoir à jamais éteint. Le buisson
s'agita de lui-même , comme pour donner passage à un corps ;
des gémissements lugubres se mêlèrent au frôlement des feuil-
les, une tête blanche se montra , et deux yeux étincelèrent dans
l'ombre. L'intrépide Daniel marcha vers le buisson; Argus! c'est
12« FIEVUE DE PARIS.
Argus ! sVoiia-t-il , et il dégagea i'aiiimal qui n'avait pas la
force de briser le réseau de feuillages, et il l'embrassa comme
le dernier ami survivant ù toute une famille ; Argus lui rendait
ses caresses en pleurant.
La pauvre bêle était bien souffrante; il était facile de voir, à
ses blessures, qu'elle avait soutenu de courageuses luttes contre
les ennemis de son maître , et que peut-être elle avait disputé
Rodokina contre de lâches ravisseurs. Cette pensée désolante
acheva d'accabler Daniel.
L'homme et le chien eurent ensemble un long et muet entre-
tien. Daniel se fit suivre sans peine par Argus. Désormais ces
deux existences étaient inséparables : ils prirent tous deux le
chemin de la ville, marchant côte à côte , et silencieux comme
deux amis qui ont épuisé la langue du désespoir, et qui se sont
résignés à se taire, n'ayant plus rien à se dire sur un malheur
consommé.
Trois semaines environ après cette scène, Daniel, dévoré de
mélancolie , et ne pouvant plus vivre dans ces tristes lieux qui
lui rendaient des souvenirs mortels, s'embarqua sur un brick
anglais qui faisait voile vers Conslanlinople. Il ai-riva dans la
capitale de lempire ottoman , après seize jours de traversée j
Argus ne l'avait pas quitté.
Daniel , résolu de se livrer exclusivement à l'étude de son
art , loua une petite maison de campagne à Tarapia , pour y
faire un album complet de vues du Bosphore; il dessinait tout
le jour , et n'avait d'autre témoin de ses travaux , et d'autre
compagnon de ses courses que son fidèle Argus. Un jour ,
comme ils cheminaient tous deux sur la pelouse qui mène à
Buyuckderé, des litières couvertes, escortées par des cavaliers,
passèrent dans leur voisinage. Argus doniia des signes d'incpiié-
tude , et flaira l'air avec une sorte de fureur ; puis il courut à
travers les cavaliers du côté des litières, poussa , dans la foule ,
des hurlements lugubres , et revint à grands pas auprès de
Daniel; il était couvert de poussière et de sang, et son œil
s'éteignait.
Daniel se précipita sur son fidèle ami , et l'examina rapide-
ment ; Argus avait reçu une blessure mortelle, dans sa coiu'a-
geuse exploration aux litières du sérail. 11 n'avait plus ((ue quel-
ques instants dévie, il se roula conviilsif aux pieds de son
revit; i)r paris. un
niaîlro . et dans un suprême el uierveilleiix effort (l'intelligence,
il parvint A articuler, avec des sons gutturaux, ce nom deRodo-
klna qu'il avait entendu tant de fois. Il est possible aussi que
Daniel se trompât lui-même , et qu'il ail cru entendre ce nom
qui vibrait continuellement à ses oreilles ; quoi qu'il en soil ,
Daniel resta dans son illusion, si c'en était une. Argus expira,
les yeux tournés vers le uuage de poussière qui couvrait l'escorte
du Grand Seigneur.
Ici commence une histoire que je traiterais volontiers de
fable, avant le lecteur , si elle ne m'avait été attestée par Daniel
lui-même . au foyer de l'opéra, le soir de la retraite de ^'ourrit.
.le prie le lecteur de n'être pas plus exigeant que moi. L'invrai-
semblable est souvent le père de la vérité.
Rodokina est au sérail du Grand Seigneur ! voilà les seules
paroles que Daniel prononçait tous les jours et à chaque instant,
depuis la rencontre de Buyuckderé : il ne se permettait aucun
doute sur ce point; c'était une terrible révélation que lui avait
faite , en mourant, le chien de la Laconie. Impossible d'expri-
mer ce que cette pensée jetait d'incessant désespoir au cœur de
Daniel. La femme qu'on adore au sérail de Mahmoud !!! il y
avait de quoi inventer la jalousie , si elle n'eût pas existé.
Daniel s'embarquait quelquefois sur un canot devant Tophana,
et il longeait , à distance permise , la longue file de persiennes
qui courent en promontoire sur les eaux calmes et bleues de la
rade ; il tâchait de saisir , dans les kioscpies de la pointe du
sérail, quelque indice révélateur de l'existence de sa jeune
Grecque ; rien ne parlait clairement à son intelligence ; les per-
siennes gardaient leurs mystères ; le kiosque restait muet ; le
silence et la mort semblaient habiter seuls cette galerie maritime
des voluptés orientales. Les palmiers el les acacias flottaient
comme des panaches sur les petits dômes du jardin; la mer
chantait au pied du harem; le vent faisait frissonner les ban-
derolles des navires à l'ancre; rien dans l'air, sur l'onde et la
terre, ne prenait intérêt à l'inconsolable tristesse de Daniel,-
il restait sombre au milieu de tant d'azur et de soleil.
La nuit il faisait des rêves affreux : c'était toujours de poi-
gnantes visions, où se déroulaient des turbans, des cachemires,
des danses de bayadères. entremêlés d'eunuipies noirs el blancs;
il se réveillait en sur.^auf. polj^juardant Mahmoud, Le jour venu.
11.
126 REVUE [»E PARIS.
il allait lûder devaul la sublime porte du palais de Sa Haulesse,
tâchant d'épier les mystères de rintérieur. Il accostait quelque-
fois les plus humbles serviteurs de la maison du sultan, et leur
faisait des questions qui provoquaient la méfiance et ne lui ame-
naient aucune réponse qui le satisfit. En se couchant , il priait
Dieu d'anéantir les sérails , au moins dans les songes. Jamais
amant ne fut plus malheureux que Daniel.
Il vécut, ou pour mieux dire, il mourut quatre mois dans
ces angoisses, ne prévoyant aucune issue favorable à sa pas-
sion. Il attendait une révolte de janissaires; mais les janissaires
ne se révoltaient pas : pour arriver au bonheur, il lui iallait une
révolution dans l'empire ottoman. Il comptait aussi sur les
Russes ou les Grecs. Triste chose en amour de compter sur des
révolutions ! elles arrivent tard quand elles arrivent ; les maî-
tresses vieillissent, et les amants aussi. Daniel se trouvait sou-
vent sur la colline de Sainte-Sophie, au passage du Grand Sei-
gneur ; il contemplait son puissant rival , et voulait deviner sur
sa figure quel degré de bonheur pouvait donner à un homme
la possession de Rodokina. Le Grand Seigneur avait une attitude
qui se prétait mal aux conjectures de Daniel ; il étalait, sous
son turban négligé , un visage ravagé par des passions faciles
et des soucis impériaux; il avait une tristesse cuivrée sur les
joues, et un grand symptôme de désenchantement dans ses yeux.
Les souvenirs du sérail paraissaient l'occuper fort peu ; il causait
politique avec le capitan-pacha. Daniel regardait le peuple, et
cherchait des signes de mécontentement ; le peuple se proster-
nait , et balayait la terre avec dix raille turbans mai roulés.
Daniel sortait un soir de la maison de M. Constantin, négociant
français à Galata, et il se dirigeait vers Péra^ lorsqu'il avisa un
homme qu'il avait connu à Marseille, et qui se nommait tout sim-
plement Pascal. La profession de ce Pascal était assez étrange, et
rarement un Français l'embrasse. Pascal, encore enfant, fut pris
par les Algériens et consacré à la garde des femmes d'Hussein-
Bey. A l'âge de vingt ans, il s'était échappé d'Alger et avait couru
le littoral, offrant ses services aux deys et aux pachas qui
avaient des harems et qui étaient plus généreux que l'avare
Hussein. Pascal connaissait à fond toutes les langues de la
Barbarie ; il parlait le français comme le fils d'un corsaire; il
possédait un jolie voix de soprano, et pinçait la mandoline à
REVUE DE PARIS. 127
ravir. En 1820, il vint à Paris pour acheter des Françaises à
elles-mêmes, pour le compte de l'empereur de Maroc, qui s'était
fait représenter la Caravane de Grétry , par des acteurs du
théâtre de Fréjus , et qui demandait des Françaises piquanets
à tout prix,
Daniel qui avait une idée fixe , passa par-dessus toutes les
idées intermédiaires, pour arriver au but qu'il avait subitement
entrevu, en rencontrant Pascal. Ta fortune est faite, lui dit-il ;
demande à parler au bostangi , au chef des eunuques, au visir,
à qui tu pourras, enfin, et offre tes services au Grand Seigneur ;
tu diras que tu viens de France , que tu as étudié les mœurs , la
politique, l'esprit public, tout ce que tu voudras, et que tu peux
cumuler les fonctions d'eunuque et de conseiller du divan.
Mahmoud payerait 100,000 piastres un eunuque français; il en
demande partout; il n'y en a pas ; vingt fois j'ai songé, moi,...
mais je suis arrêté par une considération puissante. Viens chez
moi . je te peindrai les cheveux et la figure ; je te donnerai des
lunettes verles; je te mettrai une cravatte française qui te
cachera le menton: je ne te laisserai pas un pouce de chair
visible sur la face. Tu es intelligent, tu sais ce que je veux faire
de toi : sers-moi bien , et je te payerai largement.
Pascal avait un grand flegme, comme ceux de sa profession ;
il répondit avec nonchalance qu'il était prêt à tout faire pour
de l'argent. Daniel l'embrassa, et lui donna de magnifiques
arrhes du marché conclu. Pascal, nourri dans les sérails, en
connaissait les détours; il savait parfaitement à qui s'adresser
pour faire ses offres de services ; il parla de lui à la domesticité
impériale avec tant d'assurance ; il fit sonner si haut ses voyages
à Paris, ses liaisons avec les ministres français, dont il préten-
dait avoir appris les secrets , en gardant leurs femmes; il fit
tant de bruit de paroles sur les Russes et les Grecs , que d'éche-
lons en échelons il arriva jusqu'au visir. En présence de ce haut
dignitaire, Pascal prit une altitude diplomatique; il s inventa
une vie , qui , disait-il, avait été toujours consacrée à la sainte
cause (les Turcs. Jamais rôle de comédien ne fut mieux joué;
ceux qui ont connu Pascal au service du célèbre docteur Cla-
riond ne seront pas étoimés d'api)rendre qu'à la fin de cette
entrevue, il était admis aux fondions du sérail , sous la condi-
tion de faire constater par le bostangi et le capidgi-baji, la vali-
1-38 RF.VIIF. I»F. PARIS.
dite de ses titres ; épreuve que Pascal ne redoutait pas et dont
il sortit avec honneur.
Pascal avait quelques affaires à régler en ville, disait-il; il
demanda son tirman d'admission , et quitta le palais pour y ren-
trer le lendemain. Comme on le pense bien , le lendemain, ce fut
Daniel qui rentra, ingénieusement affublé du déguisement com-
plet de Pascal. La domesticité d'antichambre s'inclina devant le
firmande Daniel.
Voilà donc notre jeune artiste français mêlé aux eunuques
blancs du Grand Seigneur. Malheureusement son impatience su-
bit les cruelles épreuves du noviciat; il n'était pas arrivé à ce
haut degré de confiance qui ouvre le sanctuaire de Mahmoud.
On lui confia d'abord la garde de six vénérables odalisques, qui
n'étaient gardées que pour la forme; car le sultan, avec celle
galanterie qu'il veut naturaliser à Stamboul , croirait humilier
une sultane douairière en lui refusant un gardien de sa vertu.
Daniel conduisait au bain son fragment de sérail séculaire , et il
fermait les yeux sous ses lunettes vertes. 11 servait ces dames à
table, les conduisait à la campagne , les déshabillait le soir avec
le plus grand respect , et disait à l'oreille , à chacune d'elles ,
que c'était probableuient par oubli qu'elles n'avaient pas
reçu le mouchoir impérial. Cette attention délicate , renouvelée
tous les soirs, fit un grand bien à Daniel. La plus octogénaire
de ces dames avait quelquefois des entretiens d'amitié avec
Mahmoud, dont elle prétendait être la mère illégitime; elle
vanta fort l'esprit et l'urbanité parisienne de l'eunuque Daniel.
Le sultan, qui a la manie de la France, et qui d'ailleurs connais-
sait déjà son nouveau serviteur , par le rap|)ort du visir , mit un
terme aux ennuis du surnumérariat, et nomma Daniel chef des
eunuques blancs et inspecteur du harem des favorites. Daniel
ex])rima sa reconnaissance en bosselant son front sur le tapis.
Le soir même , Daniel entra en fonctions. Son prédécesseur
destitué lui donna le poignard damasquiné, emblème de sa puis-
sance, et lui montra du doigt, tête inclinée, le rideau de velours
écarlate qui fermait aux profanes le harem des favorites. Daniel
ému, non de peur, mais d'amour, souleva le pesant rideau , et
pénétra dans le plus gracieux salon que Galand ait inventé dans
ses A'uits. Mille flammes ruisselaient sur les lampes et les gi-
randoles d'or; les pastilles à rcssfiicc df rose funiaifnl dans les
REVUE DE PARIS. 129
cassoletles ; une couronne d'orangers en fleurs bordait le mur
circulaire; des piles de coussins de velours à crépines d'éinerau-
des s'élevaient partout, comme des trônes d'odalisques; une
gerbe d'eau safranée bondissait sur un bassin avec une agilité
joyeuse, et embaumait l'air d'un parfum irritant ; le salon était
désert, mais tout y respirait la femme; c'étaient partout des
bracelets oubliés sur les divans , des châles flottant au balcon
des croisées ouvertes, des mandolines tièdes encore du doigt qui
les anima , des sandales d'enfants tombées du pied nonchalant
de l'odalisque , des bouquets de fleurs ravagés par des doigts
distraits sous quelque pensée de mélancolie et d'amour : l'atmo-
sphère de ce gynécée oriental était brûlante à respirer; elle était
pleine d'émanations enivrantes ; elle agissait sur les sens, comme
le voluptueux démon de midi , au mois des blés jaunes , à l'om-
bre des palmiers qui conseillent les désirs. Daniel étouffait de
bonheur.
Des voix enfantines et mélodieuses retentirent sur le perron
du jardin , et vingt jeunes femmes entrèrent en folâtrant
dans le salon embaumé : la vue de Daniel , grotesquement ha-
billé , provoqua de longs éclats de rire , qui déconcertèrent un
peu le fier et jeune Français. Une seule n'avait pas ri; elle était
restée sur le seuil de la porte du jardin , et regardait le ciel
étoile, la tête mélancoliquement penchée sur l'épaule. Daniel
ne voyait pas le visage de l'odalisque , mais une gerbe de lu-
mière éclairait un cou et des bras d'une pure et incomparable
blancheur qui était restée dans le souvenir du peintre et de l'a-
mant. Elle fit un mouvement pour se retourner ; Daniel tres-
saillit; un visage lumineux se leva dans l'ombre , comme un
soleil de nuit; c'était Rodokina.
Tous les sentiments qu'une passion de femme peut créer écla-
tèrent à la fois, comme un volcan, dans le cœur de Daniel;
il ne savait auquel de ces cris intérieurs donner audience ; il
sentait .une double flamme en lui , celle qui le perçait comme
un poignard de soufre et celle qui le ravissait au ciel comme
une extase de volupté. Jusqu'à ce jour il avait douté, mais à
présent le malheur était vivant à ses yeux. Rodokina au sérail
du sultan ! Ah ! sans doute , elle était la favorite entre les favo-
rites ! Si jeune, si fraîche , si gracieusement sculptée , avec sa
beauté souveraine, sa blancheur vive . sa taille de stalue grec-
ISe REVUE DE PARIS.
que, ses divines ondulations, elle devait avoir inspire^ au snl-
lan, son maître, une de ces intraitables passions comme le so-
leil et la mer en font naître sur ce rivage d'Orient. Oh ! qu'il
allait payer cher, l'amoureux Daniel , ce suave instant d'ap-
parition ! La nuit s'avançait menaçante d'amour \ le mouchoir
du sultan était suspendu sur la tête de l'artiste comme l'épée de
Damoclès , et encore Damoclès n'avait qu'à porter un casque
de fer ; mais rien ne pouvait garantir Daniel du mouchoir fa-
tal ! Autour de lui les femmes causaient, riaient, chantaient ,
s'embrassaient, dansaient, faisaient toutes ces choses à la fois
avec une étourderie charmante; Rodokina seule tenait le sérail
à distance; elle avait l'air d'attendre un événement, le mou-
choir peut-être, se disait Daniel. Oh ! si elle était amoureuse du
sultan ! Ciel ! Olympe ! Tartare ! Enfer ! Cependant le mouchoir
n'arrivait pas.
Dans un angle du salon montait du tapis au plancher une
pendule , à caisse de bois de sycomore , avec un cadran de
mauvaise mine ; c'était le seul meuble qui déparât ce gracieux
salon. Du fond de cette caisse sortit une tempête de sons qui
suspendit les jeux, les rires, les chants. C'était le carillon du
coucher. Ces dames chaussèrent leurs sandales et prirent leurs
châles. Un eunuque noir entra , il n'avait pas de mouchoir. Il
dit à Daniel qu'il venait se joindre à lui pour conduire les oda-
lisques dans leurs appartements. L'eunuque s'exprima en lan-
gue franque ; mais Daniel lui ayant fait observer qu'il compre-
nait fort bien le turc, la conversation s'engagea bientôt entre
eux , pendant que les femmes faisaient leur toilette de nuit.
— Il paraît, dit Daniel avec un accent prononcé d'indiffé-
rence , il parait que le commandeur des croyants a besoin de
repos ?
—Oui, d'un grand repos , dit l'eunuque. Il a passé la journée
à cheval ; il a été à Tarapia ; il a cassé vingt œufs d'autruche, à
deux cents pas , avec son fusil français ; il a tenu son divan ; il
a passé en revue dix mille guerriers; il a visité sa lîotte, qui
part demain pour Corinthe , et ses batteries de campagne à To-
phana; aussi notre maître , le commandeur des croyants, dort-
il d'un profond sommeil depuis deux heures.
— Seul?
—El oui ! seul ; on n'a besoin de personne pour dormir.
REVUE DE PARIS. 131
—Et le commandeur des croyanls a-t-il Thabitude de se réveil-
ler avant le jour ?
—Quelquefois.
— Et alors?...
— Alors, il se reudort.
— Ah !... Pardonnez-moi, je ne suis pas encore fait aux ha-
bitudes du palais; c'est par la faveur du fils du prophète que je
suis ici.
— Je le sais. Qu'Allah vous y maintienne longtemps,- notre
gracieux sultan est un si bon maître !
— Oui, c'est ce qu'on dit partout Il est encore fort jeune,
n'est-ce pas ?
— Le fils du prophète est jeune jusqu'à sa mort.
— C'est juste. Cependant il arrive un âge où Ainsi,
j'ai remarqué ce soir qu'on n'avait jeté le mouchoir à per-
sonne.
— Quel mouchoir?
— Le mouchoir du sultan.
— Je ne comprends pas.
— Comment donc ! Dans tous les sérails où j'ai servi, le maî-
tre jetait tous les soirs le mouchoir à la favorite...
— J'ai quarante ans de sérail, moi; je n'ai jamais entendu
parler de cela.
— Comment vous appelez-vous?
— Ali.
— Et moi Danieli. Écoutez, Ali, je brûle de faire plus que mou
devoir et de répondre dignement à l'auguste confiance dont je
suis honoré ; voilà pourquoi je vous fais ces questions. Croyez
«pi'en m'accordant votre amitié et les conseils de votre expé-
rience vous n'obligerez pas un ingrat. Je me suis enrichi à Paris,
au service d'un bey français ([ui avait un nombreux sérail et qui
me payait royalement, parce que les gens comme nous sont
rares à Paris, notre profession y devenant de jour en jour plus
dédaignée par les jeunes gens, à cause de la corruption des
mœurs. Mes économies sont placées à Galata, chez un banquier
franc; elles sont à vous comme à moi.
Ali s'inclina et baisa un pan de la robe de Daniel. Celui-ci
continua.
~ Vous vieillissez, Ali, et vous avez besoin de repos; lors(iue
132 KKVUt DE PARIS.
VOUS voudrez quitter le sérail et vivre votre niaitre, dites-le-moi,
et je vous fais un sort.
— Frère, répondit Ali, la reconnaissance, dit le Koran, doit
s'attacher au bienfait promis comme au bienfait reçu. Ali vous
remercie avec son cœur. Croyez bien que c'est sans jalousie que
je vous ai vu entrer au sérail, vous le premier eunuque blanc
qui ait eu le privilège d'être introduit dans les appartements
secrets. Le sultan vous a nommé son secrétaire privé ( seïr-kia-
tib) et son eunuque favori; il a de hauts desseins sur vous. Jamais
eunuque blanc n'a joui de pareils avantages, pas même le capi-
aga, qui est blanc comme vous, quoiqu'un peu cuivré. C'est que
depuis quelque temps le sultan se relâche des vieux et saints
usages; il ne veut plus camper en Europe; il veut changer sa
tente du Bosphore contre un palais franc. Que le prophète soit
béni! Danieli, vous êtes appelé à de hautes destinées; quand
votre esprit sera entré dans l'esprit de 1 invincible Maiunoud,
souvenez-vous de moi. Bien loin de songer à quitter le sérail où
je suis né, j'aspire à la charge de kislar-agassi (chef des eunuques
noirs); cette charge donne le titre de pacha à trois queues.
— Avant huit jours, Ali, vous serez nommé kislar-agassi.
Ali baisa la main de Daniel et l'essuya avec son front, Daniel
poursuivit.
— Maintenant, Ali, dites-moi quelle est, de toutes ces odalis-
ques, la bien-aimée du Grand Seigneur?
— Je serais fort embarrassé de vous le dire, Danieli; le sultan ne
s'occupe pas beaucoup d'elles; les soins de la guerre l'absorbent
jour et nuit. H a un sérail parce qu'un sultan doit avoir un sé-
rail; il s'entoure de femmes comme on s'entoure de tleurs, pour
les respirer, voilà tout.
— Y a-t-il beaucoup de Grecques au sérail?
— On en a amené beaucoup depuis un an, mais le kislar-agassi
les a renvoyées à cause de leur laideur. 11 n'en a gardé qu'une :
Mouna.
— Mouna! C'est, je crois, celle qui vient d'entrer là, dans
cette chambre ?
— Oui, une belle fille, Mouna.
— Elle se nomme Mouna...
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— Oh! pour rien,,. En la voyant, j'ai i)ensé qu'elle (in'i la
REVUE DE PARIS. I.l5
favorife du siiUaii, et, en bon esclave, je voulais lui lémoigner
plus (le respect qu'aux autres.
— II est vrai que le sultan l'a remarquée quelquefois...
— 11 l'a remarquée ?... Voilà tout... n'est-ce pas ?...
— Attendez, je crois que le kislar-agassi m'appelle.... oui...
Je vais prendre ses ordres.
Ali courut à la pièce voisine, et Daniel resta dans le corridor
où les femmes se déshabillaient. Son agitation était exlrèmej il
n'osait approcher du rideau qui fermait la chambre de Rodokina ;
il tenait les yeux tixés dans cette direction, et son cœur battait
avec tant de violence, qu'il lui semblait que la vie allait lui
échapper.
Ali rentra, et prenant un ton officiellement respectueux, il dit
à Daniel :
— L'invincible sultan a parlé à ses esclaves ; Danieli, vous
aurez l'honneur de baiser la poussière des sandales de nuit du
glorieux fils du prophète; allez vous prosterner devant la rose
de Zosler, l'étoile de Séliniah, la perle des houris, et annoncez-
lui que le commandeur des croyants a jeté sur elle une escar-
boucle de son regard sacré. Vous aurez l'insigne félicité de con-
duire la divine Mouna aux pieds du sublime sultan.
Daniel ne donnait pas signe de vie; il était comme un cadavre
debout.
Ali répéta gravement sa période, sans faire grâce d'une escar-
boucle à Daniel.
Daniel ne remua pas davantage ; Ali se préparait à recom-
mencer, lorsque le jeune Français se secoua vivement, dans une
énergique résolution, et dit, avec lui sang-froid qu'il venait de
se composer :
— Excusez mon émotion, Ali ; c'est la première fois que je
reçois les ordres de l'auguste conuuandeur des croyants; je
Iremble comme le saule au vent de la mer, sur la bruyère d'Hellé.
Ali désigna la chambre de Rodokina, et se retira.
Daniel entra chez la jeune Grecque ; deux femmes l'habillaient
avec magnificence et l'inondaient de parfums. Rodokina s'aban-
bonnait à leurs soins avec insouciance et résignation, comme
une fiUe (jui subit un hyniénée impérieux, et baisse la tète devant
la nécessité. Daniel ne cessait de se prosterner, en attendant que
tout fût prêt pour la cérémonie.
0 12
134 REVUE DE PARIS.
Enfin, après la toileUe solennelle des heureuses iniils du
sérail, le moment terrii)le arriva. Daniel tenait son poignard, et
le regardait avec des idées de meurtre et de suicide. Oh ! que
Rodokina était belle en costume d'odalisque ! Ses cheveux cou-
laient, au naturel, sur son dos nu, blanc et rose; elle portait
une couronne d'épis d'or, et une aigrette iris; sa robe, feuille
morte de soie de Naples, laissait à découvert les épaules et le
sein, et se renflait sur un large pantalon de foulard bleu, éfreint
à la cheville par une agrafe de rubis. Elle était vêtue à la der-
nière mode du sérail, mode inventée par la sultane Valida.
Jamais plus ravissante épouse ne fut amenée au lit nuptial;
Hélène était moins femme, lorsque Ménélas attendait ses lèvres,
vierges encore, sur la couche d'ivoire de son palais d'Argos.
Daniel, qui était plus Grec que Français, chercha dans la mytho-
logie et l'Iliade une comparaison, et ne trouva rien. Il se pros-
terna pour la vingtième fois ; et puis, en proie à toutes les
incertitudes d'un rêve, et s'abandonnant au hasard, par lassitude
de désespoir, il dit à Rodokina :
— Perle d'Orient, votre gracieux maître vous attend pour
vous suspendre à son cou.
Rodokina s'inclina, et suivit son conducteur.
Trente eunuques noirs, le damas à la main, bordaient la haie,
sur le passage de Rodokina; Daniel et la jeune Grecque traver-
sèrent un corridor ilhmiiné, bordé de fleurs, embaumé de
l)astilles fumantes. Le kislar-agassi les attendait à la porte de
l'appartement de Mahmoud, et souleva lui-même de sa main, le
pesant rideau, pour laisser passer Rodokina. Daniel se précipita
aux pieds du sultan, dans une éclaircie d'inspiration courageuse,
et lui dit :
— Lumière d'Orient, aslre de Stamboul, pilier du ciel du
prophète, soleil...
— C'est bien, c'est bien, dit Mahmoud, avec une sourire
philosophique; prends ce coussin et assieds-toi A mon côté.
Rodokina baisa la main du sultan, et sur l'invitation polie qui
lui fut faite, elle se coucha sur un sopha, devant lequel on
avait étalé une collation de fruits, de confitures, de limonades
et de sorbets.
— J'ai besoin d'un tchoador ( premier valet de chambre), dit
le sultan à Daniel, et je l'ai choisi malgré l'usage; je me moque
REVUE DE PARIS. 155
(le Fiisage, moi. Écoule, Dauidi, fais-moi le plaisir de suppri-
mer les perles et les soleils dans tes compliments; cela m'ennuie
et m'endort. Je t'ai appelé à mon service particulier, parce que
je connais ton zèle et ton savoir; tu as beaucoup voyagé; tu as
vu Paris, cette noble capitale de la civilisation; tu parles bien la
langue française, voilà tes titres à ma confiance et à ma protec-
tion suprême, ^'ous aurons ensemble de nombreux entretiens.
— Quand il plaira à Votre Hautesse, ô étoile...
— Le voilà qui recommence !... Appelle-moi simplement
Mahmoud: je ne suis pas fier...
— Quand il vous plaira, sublime Mahmoud; je suis prêt; à
celte heure même...
— A cette heure, non, Danieli; demain. Je m'aperçois depuis
quelques jours que je puis amoureux; oui, amoureux de toi,
belle Grecque de Seliniahî...
Le sultan lança, par-dessus les bougies, à Rodokina un regard
d'amour, qui courut, comme une traînée de feu, sur le sein de
l'esclave. Daniel pâlit sous son fard, et ses yeux s'éleignirenl
sous ses lunettes verles de Paris.
— Que tu es heureux, Danieli; tu ne connais pas l'amour!
bénis la main de ton père qui t'a donné, au berceau, une pro-
fession calme, qu'on peut exercer sans oublier ses devoirs. Ah !
que ne suis-je comme loi, Danieli; j'aurais soumis les Grecs en
trois jours! Les femmes efféminent le guerrier ! Tu peux te re-
tirer, Danieli; qu'Allah te garde des embûches de la nuit !
Le sultan déposa sa chibouquesur un coussin, etregarda Rodo-
kina avec des yeux humides d'un avenir de volupté. Daniel porta
négligemment sa main droite à son poignard.
— Tu m'as entendu, Danieli, dit le sultan.
— Oui, mon souverain maître, répondît Daniel; que le Pi-ophète
veille sur vous, et vous protège contre les séductions de la femme!
Je connais vos ennemis, ils sont puissants; je connais vos amis,
ils sont plus dangereux encore.
— De quels amis veux-lu parler , Danieli ?
— Des ministres de France, sublime seigneur; méfiez-vous
d'eux; ils vous perdront, en vous caressant. J'ai dit. Que la nuil
vous soit voluptueuse et l'oreiller doux ! Je baise la poussière
de vos pieds.
Daniel fit un mouvement pour sortir; lo sullan le r.Tppr-ln.
136 REVUE DE PARIS.
— Que veiix-Ui dire, Danieli? parle-moi avec toute siiicéiitt-;
qu'ai-je à craindre de mes amis de France?
— Vos amis ! gracieux seigneur ; oh ! que vous connaissez peu
le génie français et le gouvernement représentatif!
— Comment! je serais trompé par le visir Villèle !
— Par Villèle et par Corbière ! Ce sont deux ministres rusés,
qui font les Turcs, mais qui sont Grecs dans le cœur.
— Villèle et Corbière sont Grecs !
— Grecs comme l'Iliade et TOdyssée j Grecs comme les Russes.
— Les Russes sont Grecs aussi !
— En doutez -vous, radieux sultan? Croyez-vous quelecolos.se
du Nord ne soit pas désireux de fondre la limite de ses glaçons
sous le soleil de vos États ?
— Oui, cela me fait réfléchir...
— Réfléchissez...
— .J'y réfléchirai demain... La belle Mouua languit d'amour
sur son divan...
— Rétléchissez , ô Mahmoud , sur votre position ; les Grecs
sont trop faibles pour vous inspirer des craintes sérieuses ;
tournez vos yeux vers le colosse du Nord ; 1;"^ est le danger.
Le colosse du Nord profitera de vos dissensions intérieures pour
franchir les Balkans et vous dicter des lois dures. Le colosse du
Nord est le plus formidable et le plus secret allié des Grecs
— Que je te remercie, Danieli, de tes excellents avis! Oui,
tu as raison ; mon ennemie naturelle, c'est la Russie; j'aurais
dû le deviner i)lus tôt... Hélas ! pourquoi faut-il consumer les
douces heures de la nuit dans ces questions arides, lorsque la
volupté...
— Le colosse du Nord vous menace donc de toute l'envergure
de ses ailes rapaces , ô sublime sullan ! J'ai vu Saint-Péters-
bourg ; je connais les boyards; ils regardent le Bosphore avec
des yeux de convoitise; te climat leur sourit; les Russes aiment
le soleil et ils maudissent Pierre 1''" , qui leur a bâti une ville
inhabitable, et les a condamnés aux prisons de la fourrure et de
la glace. Le czar actuel comprend la justice de ces plaintes, et
il a dit un mot profond : Je veux donner la Turquie pour sérail
à mes boyards.
— Le czar a dit cela?
— Il l'a dit. magnifique Mahmoud...
REVrF HF. PARIS. 107
— Oh! Daiiicli ! que de tounnents vont nrassaillir demain à
mon réveil ! Faisons Irève un inslanl à ces cruels entrelieiis qui
me donnent l'insomnie et glacent le désir j je crois que ma belle
Mouna s'endort...
— Le colosse du Nord attise secrètement le feu de la rébellion
enMorée...
— Crois-tu cela , Danieli ?
— J'en suis certain, splendide sultan ; j'en ai les preuves ; j'ai
vu les Tartares du Don déguisés en Albanais et en Palicares.
— Allah!
— J'ai vu deux vaisseaux russes aborder à Napoli de Ron^anie ;
et débarquer des munitions de bouche et de guerre...
— Et la France, la France mon alliée ! Je «n-ois ({ue la
blanche Mouna...
— La France , ô invincible fils du Prophète! la France con
spire secrètement. Le ministère laisse organiser des comités
hellènes. Benjamin Constant a prononcé un discours en faveur
delà croix; les poëtes publient des poëmes sur les descendants
de Thémistocle et d'Épaminondas ; Déranger a fait cette ode
coutre vous :
Un jeune Grec sourit à des tombeaux.
Permettez-vous que je chante...
— Non; cela réveillerait la belle Mouna...
— C'est juste; je vous la chanterai demain. 0 magnanime
sultan! l'horizon se rembrunit; le château des Sept-Touis trem-
ble sur sa base ; vous aimez la franchise , n'est-ce pas? Eh
bien ! souffrez que je vous parle le langage d'un ami dévoué ;
faites un noble appel à vos puissantes facultés viriles; levez-
vous, fils du grand Selim , répétez avec le superbe Orosmane,
un de vos aieu.^ , ces vers de Voltaire que je vais vous traduire
en turc :
Et lorsque la trompette et la voix de la guerre
Du iSil au Ponl-Euxiu font retentir la terre,
Je n'irai point, en ]>roie à de làclies amours,
Au\ li'.nguours d"un sérail abandonner mes jours.
— Mon aiV'ul Oroi^uLTiio ri dil rola ^
lôS REVUE DE PARIS.
— Il l'a dit comme je vous le dis ; Voltaire ne l'a pas inventé ;
et après l'avoir dit, il cessa d'abandonner ses jours aux langueurs
d'un sérail, il ne voulut plus être en proie à des amours lâches;
il prêta l'oreille à la voix de la guerre et à la trompette qui fai-
saient retentir la terre du Nil à la mer Noire ; il lira son poignard,
et tua la vertueuse Zaïre, comme Mahomet 11 tua Irène, afin de
n'avoir plus de prétexte...
— Vous voulez que je tue la belle Mouna !
— Non, non, cela n'est plus dans nos mœurs! verser le sang
d'une femme ! ah ! si vous saviez quels remords ont assailli votre
aïeul Orosmane! Tuer la divina Rodoki.,.. ! la divina Mouna!
oh! l'Europe chrétienne se liguerait contre vous demain; il y
aurait une dixième croisade. Soyez à la hauteur de la civilisation
européenne ; dites à celte femme qui dort ; Éveille-toi et pars ;
tu es libre. C'est ainsi que se conduisit Scipiou l'Africain ; ce
héros avait quelques millions de jeunes femmes à sa disposition,
et au fond il ne les aimait pas trop ; il n'en aimait quune , la
guerre, cette maîtresse éternelle de tous les héros. Or, un mari
vint lui réclamer sa femme; Scipion fît appeler cette épouse
infortunée, perdue dans le nombre des prisonnières, et la rendit
généreusement. Ce trait a été gravé sur bronze; voilà deux
mille ans passés qu'on le célèbre en vers, en prose, en tableaux,
en statues ; il n'est pas un écolier européen qui n'ai fait un rêve
amoureux sur la continence de Scipion. Vous êtes destiné à effa-
cer Scipion; vous l'effacerez ; vous chasserez du sérail cette
Mouna qui rouille le glaive ZuphaUjar , qui retient dans son
fourreau le saint étendard du Prophète; vous la chasserez et
vous serez grand , honoré , vainqueur. Tremble ! tremble ! ô
Grèce rebelle ! le sultan se réveille, il foule aux pieds les roses
du harem; à lui Iharmonie du canon! à lui les caresses des
balles! à lui les voluptés du sang ! ô Grèce, que tu fus mal in-
spirée , le premier jour de ta rébellion! Capitan Pacha, déroule
les voiles ; artilleur des Dardanelles, polis tes boulets de mar-
bre ! sang ! guerre ! vengeance ! mort ! sultan , je baise vos
genoux sacrés.
Daniel, épuisé d'enthousiasme, tomba aux pieds du sultan.
Mahmoud était foudroyé ; des larmes coulaient dans sa barbe;
il releva Daniel avec bonté, lui serra la main, et secouant la tête
mélancoliquement, il lui dit :
REVUK DE PARIS. 1"0
— Danieli, c'est le Prophète qui t'a couduit dans mon palais;
ta voix m'enseigne mon devoir ; laisse-moi passer dans le re-
cueillement riuure de nuit qui me reste ; retire-toi ; tu dois
avoir l)esoin de repos ; demain sera le jour des grandes résolu-
lions.
— Non, non, je ne vous quitte pas, mon gracieux maître. Je
suis l'ange des bonnes pensées j dormez, je garderai votre som-
meil j veillez, j'entretiendrai votre veille ; au lever du jour, vous
me trouverez debout, et le doigt levé vers l'Occident.
— A demain.
Le sultan prononça ce mot d'une voix sourde, il laissa molle-
ment tomber sa tête sur une pile de coussins, et s'endormit.
Rodokina était toujours endormie sur son divan , le visage
inondé de lumière. Daniel contemplait avec délices cette céleste
fille, qu'il venait d'enlever miraculeusement aux dangers de la
nuit : il jouissait de ce sommeil angélique qui le calmait; rien
n'est doux aux yeux et au cœur comme de suivre le sommeil de
la femme aimée, de compter les molles agitations de son sein, les
soupirs de son haleine, les murmures mystérieux qui semblent
trahir les confidences d'un rêve , les pensées d'une autre vie ,
dont elle seule a le secret, et qui assombrissent son visage ou le
rendent serein comme une aube de printemps. Daniel était si
absorbé dans ce spectacle , qu'il n'avait point songé encore à
jeter un coup d'œil autour de lui; un rayon du matin lui fit
lever les yeux, et il aperçut l'image de Rodokina mille fois ré-
pétée, dans de hautes glaces qui tapissaient la chambre, et se
courbaient en dôme sur sa tète. Daniel se trouvait dans l'ap-
parlement qu'Achmet III meubla de ces magnifiques glaces que
le sénat de Venise lui envoya après le traité de Passarowitz.
Jamais la volupté orientale n'avait été plus intelligente dans ses
dispositions de boudoir; Daniel frémit en songeant à quelles
fantaisies de sultan désœuvré la jeune fille avait été exposée, et
il rougit pour elle autant de fois qu'il y avait de glaces vénitien-
nes se renvoyant l'une à l'autre les girandoles et les divans.
Celte pensée rendit Daniel imprudent , lui si contraint jusqu'à
cette heure; il s'approcha de Rodokina,et illui serra doucement
la main pour la réveiller.
La jeune fille ouvrit les yeux, et vit le sultan endormi et Da-
niel assis à deux pas d'elle. Daniel mil un doigt en croix sur ses
140 REVUE DE PARIS.
It-viTS, dans raltiliule du silence , et resla quelque temps dans
cette position, pour bien s'assurerque Rodokina l'avait compris.
L'air mystérieux et le signe de Daniel frappèrent la belle Grec-
que ; elle se leva sur son séant, et fît un geste qui signifiait :
Parlez, je suis prête à tout écouter. Alors Daniel ôta son lurban
et ses lunettes , releva vivement ses boucles de cheveux , et fit
luire sur Rodokina deux yeux noirs , comme la chambre d'Ach-
met III n'en avait jamais vus sous uu front d'eunuque; avec la
même vivacité , il replaça ses lunettes et son turban. Ce fut
comme une apparition. La jeune fille porta les mains à son
front, et regarda au lambris de glaces, comme pour y chercher
un souvenir confus d'une histoire oubliée ; puis, elle regardait
l'eunuque sous sa première forme ; il avait replacé son doigt
sur ses lèvres, et montrait de l'autre main à Rodokina le jour
naissant, qui s'épanchait en rayons d'argent à travers lesjalou-
sies des balcons.
— Est-ce un rêve? dit Rodokina d'une voix basse, mais
claire.
Daniel fil le signe — non.
Le sultan s'agita convulsivement sur sa colline de coussins, et
se réveilla , en portant la main au trophée de sabres suspendu au
chevet. Rodokina reprit la pose du sommeil. Daniel s'était levé,
le poignard à la main, dans l'attitude d'un dévoué serviteur qui
garde son maître. On n'entendait, au dehors, que la voix lente et
solennelle des muzzeins qui annonçaient la prière de l'aurore du
haut des minarets.
Le sultan tendit la main à Daniel , et regarda Rodokina.
— Comme elle dort dans son innocence ! dit-il ; les rêves de
mon sommeil m'ont bien conseillé j le Prophète a parlé à son
fils iMravers la gaze des visions nocturnes; Danieli, je serai
grand comme un Français. Hier, j'ai passé la revue de mes
troupes ; elles marchent comme des régiments de Napoléon j
je veux me mettre à leur tête . et l'on parlera de moi comme
de lui.
Daniel essuyait ses larmes , car il pleurait de joie ; la plaisan-
terie tournait au sérieux.
— Danieli, continua Mahmoud, soulève la persienne du kios-
que d'Achmet... Bien... que vois-tu devant Tophana ?
— Tne corvello avec pavillon blanc , fi mifi.iinc.
REVUE DE PARIS. 141
— f.'esl/rt Porle qui part, dans deux heures, pour la rrniioc.
Ouvre ce cabinet, maintenant; tu y trouveras des costnines
francs ; j'en fais acheter de tous côtés , parce que je veux m'en
servir un jour, car je veux tout rL-vohilionntr ici. Clioisis deux
vêlements complets pour toi et pour... pour Mouna. Va réveil-
ler mon seïr-kiatib, qui dort là, en sortant à gauche, dans le cor-
ridor. Tu lui demanderas un firman de sortie et un ordre
d'embarquement scellés du sceau impérial. Tu expliqueras tout
au commandant de la corvette la Perle ; le généreux Français
le comprendra. Je te confie Mouua ; tu la conduiras en France,
auprès de sa famille...
— Sa famille existe! s'écria involontairement Daniel.
— Elle existe ; c'est moi qui Fai jirotégée à !a jiriére de
Mouna. Que pouvais-je lui refuser, à l'adoi'able enfant ? Et le
Prophète m'est témoin que j'avais attendu celle nuit pour lui de-
mander le prix du service que j'avais renchi îi la famille ùe Di-
mitry Zaccarous.
Daniel fondait en larmes.
— Cette famille est à Marseille , et mon hasnadar lui a en-
voyé sur la maison Rodokanaki une lettre de change de cent
mille francs.
— Oh! vous êtes plus grand (pie Scipion , qu'Orosmane, que
Sélim II, que Mahomet, le \ainqueur de Constantinople !
— Danieli, les instants sont précieux; je me retire (iaiis le
kiosque de la Pointe, jeté laisse seul avec Mouna; babil!e/-voii.s
et partez. Si tu rencontres quelques obstacles , viens à moi. et
je les lèverai.
Le sultan salua de la main Daniel et disparut derrière une ten-
ture de velours.
Lue heure après , deux jeunes passagers montaient Féchelle
de la corvette la Perle ^ lun, le plus petit, suivait l'autre,
avec une figure où se mêlaient des expressions de joie, d'élon-
nement, d'hésitation, d'inquiétude. C'étaient Daniel et Rodokina,
Daniel avait gardé son secret; il servait respectueusement la
jeune fille comme un esclave , et ne s'était point révélé à elle.
Pendant toute la traversée, il montra cette délicatesse héroïque.
Le trentième jour, ils arrivèrent à Marseille, et . après une qua-
rantaine de dix jours , on les débanpia.
Daniel conduisit Rodokina ilan> sa famille. C'était le soir: Di-
142 REVUE DE PARIS.
mitry Zaccarolis habitait une petite maison de campagne, à
Montolivel; elle rappelait exactement la ferme du cap Zoster ;
il n'y manquait que Rodokina et Ar^jus.
— Voilà votre fille, dit Daniel à Dimitry : je vous la rends
pure et digne de vous.
Dimitry et ses filles inondèrent de baisers et de larmes la vierge
du sérail. Dans l'excès de cette joie, le sauveur de Rodokina fut
longtemps oublié.
— Et qui êtes-vous , dit enfin Dimitry à Daniel , vous qui me
rendez la vie?
Daniel ôta le demi-masque de sole verte et de foulard qui
cachait sa figure, et dit : — Je suis votre beau-fils , Daniel de
Gersaint.
Rodokina le reconnut celle fois; elle poussa un cri de bon-
heur et perdit connaissance.
Ils furent mariés le lendemain à la chapelle du rite grec.
Mérv,
LA
SiEliR ROSE ET LA SŒIR GRISE.
CHAPITRE I]NED1T
Ue» UisloireH du Diable*
I.
C'était il n'y a pas huit jours ; l'automne pluvieuse , froide et
sombre, avait jeté son manteau de nuages sur la terre ; la nuit
était noire et triste ; on eût dit que l'hiver était venu tout d'un
coup et sans crier : Gare ! pour ne plus s'en aller. Le vent sif-
flait, l'arbre mugissait, la feuille tombait à moitié jaunie. —Par
cette triste nuit, je me promenais seul dans ce beau parc de Saint-
Cloud , dont les allées superposées ne ressemblent pas mal à une
immense échelle de verdure. Sous ces arbres, et jeté dans un
coin, le château se cache d'ordinaire , et il est assez difficile à
découvrir , même en plein jour. Mais , celle nuil-là , le château
étincelait de mille feux , on comprenait que la vie, la pensée ,
la fête, la joie, les graves soucis, les inspirations puissantes ,
étaient là-bas dans ces murs. — Et voilà justement pourquoi
j'avais le courage, à cette heure, par celte nuit funeste, de me
promener dans le parc de Saint-Cloud.
Vous savez que pour atteindre à la lanterne de Démosthè-
nes ( par quel caprice a-t-on ôlé à Diogène sa lanterne ? ) qui
est le point culminant du parc , il y a plusieurs façons de s'y
l»reuilre ; la i)lus siinidc , c'est de suivre l'allée d'en bas et de
Jîl FlEVUE DE PARIS.
inonler par la penle d'eau , à l'allée supérieure , et au bout de
cette allée, d'en prendre une autre plus élevée, et toujours
ainsi, comme on ferait pour monter le grand escalier de Ver-
sailles; — ceci est la manière vulgaire. Mais pour arriver ;\
celte fameuse lanterne, d'où la vue embrasse tout Paris, sans
rencontrer un bomme, il est une autre route admirable et dif-
ficiie que vous avez tous prise dans votre jeunesse en poussant
d'admir;î!)les cris de joie. Ce beau cbemin de la jeunesse, consiste
à aller (oui droit devant soi. par des sentiers non frayés. Tout
au l)as de la montagne , vous levez la tète, et regardantun cer-
tain point du ciel, une fugitive étoile, votre étoilede dix-buit ans,
vous vous dites à vous-même : — J'irai là ! et comme vous le
dites, vous le faites , vous allez, — par les ronces, — par les
ravins , — par les gazons , — par les sables , — vous grimpez
toujours Ouelqnefois un roober se présente . vous gravissez le
rocher ; ([uelquefois c'est un gros arbre . vous escaladez le gros
arbre; c'est là vraiment une course au clocher pour laquelle
on n'a jamais assez de bras , assez de jambes . assez de soufïle ;
à mesure que vous montez , l'ombre s'épaissit autour devons;
mais cependant, tout à vos pieds, vous découvrez comme un
océan néi)uleux, dont les vagues montent jusqu'à vos pieds. Si
bien que, grâce à ce mirage fantastique , toute retraite devient
impossible , et qu'il vous faut grimiter , giiniper encore , giim-
per toujours, ^'oilà pourtant le chemin que j'avais i)ris cette
jmit-là pour me promener dans le parcdeSaint-Clond !
Mais par ce sentier difficile, si vous saviez que j'avais une
belle escorte ! Je voyais s'élever devant moi , comme Jacob à
son échelle, une blanche myriade de beaux anges; — tous
les anges profanes qui . dans nos beaux jours , avaient ainsi
escaladé la montagne, le nez au vent, les cheveux épars , le sein
haletant, la lèvre entr'ouverte. — Koiis étions jeunes alors,
elles et nous. — Elles poussaient de petits cris joyeux dans les
airs ; elles allaient à la conquête, et leur écharpe leur servait
d'oriflamme ; elles faisaieiil ])ifn des faux pas dans cette route ,
mais elles se relevaient plus animées et plus tîères ; il me seni-
J)lait les revoir et les entendre; ainsi escorté, je marchais
dans leur sillon comme autrefois; comme autrefois je leur
tendais la main, je les encourageais du geste , je les appelais à
ma suite, et telle était la imissance du souvenir, (pie j'arrivai
REVUE DE PARIS. lii
ainsi tout au sommet de la montagne sans m'apercevoir que j'é-
tais seul.
Tout en face delà lanterne de Démosthènes est une ter-
rasse; de cette terrasse, (|uand il fait nuit, on domine un abime.
Vous voyez tout au loin comme une masse immense de papier
qu'on vient de réduire en cendres; dans ces cendres noires,
brillent un instant et s'éteignent de petites étincelles , faibles
lueurs agonisantes qui disparaissent pour toujours. Pourtant,
cette masse noire , c'est Paris . ces étincelles qui brillent et dis-
paraissent, c'est Pâme, c'est la pensée de la ville éternelle qui
s'endort i)our se réveiller peut-être demain. Jeu étais là de ma
contemplation , quand je sentis sur mes deux yeux deux petites
mains, mais si froides ! quand je dis froides, l'une de ces mains
était brûlante , c'était une sensation incroyable et que nul ne
saurait définir; la main glacée était rude au toucber, et comme
si elle eût été recouverte d'un duvet nouvellement tondu ; la
main brûlante était fine et douce comme la main d'une femme
de quarante ans; en même temps je sentis que cette créaluie
invisible était assise derrière moi, et je l'entendis me diie tout
bas, mais d'une voix mordante : — Devine. ' — C'est le diable!
m'écriai-je aussitôt. — Lui aussitôt, me rendant l'usage de mes
deux yeux. — Bien deviné, mon secrétaire Théodore !
Moi, sans me déconcerter : — Et voilà justement, mon maî-
tre, ce qui vous trompe, je ne suis pas votre secrétaire Théo-
dore, et bien m'en fâche : je suis un pauvre homme à qui vous
n'avez jamais rien dicté de bon, à qui vous n'avez pas raconlé
la plus petite histoire, pendant que vous accabliez, en effet,
votre ami bien-aimé , Théodore Hoffmann, de toutes vos faveurs,
(juc diable, monseigneur, on n'est pas partial comme vous létes !
Boiteux, ou non boiteux, vous avez pénétré (ans toutes les mai-
sons et dans toutes les âmes ; pas un toit, pas une conscience
qui aient un secret pour vous ; vous savez l'histoire de l'huma-
nité tout entière ; vous l'avez étudiée sous son aspect le jdus
triste, mais aussi le plus fécond ; vous ètej, sans contredit, le
plus grand observateur de ce monde, et quand vous voulez
écrire vos commentaires, vous n'ajypelez à vous tous les cin-
([uante ans, qu'un secrétaire unique! Vous laissez vos autres
serviteurs se morfondre à volie jjorte, et devijier, tant bien que.
mal. quelqne-uns des mer\eil!eu.\ mysitres que vous prodi-
146 REVUE DE PARIS.
giiez à votre favori ! — N'avcz-vous donc pas appris que César
fatiguait quatre secrétaires?
Tel autrefois , César en même temps ,
Dictait à quatre en styles différents.
Tout beau donc, laissez-moi en repos, me raconter à moi-
même les belles hisloiros que je sais tout bas dans mon cœur, et
si vous avez du temps à perdre, al ez réveiller votre secrétaire
Théodore qui dort sur ses deux oreilles et sous quelque table de
cabaret àl heure qu'il est!
— Là ! là ' dit le diable avec cet air guoguenard- que vous
savez, ne nous fâchons pas si rouge! Il est vrai que j'aime mon
ami Hoffmann. C'est un puissant esprit qui lutte avec moi de
finesse et de naïveté, ei qui n'a jamais tremblé' je ne connais pas
d'homme qui prenne plus au sérieux les écrits les plus épou-
vantrdiles! il aime l'odeur du soufre, comme d'autres l'odeur de
la rose. Enfin je l'aime; mais toi, mon fils, je ne te hais pas
non plus. Tu m'as rendu quebiues bons otïices, et sans me con-
naître, que je n'ai pas oubliés. Le premier, tu as pris en main la
cause du roi Louis XV (j'ai son âme! ) et de ses maîtresses , et
j'ai dit, en parlant de toi: f'oilàunbon compagnon! Tu ai-
mes le rouge et les mouches ; l'odeur du musc ne le déi)laît pas ;
or, en morale, du rouge des femmes à la queue du diable, des
mouches aux cornes, du musc au soufre, il n'y a qu'un pas.
Ce que tu n'as pas assez, à mon gré, et ce qui te manque pour
que jamais lu sois digne d'écrire sous ma dictée, c'est la croyance.
Tu ne croisa rien; tu as beau faire, c'est dans ton sang. Tu
ne crois pas au diable , comment veux-tu (jue le diable croie
à toi? Même à présent tu me regardes, lu me flaires, tu ouvres
de grands yeux, comme si j'étais un jilialanstérieu, un humani-
taire, une ci-devant Muse de la patrie. — Rassure-toi, mon fils,
je ne suis que le diable, et. puisi;u'il fait nuit, puisqu'il fait froid,
je le raconterai une histoire, si tu veux.
Comir.e il disait ces mots, je me rappelai queFrédéric Soulié,
dans les Mémoires du Diable . nous raconte une des habitudes
de son liéros, el je cherchai dans ma poche un cigarre. Le dia-
ble devina ma politesse. — Tiens, me dit-il en m'offrant un
morceau de bois mort, fume-moi cela. En même temps il tournait
HE VUE DH PARIS. 147
dans ses doigls des liraiiches de saule, il frottait dans le crcnx
de sa main un des bouts de ce cigarre improvisé, et nous voilà
fumant comme deux fnres,- seulement je remarquai fort bien
que le diable, qui ne fait rien comme les autres hommes, met-
tait dans sa bouche le bout du cigarre tout allumé, — particu-
larité remarquable que Frédéric Soulié a oul)lié de consigner
dans leurs Mémoires.
Maintenant, reprit le diable, que veux-tu que je te raconte ?
— Puis devinant ma pensée : — Oh! me dit-il, tout ce que tu
voudras excepté cela. Non, ce n'est pas moi qui te raconterai
tout ce qui s'est passé il y a cinq ans dans ce palais aujourd'hui
si calme. Non, ceci n'est pas une histoire en l'air, qui se raconte
de diable à homme ou d'homme à diable j mais parlons d'autre
chose, si tu veux.
Ainsi parlant, il détournait la tête des hauteurs de Saint-Cloud,
où ma pensée l'avait porté malgré lui (il y a des pensées si étran-
ges, des désirs si violents, qu'ils sont plus puissants que le
diable); moi, à mon tour, obéissant involontairement à cet être
assis à mes côtés , je jetai les yeux sur l'étroit et rude sentier
que j'avais parcouru pour arriver jusqu'au lieu où j'étais assis.
Le sentier, tout à l'heure si sombre, était illuminé par une
clarté douteuse :dans cettelumière blafarde s'a;jitaient plusieurs
personnes, hommes et femmes , occupés à tous les soins de la
vie de chaque jour. Ces hommes étaient devenus gros et lourds,
ces femmes avaient perdu depuis dix ans le charmant embon-
point et la douce pâleur de leur seizième année j les uns et les
autres étaient occupés de mille soucis cruels , de mille ambi-
tions mesquines, de mille désirs puérils. — Quelle est donc cette
vilaine troupe ? m'écriai-je. — Eh ! dit le diable, c'est la troupe
chantante et dorée qui tout à l'heure t'accompagnait dans
l'ouibre, à travers les buissons , en chantant de folles chansons
d'amour.
— Ce qui te prouve , ajouta le diable en me prenant le bras ,
que lorsqu'on fait tant que de jeter un regard en arriére, c'est
une grande imprudence de ne pas aller au delà de quelque dix
ans. Dix années de moins , c'est (luchpie chose de si mesquin et
de si triste , c'est un passé si misérable , qu'on se fait horreur à
soi-même. Autant vaudrait dire à l'horloge qui vient de sonner
minuit ; Sonne encore! L'horloge ne l'apprendrait guère que
148 REVUE DE PARIS.
ce que tu sais déjà, à savoir, qu'il est minuit. Quand donc tu
veux évoquer le passé, fais en sorte que ce passé soit si loin de
toi , que lu ne sois pas compromis d;ins celle solennelle évoca-
tion. Allons, c'en est fait , et puisque lu le veux, ces vieux
hommes de trente ans el ces vieilles femmes de vingt-cinq ans
vont disparaître. Je ne viens pas ici pour te chagriner.
En même temps, il soufflait sur le sentier, et toutes ces tristes
figures disi)araissaienl, et je ne voyais plus , accrochées aux
branches flexibles, que quelques bouts d'écharpes bleues el blan-
ches . et sur le gazon des pas légers . et dans les airs de petits
cris de joie , et je compris que , pour évoquer la jeunesse éva-
nouie , il y a en nous quelque chose do plus puissant que le
diable ; — c'est le cœur !
Le diable entendit ma pensée.
— Maintenant, dit-il, il faut que je commence mon récit;
aussi bien, voilà assez longtemps que je le prépare. — Dans ces
amas de maisons noires . non loin du dôme des Invalides, qui
ne ressemble pas mal . vu d'ici , à la marmite renversée de
quelque pacha à trois queues ; — dans ces rues qui s'entre-
croisent de mille façons diverses, — entre deux jardins, — à
côté d'un ancien couvent de carmélites ; — vois-tu...
— Je ne vois, lui dis-je. qu'une masse noire, faiblement éclai-
rée par quelques feux-follels qui s'éteignent en voltigeant.
— Eh bien donc! regarde! me dit-il.
En même temps il plaçait devant mon oeil droit , en guise de
lorgnon, cette main glacée donl je vous ai parlé tout à l'heure.
Cette main produisit sur mon nerf optique un effet incroyable.
M. Arago , au sommet de cette tour où il veille sur les comètes
errantes, tout prêt à leur indiquer leur route , n'a pas d'instru-
ments d'une o|)lique plus claire et plus infaillible.
— Oui, m'écriai-je , maiFitenant je vois le dôme des Invali-
des ! Il reluit comme l'armel de Menbrin sur le crâne de don
Quichotte. — Je vois , au boul d'une rue à la droite de l'hôtel ,
une maison en ruine , et celle maison est encore toute remplie
de cellnles, dortoirs , réfectoires; el, — l'horrible aspect! —
voici un terrible cachot, sans air, sans lumière, sans espoir!
— Regarde loujours , disait le diable. Qw vois-tu ?
— Je vois maintenant (pi'un mur épais si-pare ce monastère
d'une maison calme et sombre et tranquille. Les murs de cette
REVU': l»E l'MU^. U't
nidlson conseï veiil encore des vestiges non éiiiiivoques d'un
grand luxe. Les plafonds sont chargés d'amours à demi nus et
de ^ énus plus nues que les amours. Sur ces murailles sont en-
core, à demi effacés, des chiffres, des emblèmes. C'est là un
contraste éclatant avec ces autres murailles, froides, inanimées,
terribles , sanglantes. — Mais où donc eu voulez-vous venir,
monseigneur ?
Ici le diable frotta sa main sur sa poitrine , comme faisait son
lorgnon le jeune dandy de l'Opéra, quand cette belle et puis-
sante Taglioni, notre regret à chaque soirée de l'hiver, descen-
dait lentement du troisième ciel, ofi elle était cachée parmi les
Jleurs. H me parut que ce verre grossissant était devenu encore
plus terrii)le.
— Regarde bien*, ajoutait le diable. Vois-tu , dans la mu-
raille qui sépare le couvent de cette élégante petite maison, ja-
dis consacrée à tous les vices , une porte habilement dissimulée,
du côté du couvent, par des clous de fer, du côté de la petite
maison, par des peintures lascives ?
— Je vois, en effet, une muraille , dans celte muraille une
porte presque invisible. D'un côlé, une cellule de religieuse ; de
l'autre côlé, le boudoir d'une fille de 1 Opéra. Mais autant que
j'en puis juger par la décoration que vous préparez avec tant de
soins , vous allez, monseigneur, me raconter une vulgaire his-
toire, moitié sacrée , molié itroîane , <|ui se passe A la fois sous
le voile de serge et sous le voile de gaze; — quelque sotie in-
trigue d un marquis d'ancien régime avec une religieuse retenue
dans ce cloître par des vœux éternels. — S'il en est ainsi, sei-
gneur diable, vous pouvez rengainer votre histoire ; il y a long-
temps que nous la savons.
— Impatient jeune homme ! s'écria le diable en crachant la
cendre de son cigarre ; avec leur rage de tout deviner, on ne
pourra bientôt plus raconter luie honnéle petile histoire ! Je veux
ce{iendant te raconter mon histoire, ajoula-t-il, et lu l'écouteras
bon gré mal gré. Tu es tombé entre mes griffes, il ne sera pas
dit que tu en sois quille à si bon marché. Preiuis donc ta peine
en patience. Autrefois , pour te punir de ton impolitesse, j'au-
rais pris et emporté ton âme; mais qu'en faire aujourd'hui ?
j'ai des àines à revendre. Kcoute-moi donc, et itermets-moi ,
avant de faire agir mon dram'' , de disposer mon théâtre ;> mon
15,
151) KliVL'L DE l'AKlS.
Si'à. C'osl bien le moins que moi, le diable, j'use des inùmes
droits que le dernier faiseur de mélodrames, expliquant à son
parterre comment le palais où vont entrer ses personnages, a
été bàli tout exprès pour cette fable dramatique ; comment il
y a ici une fausse porte, plus loin un corridor, plus loin un sou-
terrain ; comment cette fenêtre donne sur les Alpes, et cette
autre fenêtre sur le mont Apennin ; comment il y a un balcon à
votre gauche , un précipice à votre droite. En même temps no-
tre homme vous i-emet un trousseau de clefs, comme dans le
conte de la Barbe-Bleue. Si , par malheur, vous oubliez une seule
des indications de l'architecte dramatique ; si vous perdez une
seule clef du trousseau, — crac ! — il n'y a plus de mélodrame !
C'est l'histoire des chèvres que passe le chevrier dans Don
Quichotte. Je reprends donc mon récit :
Ce couvent que tu vois là-bas, à côté de cette jolie maison, et
qui est aujourd'hui occupé par un marchand de bois, était en-
core, avant 1788, rempli de religieuses carmélites (jni vivaient
dans toute la sévérité de leur ordre. Cette maison A côté, qui
porte un écriteau : Maison à louer, et que personne ne veut
louer, parce que cette maison est trop éloignée du vice parisien
et qu'elle n'a pu se façonner encore aux habitudes bourgeoises,
était, en ce temps-là , une de ces petites maisons reculées où les
grands seigneurs d'autrefois se venaient reposer de leurs excès
en plein jour, par d'autres excès nocturnes et cachés, s'étudiant
ainsi à rappeler de leur mieux les belles nuits des petits appar-
tements de Versailles. Sois tranquille , je ne te ferai, à ce pro-
pos , ni déclamation , ni morale. Je n'ai jamais compris com-
ment on pouvait avoir tant d'émotions de tout genre, à propos
d'un fait historique. L historien qui se passionne pour ou contre
l'histoire qu'il rapporte, me paraît un insensé. Le fait n'a pas
besoin de commentaires, par cela même qu'il est un fait ;
mais ne remplaçons pas une déclamation par une autre décla-
mation.
— Donc . ily a de cela à peu près cinquante ans...
A ces mots prenant la parole :
— Ualte-là, mon maître ! m'écriai-je; mais il me semble que
vous n'êtes guère d'accord avec vous-même. iNe disiez-vous pas
tout à l'heure que ce n'était pas la i)eiiie d'évoquer des souvenirs
si voisins de nous, et qu'A <'(ni|) sûr. dans <le pareilles évoca-
Ki;VL'l-: DL l'AKIS. loi
lions, il n'y avait pour nous iiiie des hinailialions à recueillir ?
— Je disais, reprit le diable, que je suis un fou et un insensé
de parler ainsi, dans la simplicité de mon esprit, avec de pareils
êtres incomplets et pétulants, qui ne savent rien et qui veulent
tout savoir. Il faut , en vérité , que je sois bien oisif pour uiar-
rèter avec un auditeur de votre espèce , qui m'interrompt sans
respect à chaque phrase que je commence. Me prends-tu donc
pour un faiseur de vaudevilles de bas étage ' Ai-je donc 1 air
d'un poète de carrefour? Apprends que ce qui fait que le diable
est le diable , c'est-à-dire que le pouvoir est le pouvoir, que la
volonté est la volonté , c'est au contraire l'inexorable logique
des gestes et des pensées du diable : d'un être comme moi tout
se tient , le commencement , le milieu et la fin. Tout à l'heure ,
quand tu détournais la tète avec effroi des grisettes , des sou-
brettes, des comédiennes , des jeunes femmes et des jeunes gens
qui ont été les amis et les compagnons de ta folle jeunesse , je
t'ai expliqué comment tu avais eu tort d'évoquer ces dix années
de ta vie, et comment , s'il est permis à lliomme de revenir en
arrière , ce n'est jamais en passant du lendemain à la veille. —
Mais à présent que je te parle de cinquante ans, tu m'arrêtes et
lu me dis : — L'est trop peu encore. Insensé ! Comme si ces
cinquante années ne comprenaient pas une révolution, et comme
si cette révolution ne pouvait jtas compter au moins pour trois
siècles! Dans ces cinquante ans dont je parle, l'humanité, c'est-
à-dire riiomme et le diable , l'âme et le corps , la pensée et l'ac-
lion, ont plus vécu qu'ils n'avaient fait depuis le commencement
du monde. Cinquante ans! Mais je reprends mon récit où je
l'avais laissé.
Donc, il y a de cela cinquante ans , plus ou moins, la vieille
société française , minée au dedans, se croyait encore éternelle.
Elle jouait avec les principes qui la devaient renverser de fond
en comble, tlle appelait cela se jouer avec le paradoxe. Cepen-
dant toutes choses étaient debout et avaient gardé une appa-
rence de force et de vie incroyable : l'armée , l'église , la ville ,
la cour, le parlement, l'aristocratie, les nobles , et tout au bas
le peuple, qui tremblait encore devant le lieutenant de police ,
et qui avait peur de cette Bastille qui ne tenait plus qu'à un
souffle. Au milieu de ce chaos organisé se tenait, immobile en
apparence, mais déjà allendant l'hiiire du triomphe, une armée
152 RKVLK DE l'AHIS.
d'espril lévollés, plus formidable mille fois que celte armée
d'angps rebelles que Milton a cbanlés. Ab ! Satan! Satan; si tu
avais eu à tes ordres une pareille pbalange! Voltaire, Diderot,
d'Alenibert, Rousseau, 3Jontesquieu, quelle trouée tu eusses
faite dans la pbalange céleste; mais, pauvres diables que nous
étions, nous n'avions, pour nous battre, que ce grand canon
dont parle Milton. Pour qu'il eût porté loin, ce canon , il eût
fallu le bourrer avec les feuilles du Contrat social.
Pardon, ajouta le diable, je crois (jue je m'oublie en vaines
dissertations. Que voulez-vous? j'ai la tète sireni)'.lie de romans
modernes , de drames modernes , de mémoires . de révélations,
sans compter qu'on vient d'inventer une autre esitèce de torture
morale qu'on ai)pelle Histoire des salons de Paris! C'est à en
perdre la tête ; mais on a la tète forte , heureusement.
Donc, il y a de cela cinquante ans, plus ou moins, vivait
loin de Paris , loin de Versailles , un honorable gentilhomme
plein de bon sens et de courage. 1! avait tant de sens, qu'il avait
deviné que, pour ne pas périr si vite, l'aristocratie française
aurait dû se défendre et non pas s'abandonner à plaisir. Il avait
tant de courage , qu'il osa résister au double envahissement de
la philosophie et du peuple. Dans 1 incroyable délire qui s'était
emparé de tous les gens de sa caste , le vieux comte de Fayl-
Billot (c'était son nom) vivait seul avec ses tristes pressenti-
ments. Il avait perdu son iils uuique à la bataille de Fontenoy, et
il en rendait grâce au ciel . car au moins savait-il à jamais son
nom étenit , et, de ce coté-là était-il sans inquiétude. Son fils
mort, il lui restait deux filles, Louise et Léonore, d'un naturel
bien différent: Louise, c'était l'ange , Léonore , c'était le dé-
mon. L'une était si pure, que jamais pensée mauvaise ne put
approcher même de sa tète et même en songe ; l'autre était
déjà pervertie à quinze ans. Toutes deux étaient belles de la
même beauté. Mais je suis bien bon de me fatiguer à le faire
des descriptions, comme si jetais un conteur ordinaire. Regarde
plutôt.
Je vis en effet , toujours à l'aide de cette main transparente
du diable, dans un beau jardin du vieux temps, deux jeunes
filles à peu près du n:éme âge, — seize ans ù peine. Je reconnus
Louise au calme de sa belie figure , à la blancheur transpa-
rente de son teiiit . à Téciat de son regard Ideu comme le c;el !
RE\ LE [>K l'A RIS. 1 '..>
.lo reconnus Léouore à la vivacité de ses iegar«Is , à la pétu-
lance de sa démarche , à ragitalion impatiente de toute sa per-
sonne. Celle révolution qui couvait soiu-dement dans la nation
française avait pénétré dans les recoins les plus cachés de ce
peuple. Elle ne s'était arrêtée ni à la porte du temple , ni au
seuil des couvents. Elle fermentait dans les plus jeunes cdurs et
dans les âmes les plus candides. En ce temps-là, plus d'une
jeune fille se relevait la nuit pour lire , ù la lueur d'une lampe
infernale, la Pucelle de Voltaire, ou la Religieuse de Diderot,
Celait dans toutes les consciences, jeunes ou vieilles , un bruit
sourd, frénétique, implacable, contre les institutions rerues. Ja-
mais je n'avais compris comment celte révalle du fait contr<'
l'idée, du présent conlre le passé, de la philosopiiie contre la
loi, était une révolte générale, comme je le comprenais h cette
heure, en voyant la figure de Léonore; jamais aussi je n'a-
vais compris la beauté humaine dans toute sa perfection , la
grâce dans toute son innocence, la vertu dans toute sa séré-
nité, comme je les compris en voyant la douce figure de
Louise. — Comprends-tu, me dit le diable, ce que je veuxdiie
à présent ?
— Oui, lui dis-je ; rien qu'à voir les deux sœurs, je com-
prends que Louise c'est la jeune fille doucement épanouie au
souffle de son seizième printemps , pendant que Léonore c'est la
fleur violemment ouverte à l'agitation de toutes les passions inté-
rieures. — Voilà une métaphore bien ambitieuse, me dit le dia-
ble, et qui ne vaut pas grand chose ! Je n'ai pas voulu te dé-
montrer une métaphore; j'ai voulu te prouver que mon histoire
était vraie, quoique bien étrange. La vérité de mon histoire est
prouvée par le visage des deux sœurs ; et que vos romanciers
seraient heureux s'ils pouvaient voir ainsi , avec l'œil de leur
esprit, les figures de leurs héroïnes ! Ils n'en seraient pas ré-
duits à nous faire des descriptions si longues, si minutieuses
et si obscures; ils verraient plus clair dans leur imagina-
tion et dans leur esprit !
Malgré lui, ])ére de ces deux filles que tu vois là , le vieux
comte deFayl-Billotétait un philosophe, mais un jibilosophe à sa
manière. Quand ses deux filles eurent seize ans , il devina, aussi
bien ipie lu viens de le deviner, les inclinations de l'une et de
l'autre. Évidemment Louise serait la consolation de sa vieillesse.
1S4 REVUE DE PARIS.
Léonore en serait le déshonneur. Il vil cela neltemenl , sans
hésilalion ; il bénit Louise et il eut penr de Léonore. Et comme
il avait déjà renoncé à son lils mort, il résolut de renoncer
aussi à cette fille vivante. Il déclara à Léonore qu'elle ne met-
trait pas le pied dans le monde el qu'elle resterait au cou-
vent .
Tu crois peut-être que Léonore s'épouvanta à cette nouvelle
et qu'elle essaya de fléchir son p^re; c'était une intelligence trop
ferme et trop énergique pour s'abaisser à prier, surtout à prier
son père. Dans ce relâchement général de tous les pouvoirs,
Léonore avait très-bien compris que l'autorité paternelle ne te-
nait qu'à un fil, non plus que l'autorité royale. Elle sentait dans
sa projjre conscience (pie l'édifice social était miné et qu'il allait
tomber en ruines, et elle élait sûre qu'au milieu de ces ruines
elle saurait trouver une fente assez large pour s'échapper et pour
être libre. Elle déclara donc à son père qu'elle prendrait le
voile, et en effet elle prit le voile le jour même ou sa soeur Louise
se maria.
Toute sa vie, Louise avait eu peur de sa sœur. L'ironie de Léo-
more flétrissait toutes choses autour d'elle , el jamais Louise
n'avait compris qu'on pût rire ainsi à tout propos des croyances,
des atfections, des devoirs; Louise élait comme une pauvre fille
échappée de Saint-Cyr, à la chaste tulelle de M"e de Maintenon,
qui se serait trouvée jetée tout d'un coup dans les orgies de la
régence. Son père, qui l'aimait, et qui avait porté sur elle toutes
les affections de sa vie, maria cette fille bien-aimée à un beau
jeune homme , le marquis de Cinlrey , qu'on renommait en ce
temps-là pour ses bonnes mœurs. Mais, hélas ! si tu savais, mon
fils, quelles étaient les bonnes mœurs de ce temps-là, comme tu
mépriserais la jeunesse dorée de ce siècle ! Quand, par hasard,
je vois messieurs vos gentilshommes à la mode, ceux que vous
appelez fièrement vos roués, vos débauchés, vos joueurs; quand
je compare vos Lauzun, vos Richelieu de ce siècle, même aux
valets de chambre du maréchal de Richelieu, je me prends à
sourire de pitié. Tous ces petits messieurs, que votre époque re-
garde avec admiration comme le nec plus ultra de la rouerie
humaine, n'iraient pas aux lalons des plus sages abbésdeSaint-
Sulpice en 1704. Ces messieurs sont ivres-morts à l'heure où
le wiii^sièclecominençail à boire; une journée de jeu les ruine ;
REVUE DE PARIS. lo3
ils courent, depuis dix ans, après une demi-douzaine de filles
qui sont toujours les mêmes, sans qu'il y ait moyen, pour eux,
d'éviter, quoi qu'ils fassent, un bon mariage et une bonne place
(pielque part. Tu ne peux donc pas absolument, à l'aide de ces
petits messieurs, te faire la moindre idée de la vertu et de la sa-
gesse du marquis de Cintrey.
Cependant le vieux comte le prit pour son gendre, faute d'un
meilleur. Cintrey étaitfier, il parlait peu, il était mécontent de la
cour, il avait reçu en duel une large balafre au milieu du visage;
il lisait beaucoup les Nuits d'Young et le Shakspeare de Le-
touriieur; il était insolent avec tout le monde, et surtout avec
ses vassaux; il n'avait pas souscrit à V Encyclopédie, il haïssait
Voltaire, il méprisait Rousseau, il levait son chapeau quand il
parlait du roi Louis XIV; le vieux Fayl-Biilot put donc croire
que sa chère Louise serait en effet trop heureuse avec un homme
d'un si noble caractère.
En effet, dans les premiers temps de son mariage, Louise s'es-
tima heureuse et digne d'envie. En ce temps-là, les honnêtes
filles obéissaient facilement à leur père; elles étaient peu dispo-
sées aux maux de nerfs et aux vapeurs ; elles aimaient, sans dis-
grâce , le mari qu'on leur ordonnait d'aimer. Quand je vois,
dans vos romans, vos femmes, jeunes et vieille^, qui pleurent,
qui gémissent, qui se tordent les mains, pour un oui el pour un
non qui les contrarie, je ne sais que penser. Les honnêtes fem-
mes de ces temps de licence sont de beaucoup supérieures aux
honnêtes femmes de ce temps de vertu. Louise aima son mari;
elle eut un bel enfant, et son amour pour son mari redoubla.
On citait partout celte jeune femme, qui avait vingt ans, comme
un modèle de piété filiale, de vertu conjugale et d'amour ma-
ternel. Elle avait le respect de lous les hommes et le respect
de toutes les femmes. Malheureuse créature, elle a bien souf-
fert!
Celle exclamation de pitié, dans la bouche du diable, m'étonna
au dernier point. — Qu'avez vous? lui dis-je, il me semble que
vous jdeurez sur la vertu ? voulez-vous bien n'être pas ridicule
à ce point-là !
— Eh pourquoi donc, reprit le diable , n'aurais-je pas un bon
mouvemenl de temps à autre? Quel est l'homme, je dis le plus
méchant . qui , après avoir tué son ennemi, ne se seule pas ému
156 REVUE DE PARIS.
enreganlaiit ce cadavre élendu A ses pieds? Moi, je suis ainsifait,
que je souffre à la fois du malheur des honnêtes gens et du suc-
cès des vicieux ; tout ce qui est dans l'ordre me révolte, et aussi
fout ce qui est hors de l'ordre. El voilà justement ce qui i)rouve
que je suis tout i'i fait maudit. Cette femme, dont je parle, a été
bien malheureuse ; c'est là un de mes chefs-d'œuvre, dont je
suis le plus triste et le plus fier. Mais en ce temps-là, je n'avais
à commettre que ([uelques petits crimes isolés pour ne pas me
rouiller dans l'oisiveté. A l'époque de la révolution française,
les événements étaient plus forts que moi même ; je fus ohligé
de me mettre à l'écart pour ne pas être emporté, moi aussi, dans
cet horrible lourhillon, avec le trône eiraulel, et afin qu'après
la tempête. quel<iue chose de surhumain restât dans celte France
de François 1" et de Louis XV, que j'ai toujours aimée. Comme
il ne m'était pas donné à moi de finir la révolution française,
pas plus qu'il ne m'avait été donné de la commencer, car c'était
unereuvreau-dessusdes forces d'une puissance misérable comme
est la mienne, j'avisai dans ce petit coin de Paris cette femme,
cette Louise, belle, honnête, estimée, aimée, heureuse, et je me
dis en moi-même: « Laissoiis déplus puissantes intelligences
bouleverser la France, cette femme me suffira! ■>
Puis le diable ajouta : — Regardez plutôt ! ne voyez-vous
pas notre petite maison élinceler soudain de mille feux?
— Oui. en effet (et, en même temps, je regardais de toutes les
forces de mon âme) , tout s'apprête , dans cette maison , pour
une fête splendide. L'argent ciselé, le bronze et l'or, les cristaux
légers comme l'air, les fleurs les plus rares, les velours tendus
sur les bois sculptés à jour, la dentelle et l'ivoire luttant de légè-
reté et de transparence. Ouelles formes riantes ! quels chefs-
d'œuvre étincelants ! quel enivrement universel ! On dirait qu'eu
ce beau lieu tout vous sourit d'un sourire éternel. Les sophas
vous tendent les bras comme autant de prostituées en délire;
les fauteuils vous bercent doucement en chantant un air àboire ;
les beaux lapis vous portent sans vous toucher; les satyres dan-
sent en portaiit les bougies allumées; les chenets se traînent à
vos pieds, chargés d'une Hamme odorante; la pendule se dan-
dine gracieusement eti sonnant les heures que vous aimez le plus;
du plancher, du plafond, des murailles, se détachent légère-
ment les dieux et les déesses de la fable; les têtes se couron-
KtMli m PARIS, ]b7
lient de roses; les ceintures se re'àclient; les seins commencent
à battre doucement. One d'esprit! quels murmures ! quels sou-
pirs î quelle audace ! Eu vérité, ces femmes, (jui entrent ainsi eu
se tenant par les mains, vous ])rûlent rien qu'à les voir; leur
pied esl une Hamme qui éclaire leur jamlje jus(iu'à la jarretière ;
de leurs deux mains sortent des étincelles , de leurs cheveux
(omhent des perles; leur cou est effilé comme le serpent; leur
gorge est en délire, et leur cœur est froid comme le marbre; la
gaze les touche à peine , et s'écarle en frémissant. As-tu vu (je
tutoyais le diable! ), as-tu vu celle-là qui cache un petit signe
noir dans le i)li de son sourire? — et celle-là, dont le bras, d'un
b!anc mat, écrase l'or qui l'entoure? — et celte autre qui sourit
comme une folle ? et cette autre qui s'admire dans cette glace
brillante-, et qui retourne languissammeut sa tète pour regarder
son épaule, et qui dévore sa propre beauté d'un œil impudique,
tant que ce regard peut aller? Ah ! finissons, finissons! je suc-
combe ! je me meurs ! Disant ces mots, je rejetais bien loin de
moi cet enivrant spectacle ; lediablejouissaitdemon étonnemeut
et do mon émotion.
~ N'est-ce pas, jeune homme, me dit-il d'un ton goguenard,
qu'en ce temps-là nous comprenions un peu mieux que vous ne
faites aujourd'hui, tout l'altiiail du plaisir et de l'amour? Nous
étions passés maîtres dans tous ces fins détails de la fête et delà
joie. Rien qu'à notre luxe, on nous reconnaissait pour des gens
nés dans l'or, dans la grandeur et dans la soie. Nous étions na-
turellement gentilshommes, et. définis nous, vous n'avez vu que
de misérables contrefaçons. Pauvres petits bourgeois que vous
êtes ! J'ai ri biensouvent,eu vous voyant vous arranger à grand'
|)eine. dans quelques chambres écartées d'ime maison à ciu(|
étages, un xvme siècle à votre usage. Mes petits messieurs, vous
avez beau dorer et redorer de vieux meubles, vous avez beau
commander des sophas tout neufs, ni vos peintures, ni vos ve-
lours, ne ressemblent à nos peintures et à nos velours. Et quand
bien môme vous seriez parveiuis à imiter (juchpie peu tout ce
luxe que tu vois là, la chose plaisante! vous introduiriez dans
ces demeures des marchandes de modes, des femmes d'huissier
ou des clercs de notaire : mesquine et ridicule parodie de la di-
gnité humaine!
Ainsi parlait le diable; moi cependant je ne rècoulais plus, et
^) 14
15S REVUE DE PARIS.
tout entier au spectacle que j'avais sous les yeux, je regardais.
Quand toute cette fête fut l)ien préparée, entrèrent, pêle-nîêle ,
de jolies femmes indécemment parées, entrèrent aussi de beaux
petits jeunes gens à l'air fin et spirituel ; toutes les belles ma-
nières du beau monde se déployaient à l'aise dans ces riches sa-
lons ; des serviteurs empressés et invisibles dressaient la table, le
vin, les fleurs , la glace, le gibier envelop|)é dans ses plumes
brillantes, toutes les choses qui sourient naturellement dans le
verre, dans la porcelaine, autoui des lustres, autour des femmes ;
jamais si vives ne m'étaient apparues , même dans mes songes
d'été, toutes ces splendeurs.
— Par-Dieu ! dis-je au diable, je conçois maintenant que tous
ces gens-là soient morts sans se plaindre : ils savaient ce que
vaut la vie, ils en avaient cueilli toutes les tleiirs, épuisé toutes
les coupes, étudié et gaspillé une à une et toutes à la fois, toute
les grâces, toutes les voluptés, toutes les nudités; par-Dieu ! ce
n'est pas si difficile de mourir quand on est ainsi arrivé au plus
haut point où peut monter l'esprit, la révolte, l'orgueil, la puis-
sance, l'égoïsme, le mépris pour tout ce qui n'est pas soi !
— Je vous ferai remarquer, reprit le diable, que votre inter-
jection : par-Dieu! n'est pas polie s'adressant à ma personne.
Il n'y a même pas si longtemps qu'à ce seul mot j'aurais été
obligé de disparaître brutalement, en laissant après moi une
longue odeur de roussi. Les progrès du siècle et l'anéanlisse-
ment de toute espèce de préjugé me dispensent heureusement
de cette cérémonie. Bien plus , tu ferais le signe de la croix
avec de l'eau bénite, que mon devoir de diable bien élevé serait
de n'y pas prendre garde. Cependant je t'avertis que la chose
m'est peu agréable, par la raison toute simple qu'on n'aime pas
à parler à des gens de mauvaise compagnie. Mais , pauvre fou!
quant à ce que tu dis de cette vie de fête et d'opulence , je le
trouve bien insensé en vérité ! Si (u savais quelles misères ca-
chent ces sourires , quelles vanités cachent ces velours , quels
gémissements plaintifs ces sophas ont entendus! Ce n'est pas
à moi de te faire de la morale ; mais si je voulais soulever un
coin de cette draperie soyeuse et nonchalante, quelle torture!
Tous ces jeunes gens que tu vois-l;i, jeles ai bien aimés, ils ont
été mes compagnons et mes frères; je me suis battu avec leur
éi»ée, j'ai parcouru la ville sous leur manteau, j'ai emprunte leurs
REVUE DE PABIS. 159
mains blanches, leurs armoiries et leurs visages, pour dompter,
pour séduire, pour perdreà jamais plus d'une innocence rougis-
sante qui se perdait enfermanllesyeux. Plus d'une fois, sous le
masque de ces petits marquis, dont les grands-pères avaient été
fauchés par le cardinal de Richelieu, et qu'eux-mêmes attendait
l'échafaud, me suis-je perdu dans le bal de l'Opéra, cherchant tout
simplement !a reine de France, et cependant, tout en partageant
leurs désordres, me suis-je écrié en moi-même : Les imbéciles !
comme ils se perdent à plaisir! Comme Us n'ont pour eux-
mêmes ni pitié, ni respect! Tous ces privilèges que leur avaient
ramassés leurs pères avec tant de périls et de damnations éter-
nelles, ils les jettent au vent aujourd hui , comme si demain ils
devaient être les maîtres de cette poussière , et lui dire encore ;
Obéis-nous ! Les insensés ' ils ne songent même pas à se défen-
dre contre cette bête qu'ils ont déchaniée et qu ils appellent le
peuple. Ils jouent avec le lion , comme si le lion n'avait pas ses
dents et ses griffes. Pour s'amuser sans chagrin de pareilles or-
gies, qui perdent à la fois le passé et le présent d'un peuple , il
faut être comme moi presque éternel. Voilà pourquoi, même
dans ces folles nuits de débauche , si tu veux y voir à fond , tu
trouveras quelque chose de triste qui fait peur. Ici ,1e diable se
mit à rire de sa propre moralité.
Moi, cependant, je regardais toujours dans cette maison toute
remplie de lumières, de silène - passionné, de gourmandise, d'es-
prit et d'amour. Tous les jeunes invités à cette fête étaient arri-
vés; un seul manquait encore et déjà on paraissait ne plus vou-
loir l'attendre , quand enfin nous le vîmes arriver. C'était un
homme jeune encore , d un aspect sévère. Il avait pris de bonne
heure une attitude sérieuse, et il conservait cette apparence
même dans l'orgie. Il était vêtu de noir , son épée était sans
nœud; sa perruque était presque sans i)oudre. Il prenait un soin
incroyable pour modérer la vivacité de son regard , la gaieté
de son sourire; c'était un des tartufes de ce temps-là, car, hélas !
toutes les époques ont eu leurs tartufes; seulement en ce temps-
là la vertu n'était plus une vertu dévote , c'était une vertu aus-
tère. Il avait renoncé à la haiie avec sa discipline , pour se
couvrir du manteau de Brulus et du chapeau de Guillaume
Penn. Cet homme-là était très-curieux à étudier. Ses amis et ses
maiiresses acceptaient fort bien toute celle humeur. En gêné-
160 KEVUE DE l'.UWS.
l'ai , il y n dans l'hypocrisie une loulepuissance presque surna-
turelle qui fail qu'on l'accepte presque malgré soi , et que nul ,
pas même la fille de joie prise de vin , ne peut et n'ose l'abor-
der de front. C'est une idée que Molière aurait dû avoir de met-
tre Alceste , son inisanlrope , aux prises, non pas avec Philinte ,
mais aux prises avec Tartufe. La belle s^loire pour Alceste d'é-
craser Pliilinfe! 3Iais l'admirable spectacle c'eût été là, Alceste
démasquant Tartufe! Cependant puisque Molière ne l'a pas fail,
il faut que la chose soit impossil)le. C'est qu'en effet l'hypocri-
sie sera toujours plus puissante et plus hardie que la vertu.
L'hypocrite est aussi habile <iue le vertueux , mais il a de pius
sa propre scélératesse. Il a tellement étudié! a vertu , ne fût-ce
que pour en prendre les dehors, lelanf;a{',e , toutes les apparen-
ces extérieures, qu'il eu connaît le fort et le faible , et qu'il l'at-
taque le plus souvent par ses propres armes. Ajoutez que la
vertu inquiète le vice , et que l'hypocrisie le rassure. Le vicieux
n'est j;imais plus à l'aise que lorsqu'il est en compagnie avec
un hypocrite. Ils s'entendent à merveille, ils se protègent, ils se
défendent l'un l'autre. L'hypocrite prête au vicieux son masque,
le vicieux lui prête ses maîtresses. Quand le vicieux chancelle ,
l'hypocrite le soutient, et quand il tombe, il le couvre de son
manteau. Ainsi , même dans cette société de vices, il y avait des
liypocrites. Ln des plus habiles hypocrites de ce temps-là , c'é-
tait surtout cet austère et galant seigneur qui venait d'entrer ,
le marquis de Cintrey.
— Maintenant, me dit le diable, comprends-tu ce qui va se
passer?
— Ma foi ! non , répondis-je , car vous m'avez promis une
histoire qui ne serait pas une histoire vulgaire , et jusqu'à pré-
sent je ne vois rien qu'une petite maison , une table dressée ,
un souper s|)leudide , des filles de rOi)éra , des jeunes gens de
l'Œil-de-Bœuf , de la poudre, des mouches, de jolis pieds,
des visages (alignés, des yeux qui brillent, des perles qui
s'agitent au-dessus des seins qui battent, en un mot , quelque
chose de splendide et de magnin(p!e dans sa forme, mais,
<lans le fond, quebpie chose d'aussi trivial qu'un vaudeville de
M. Ancelot
— Vois-tu maiulenanl, rejjrit le diable , là , à la gauche, une
pauvre femme qui s(';,liss(^ en tremblant dans a', boudoir à demi
éclairé? Regarde , qu'elle est pâle! Il est impossible d'avoir la
peau plus blanche , le cou plus fin , le bras mieux fait, la main
l)Ius petite; il est imjiossible aussi d'avoir plus de tristesse dans
l'àme. |)lus de désespoir dans le conir. Oui , certes, cette femme
est belle ; celte femme, tu la reconnais, c'est Louise, c'est la
marquise de Cintrey !
— Je crois , m'écriai-je , que je commence à comprendre.
W'"e de Cintrey, jeune femme amoureusede son mari et indigne-
ment trompée , que pousse la jalousie, s'en vient seule, à cette
lieure , dans cette demeure souillée , pour apprendre enfin toute
l'étendue de son malheur.
— Tune comprendras jamais rien, dit le diable, si tu veux tou-
jours en savoir plus long que moi. Regarde maintenant, de l'au-
tre côté du mur. une religieuse qui s'abandonne, (oiile seule.
au plus violent accès du désespoir. Elle crie, elle appelle, elle
blasphème, elle se tord les bras de rage, elle écume !
— Oui ! oui ! m'écriai-je épouvanté. A travers ces murs épais
et dans cette ombre épaisse à peine éclairée d'une lampe sépul-
crale. — Oh ! c'est affreux à voir et à entendre ! Cette femme
est belle aussi , mais elle se démène comme une lionne. A ses
pieds est renversée une cruche sur un pain noir. Due tête de
mort, qui sourit hideusement, est placée à côté de la lampe,
dont le sombre reflet se perd dans ces yeux crevés, et se pro-
mène insensiblement sur ces dents luisantes. On dirait une àme
en peine, qui joue le de profundis sur ses louches d'émail. Dans
un coin du mur, au-dessus de cette paille en désordre , un af-
freux crucifix tout sanglant est dressé, et dans cette sainte
image , l'inquisiteur qui l'a sculptée a trouvé le moyen de met-
tre plus de colère que d'indulgence. Tout cela est bien horrible.
Cette malheureuse est vêtue d'un cilice qui meurt lit ses belles
chairs, et il me semble cependant que celle gorge de marbre est
sur le poini de rompre ces mailles terribles. Les cheveux de
cette femme sont remplis de paille , son regard est i)lein de
lièvre, son cœur est plein de rage, quelle est donc celte femme?
— Cette femme, dit le diable en se dandinant, c'est Léonore !
J'étais ému au dernier point ; ce drame (jue je louchais ainsi
de l'âme et du regard . s'était emi)aré de moi avec passion. Je
nie disais qu'en effet j'allais élre témoin de cpubiue chose d'é-
trange et de hardi, — mais (oui i* coup b' diable relira sa main.
162 RRVUR DF PABIS.
et lui-même il disparut, et je n'eus plus devanl les yeux que ces
ombres coufuses de palais et de tanières plongés dans une om-
bre impénétrable. Le diable m'abandonna ainsi au plus beau
moment de son histoire. — Jusqu'au cigarre qu'il m'avait donné
était redevenu un insipide morceau de bois.
Je redescendis comme je pus de ces hauteurs désenchantées ,
ouvrant les yeux sans rien voir, prêtant l'oreille sans rien
entendre, poursuivi par mille visions bizarres , par mille bruits
confus , et cherchant en vain un dénouement à celte histoire
qui se passe entre la vertu et le vice, entre l'austérité et la
débauche, entre la paille du cachot et le sopha du boudoir.
II.
Je fus plusieurs jours sans retrouver mon fantastique histo-
rien. L'appeler , courir après lui , l'invoquer par une incanta-
tion magique . c'était bien vieux et bien usé. Le diable , c'est
comme l'inspiration poétique , il n'est aux ordres de personne ,
il va , il vient , il s'arrête , il s'en va , il revient quand il veut ,
oix il veut et comme il veut. Quel est le grand poète qui puisse
dire à lui-même, en se levant le matin heureux et rafraîchi par
les songes de la nuit. — aujourd'hui je serai un poëte?
Quel est l'homme aussi qui puisse dire à coup sûr : ~ Ce soir
je verrai le diable! Or, je retrouvai le diable uu soir que je
ne m'y attendais pas.
La soirée était calme et sereine. J'étais debout sur cette ter-
rasse de Belle-Vue , noble château démantelé qu'on a divisé en-
tre plusieurs bourgeoises qui jouent de leur mieux leur rôle de
princesses du sang royal. Tout à coup je vis à mes côtés et qui
semblait partager ma muette contemplation , une jeune femme
d'une taille élancée et vigoureuse ; son visage pâle était magni-
fiquement éclairé par deux giands yeux noirs qui jetaient des
étincelles; ce regard tout brûlant plongeait sur Paris avec une
ardeur fiévreuse. — Sous ce nouveau déguisement je reconnus
le diable.
— C'est fort heureux! lui dis-je , je vous retrouve enfin ! Vous
m'avez laissé l'autre nuit dans un grand embarras !
— Si lu ne m'as pas revu plus tôt, me répondit-il avec ce
demi-sourire si plein d'intelligence , qu'il vous fait peur, cerlai-
RRVUE DE PAKIS. 163
ncmcnt ce n'est pas ma faute. Depuis la nuit dont tu parles , je
ne t'ai pas quitté , mais tu n'as jamais voulu me reconnaître.
Te rappelles-lu , l'autre jour, ce vieux marchand de bouquins
qui t'a vendu au poids de l'or le traité d'Apicius de Re culina-
riâ? c'était moi! Et cette vieille femme qui t'a apporté cette
lettre anonyme pleine d'injures et de fautes de français? c'était
moi ! J'étais près de toi l'autre soir, quand est entrée sur le
théâtre cette jeune femme de vingt ans , que la passion a pâlie
et courbée, et qui porte sans y succomber tout le génie do
Meyerbeer; mais c'est à peine si tu as fait attention à cette
femme. — J'étais près de toi hier matin , quand tu lisais cette
élégie de TibuUe , où il est parlé de cette belle Néera ; mais au
plus touchant passage de l'élégie le livre est tombé de tes mains.
— Dans ce bois touffu où viennent danser les beautés parisien-
nes , tu m'as vu emportant dans le tourbillon rapide de la valse
cette frêle Espagnole dont les épaules brillent comme l'éclair j
à peine as-tu daigné jeter sur nous un regard distrait. — Ainsi
donc, c'est bien ta faute si tu ne m'as pas rencontré en ton
chemin ; c'est bien le moins que tu me devines quand tu as be-
soin de moi, et j'aurais trop à rougir si j'étais obligé de te frap-
per sur l'épaule et de le dire : — Je suis le diable !
Comme le diable parlait ainsi, la nuit descendait plus sombre
sur la bonne ville de Paris, et peu à peu, je vis s'illuminer dans
celte ombre transparente le tiiéàlre à double compartiments sur
lequel se passait le drame étrange dont j'avais été le témoin.
Celte fois cependant, je ne vis plus que les restes du festin j
la porte qui séj'arait le boudoir de la cellule, était herméti-
quement fermée, la religieuse avait disparu, et parmi les
convives que gagnaient l'ivresse , s'était assise une nouvelle
venue , une femme qui semblait dominer ce délire , tout en le
partageant.
— Ah ! ah ! dit le diable , te voilà bien embarrassé , et à ce qup
tu vois , tu ne comprends plus grand'chose , pauvre petite in-
telligence qui ne sait rien deviner. Heureusement je suis là pour
l'expliquer toute cette scène dont la moitié est déjà dans l'ombre.
Écoute donc.
Louise, la jeune et belle marquise de Cintrey, épouse el mère,
eut bientôt compris qu'elle était à boul de loules les félicités
conjugales, tu vain son mari, le marquis de tintrey, étail cité
184 Rf-.VtF. M V\\\\>.
dans le monde comme un ridicule el sublime modt'le de fidéiilt-
et de constance; Louise sut bientôt ce qu'elle devait croire
de cette vertu. Ce fut un coup affreux pour la pauvre femme ;
elle croyait à l'amour de son mari, comme elle croyait en Dieu.
Daus cenaufrafje universel de tons les sentiments domestiques,
Louise rep;ardail son niénaye comme un lieu d'asile qui avait
surnagé. Autour d'elle , à côté d'elle, Louise ne voyait que cor-
ruptions , désordres, unions brisées et rompues, adultères,
mensonges, perfidies, toutes sortes de vices pêle-mêle, man-
geant, riant et buvant ensemble, se prenant, se quittant, se
reprenant tour à tour sans choix . sans goût el sans mesure ; el .
la pauvre femme ! elle avait cru , elle avait espéré qu'elle serait
sauvée de ce désordre. — Mais comme je te l'ai dit , son mari
était un hypocrite, il fut bientôt las de sa feinte vertu, et il
quitta sa femme pour les autres femmes. Moi , qui sus des pre-
miers cette aventure , j'en avertis Louise, je la fis jalouse; je la
conduisis par la main dans cette retraite de la débauche, je la
plaçai dans ce petit appartement reculé, doù elle pouvait tout
voir et tout entendre; et, en effet, elle vit ces femmes et ces hom-
mes, elle entendit leurs tendres propos, elle comprit toute cette au-
dace sans frein de l'esprit et du cœur. Elle eut peur de son mari ,
tant elle vit qu'il ressemblait îi tous ces hommes. Elle restait là
muette, désolée, insensible , et j'avoue même que je ne savais
plus que faire de cette femme, avec son muet désespoir, quand
me vint soudain une idée admirable, une de ces idées que vous
appelez des idées infernales , sans trop savoir ce que vous
dites. Puis comme s'il se parlait à lui-même : Oui, en effet,
disait-il, cela était bien trouvé, Satan ! et si tu voulais, tu en
ferais un beau mélodrame pour le Théâtre-Français!
— Voici . reprit-il, quel fut ce coup de théâtre. Tu te rappel-
les qu'à côté du petit réduit où se cachait Louise, prêtant
l'oreille à cette conversation de libertins sceptiques qui mêlent
l'amour au blasphème, est placée la cellule oùLéonore attendait
en vain chaque jour la révohition libératrice qu'elle s'était pro-
mise et qui n'arrivait pas? L'histoire de Léonore, je la ferai
courte connue l'iiistoire de Louise. A peine entrée au couvent,
Léonore eut peur et se mit à douter de sa hbéralion prochaine.
Tant qu'elle n'eut pas prononcé ses vœux élernels, elle avait
été sûre de la ruine totale des institutions établies et elle s'était
REVUE DE PARIS. 165
fait tout bas une fêle de se retrouver libre parmi ce boubn'erse-
nient universel dont elle ne doutait pas. Mais une fois captive,
voilée, cloîtrée, elle ne fut plus maîtresse (l'elle-nième ; elle n'eut
plus la patience d'attendre les temps prédits par l'Encycloitédie.
Cet esprit, en secret révolté, se révolta ouvertement. Elle eut la
fièvre terrible d'une jeune tille que la passion dévore, que le
doute embrase et qui subit à la fois la révolte de l'esprit et la
révolte de la chair; ainsi, elle devint bientôt un objet d'effroi
dans ce couvent, qui avait conservé toute la rigidité de l'ordre,
un sujet d'épouvante parmi ces saintes filles, d'autant plus inexo-
rables qu'elles voyaient s'avancer la chute de la Jérusalem céleste.
Bientôt donc, toutes les rii;ueurs du cloître s'apesanlirent sur
léonore. Le jeûne, les veilles, les prières, lecilice, les verges,
rien n'y fit. Elle était indomptable ; sa frénésie la prenait plu-
sieurs fois dans le jour, et alors elle déchirait sa robe , son voile ,
son suaire, et dans cette nudité complète, elle défiait le ciel,
elle invoquait les hommes. Souvent . au milieu du chœur, la nuit
et quand la mère abbesse entonnait les matines, Léonore,
élevant la voix, récitait les ])lus violents passages de ses philo-
sophes bien-aimés. Plusieurs fois le chapitre s'était assemblé
pour prononcer sur le sort de cette malheureuse. Elle fut con-
damnée aux oubliettes. A force déjeunes et de coups on la ré-
duisit au silence, on la couvrit d'un voile morluaire, on dit sur
elle le : De profundis , on la descendit dans ce sépulcre (pie lu
as vu , et on ne pensa plus ù elle que pour lui envoyer chaque
jour une cruche d'eau et \\n pain noir. Voilà ù quel moment
j'ouvris la porte cachée qui séparait le cachot de ce boudoir, et
alors les deux sœurs se trouvèrent en présence!
Ici , le diable se mit A jouer avec un petit mouchoir brodé
qu'il tenait à la main gauche ; puis, tout d'un couj), comme
s'il eût été fatigué de ce rôle de femme qu'il jouait assez mal,
il reprit sa première forme, la forme d'un grand jeune homme
indolent, hardi et assez mal bàtij puis, se posant devant moi
brusquement :
— J'en suis à regretter, pour moi , non pour eux, cette scène
terrible entre les deux sœurs, Louise et Léonore. Je ne rever-
rai jamais le même drame. Cette |)orfe, pratiquée jadis par un
mystérieux amour, était fermée depuis longtemps; elle s'ouvrit
tout d'un coup sous les clîorls de cette lecluse. moi aidanl.
166 REVUE DE PARIS.
Alors, alors, Léonore battue, affamée, éperdue, sanglante,
frappée de verges , se trouvant en présence de Louise , tout à
l'heure si libre , si heureuse , si parée; Léonore put à peine se
contenir et ne pas dévorer sa sœur. Ah ! s'écria-t-elle , te voilà !
Ahl tu viens écouter, assise ici sur la soie , mes cris de douleur
sur la paille ! Ah ! toute parée que tu es , tu viens voir, à travers
les fentes de mon cachot, comment je vis pâle et maigre et fié-
vreuse! Malédiction' malédiction! Disant ces mots , Léonore se
posait devant Louise, et Louise fermait les yeux.
Cependant les convives voisins chantaient en chœur une
chanson à boire , et ces horribles cris n'arrivaient pas jusqu'à
eux.
Louise cependant, éperdue, mais calme, avait peu ;\ peu
ouvert les yeux, et elle s'était assurée que c'était bien là sa
sœur. En même temps elle prétait l'oreille , et elle entendait
son mari célébrer le vin et les amours des courtisanes. Ainsi
placée entre ces deux misères , le malheureuse n'hésita plus.
— Voulez vous, dit-elle à sa sœur, voulez-vous, Léonore,
que nous changions de rôle? Mon boudoir contre votre cellule !
mes dentelles contre votre ciliée ! mon époux que voilà (elle
montrait du doigt la salle à manger) contre votre crucifix et
cette tète de mort 1 mes riches habits contre votre robe de bure !
ma liberté contre votre esclavage ! le voulez-vous?
Ici le diable s'arrêta, comme s'il eût cherché à se rappeler
encore la voix , les gestes , les inflexions suppliantes de Louise.
Mais moi , impatient :
— Eh bien I lui dis-je , qu'arriva-t-il?
— Il arriva que Léonore accepta l'échange. Elle se dépouilla
de son cilice pour revêtir les habits de Louise ; elle rejf ta Louise
dans le cachot et sur cette paille en désordre, elle referma
celte porte de fer, et contre cette porte elle tira un épais rideau
de soie. — C'en était fait ; Léonore était lâchée ! Après ((uoi
elle jeta un coup d'œil sur ces trumeaux brillants , et elle sourit
avec transport à sa propre beauté, dont elle avait été si long-
temps privée. — Elle plongea ses mains et son visage dans tme
eau limpide préparée pour les convives; elle se parade son mieux
des chastes habits de sa sœur, s'efforçanl de les rendre immo-
destes ; puis , (luand elle fut ainsi armée de toutes pièces , elle
entendit que le manpiis deCintrey portait ironiipiement la santé
REYLE DE PARIS. 167
(le sa femme , et ouvrant brusquement la porte de la salle à
manger, elle s'écria : — Me voici !
Tu juges de Tétonnement de ces hommes et de ces femmes
plongés dans l'ivresse, à l'apparition subite de cette chaste et
honnête Louise, qui venait au milieu d'eux à demi nue, et qui
demandait à boire ! En effet Léonore ressemblait à Louise
comme l'ange au diable. C'était la même taille souple et élancée,
le même feu dans le regard , la même tête. Louise avait peu
vécu dans le monde; le monde l'avait vue de loin, sans trop
oser approcher de cette vertu inaccessible. Aussi bien , tous les
convives s'imaginèrent que c'était la marquise. Le marquis le
pensa lui-même ; mais il faut dire qu'il avait le vertige.
— A boire ! à boire ! s'écria Léonore. En même temps, elle se
jetait affamée et délirante sur les vins et sur les viandes ; elle re-
gardait les hommes, elle embrassait les femmes. Jamais elle
n'avait rêvé tant de procelaines, tant de seins nus, tant de re-
gards avides , tant de vins et tant de fleurs. Elle était comme
une furie, mais belle et puissante. Et, je te laisse le juge, si
c'était une transition incroyable : passer ainsi du cachot chrétien
à l'orgie voltairienne. Aussi les convives avaient peur de ce dé-
lire , et ils se regardaient . n'osant parler.
Quand Léonore eut bu et quand elle eut mangé : — Ça . dit-
elle, qui donc va nous chanter quelque chanson à boire? est-ce
toi, mignonne? dit-elle à une jeune élève de M'i« Duthé, déjà
digne de sa maltresse. — Alors Léonore se mit à chanter et à
danser en même temps. Elle avait inventé dans son cachot une
certaine danse orientale , dont elle avait dessiné toutes les poses
avec l'exactitude luxurieuse d'une bayadère et la persévérance
vindicative d'une religieuse <[ui sent frémir sa chair sous les
coups redoublés de la discipline et des passions mal contenues.
Quand elle eut dansé, elle demanda où était son mari ? On le lui
montra couché par terre, sous l'admiration, sous l'étonnement,
sous l'ivresse , ne sachant s'il était dans le songe ou dans la
veille. Elle alla droit à lui, elle le regarda couché comme il
était à ses pieds ; elle trouva qu'il était jeune et beau. — Ça ,
lui dit-elle, marquis , je suis des vôtres ! Je vous croyais un
philosophe, vous m'avez prise pour une vertu, nous nous som-
mes trompés l'un et l'autre , nous sommes quittes. Donc, jetons
h> ce masque fatigant à porter, cl, comme vous le chantiez tout
à l'heure, jouissons de la vie ! Eutendez-vous la terre qui trem-
ble sous nos pas ? C'est le signal d'une fêle qui nous doit tous
engloutir. Disant ces mois, elle appelait ces tilles de joie, mes
(Diiies, elle conviait ces hommes à une fête chez elle pour le len-
demain, elle leur donnait rendez-vous à tous à l'Opéra, elle les
reconduisait les uns et les autres jusqu'à leurs carrosses. Kt
enfin, resiée seule avec son mari : — Monsieur, monsieur, lui
dit-elle, pourquoi nous cacher maintenant ? nous ferons , s'il
vous plaît, du vice en î)lein jour. J'exige donc que vous me
donniez les clefs de cette maison , afin qu'elle reste fermée,
comme inutile désormais à notre hypocrisie. — Et c'est ainsi
qu'elle s'empara des clefs de cette maison, afin que personne n'y
pût entrer, sinon elle. Le marquis la ramena à son hôtel qu'il
était giand jour.
.\yant achevé cette tirade, le diable me regarda pour savoir ce
que j'en pensais.' et. en vérité j'étais ému plus que je ne saurais
dire ; je comprenais confusément toute la misère de cette pauvre
Louise, ensevelie vivante et innoceirte dans les oubliettes d'un
couvent de carmélites; je comprenais confusément toute la
scélératesse de cetie Léonore, sortant tout à coup de son tom-
beau pour prendre dans le monde la place , le nom, le visage et
l'honneur d une honnête femme , et j)ourtant j'avais grand be-
soin que le diable m'expliquât tou'es ces choses.
— Oui, repril-il, la chose arriva comme tu le penses. Tout Pa-
ris fut instruit le lendemfun des déportemenls subits de la mar-
([uise de Cinlrey. On l'atonta comment celte femme, entourée de
tous les respects des hommes et des femmes . avait tout d'un
coup jeté le masque de vertu qui couvrait son visage ; comment,
pour bien commence!' sa nouvelle carrière , elle avait fait les
honneurs dune fêle de débiuicliés dans la petite maison de son
mari. On se i)erdit à ce sujet en mille conjectures ; il y eut des
paris pour et contre; il y eut \m duel; mais bientôt tous les
doutes tombèrent devant la conduite de celte femme. Elle épou-
vanta la ville el la cour de ses débordements , elle jeta au.K
vents la fortune de son mari , elle fut sans pitié et sans respect
pour personne. Son père, le vieux comle de Fayl-Billot , était
au lit de mort ; elle voulut rester seule avec lui. On ne sait pas
ce qui se passa entre ce vieillard et cette femme , mais , après
celte fatale et dernière entrevue , le vieillard fut trouvé dans
REVUE bK Ï'XIUS. 10!)
son lit mortel les mains levées au ciel, comme s'il eût demandé
justice ! Jamais Pinsolence, la vanité, l'orgneil , le mépris des
lois divines et hnmaines n'avaient été plus loin Je l'en parle avec
complaisance, vois-tn, car celte femme était mon chef-d'œuvre,
elle égalait la manpiise de Jlertenil ; grâce à elle, je luttais
avec l'œuvre de ce Laclos , dont j'étais jaloux. Bien plus ! j'es-
pérais lutter avec Danton, avec Robespierre plus tard , en leur
disant : roilà iugii cUe/'-d'œurre .' Insensé que j'étais !
Ici le diable eut un frémissement d'horreur évidemment ex-
cité par ces horribles noms de Danton et de Robespierre. J'eus
pitié de ce pauvre malheureux vaincu, qui n'était plus bon qu'à
raconter des histoires; et pour l'arracher à ces tristes ré-
flexions : Mais enfin, lui dis-je, où voulez-vous en venir?
— .\h ! repiit-il , rien de plus simple. Tu sais ce qui arriva
quand la Rastille fut prise , et comme 89 se précipita sur 93,
et comme furent interrompues tout d'un coup toutes ces
orgies du pouvoir et de la beauté, et comme la proscrip-
tion s'étendit sur la France entière, semblable à la peste et
jdus rapide et plus féroce. — Tu as lu cela dans les livres et tu
ne l'as pas vu, et ceux mènies qui ont recueilli ces choses san-
glantes ne les avaient pas vues, car, à ces horribles spectacles ,
tout courage est resté suspendu, toute pensée s'est arrêtée, toute
voix est devenue muette. Eh !)ien ! dans celle proscription gé-
riérale , le peuple , qui avait ses moments de justice, s'en vint un
jour sous les fenêtres de la marquise de Cinlrey, en demandant
la lolc de celte femme souillée et tachée, comme si elle eût élé
innocente et pure. La marquise n'était pas chez elle ce jour-là,
et nul, pas même les doniesti(|ues qu'elle battait , pas même les
servantes qu'elle insultait, pas même ses créanciers qu'elle
ruinait, ne iiouvait dire où elle était allée.
— Or, sais-tu où se cachait cette femme? — Ici le diable se
plaça à cheval sur la barre de fer qui sert de balustrade à cette
admirable terrasse où j'étais à l'écouter; je crus qu'il allait se
l»récipitcr tout en bas dans le nuage qui moulait doucement
jusqu'à nous. — Au fait, reprit-il, j'aime autant achever à l'in-
stant même mon récit.
— Tu le rap|»elles que celle femme, celte Léonorc, avait em-
porté les idés de celte petite maison et qu'elle les avait gardées,
comme fait le geôlier des portes d'une prison. Eh bien ! pour
iro REVUE DE PARIS.
échappera la fineur populaire, cette femme était retournée dans
celte maison ; elle avait retrouvé la porte cachée qui menait
dans le cachot ; cette porte, elle l'avait ouverte, et sur la paille,
agenouillée, priant Dieu, elle avait vu sa sœur Louise.
Je ne suis qu'un démon, ajouta le diable, et pourtant j'ai
pleuré ; oui , j'ai pleuré, en entendant Louise parler à sa sœur :
— Ma bonne sœur, disait Louise , je savais bien que vous re-
viendriez à moi , et que vous ne m'aviez pas condamnée à une
prison éternelle ! J'ai bien souffert ; j'ai bien fait pénitence à
votre place ; j'ai bien prié pour vous , nia sœur ! Combien d'an-
nées se sont passées dans ces soutîrances ? hélas ' je l'ignore. Mais
il me semble qu'il y a un siècle. Quand j'ai été plonj-ée vivante
dans ce tombeau, j'avais un mari, j'avais un enfant, oîi sont-ils?
Orna sœur ! ma sœur! 0 Léonore, quels crimes aviez-vous donc
commis pour être condamnée à cette pénitence? Mais enfin vous
voilà, je vous pardonne. Vous venez me rendre l'air du ciel et
mon enfant; j'oublie ce que j'ai souffert ! Adieu donc, et cepen-
dant apprenez, ma sœur, que bientôt votre prison va s'ouvrir.
J'en ai été instruite par ma geôlière de chaque jour. Elle m'a
priée, au nom du ciel, à'éire patiente , disant que l'heure du
pardon allait sonner. 0 merci ! merci Léonore!
Et en effet , Léonore reprit les haillons de Louise ; Louise se
couvrit des habits de Léonore. Elle s'enfuit de cette maison où
elle avait tant souffert ; Léonore se jeta sur la paille de son
cachot, et elle respira plus libienient, en se sentant loindu peu-
ple. Mais que veux-tu que je te dise ? Est-il bien nécessaire d'al-
ler plus loin ?
— Oui, certes, m'écriai-je, quelle triste manie de couper vo-
tre récit à chaque instant que votre récit s'engage? Vous avez
pris cette singulière narration à ce charmant diable qu'on ap-
pelle l'Ariosle; mais celui-là aurait eu peur d'entrei)rendre des
histoires pareilles aux vôtres. —Vous cependant, vous ne devez
pas avoir peur de les finir.
— Ainsi ferai-je, dit le diable. Donc, Louise, redevenue libre,
à peine échappée de cette maison fatale, s'en allait au pas de
course dans son hôtel. Déjà elle revoyait son mari, et elle lui
disait : Je vous pardonne. Déjà elle embrassait son fils, cet en-
fant qu'elle avait laissé si petit, elle tombait dans les bras de son
père , et elle pressait sur ses lèvres ces vénérables cheveu.K
REVUE DE PARIS, 171
bLmcs. La pauvre femme, ainsi agitée de mille pensées qui se
partageaient son cœur, ne remarquait rien de ce qui se passait
autour d'elle , ni ce peuple déchaîné qui promenait en tous
lîeux, dans sa capitale nouvellement conquise, son insolente
victoire, ni ces cris de mort qui retentissaient dans les rues , ni
ces images d'une liberté funèbre arrosée de sang , ni ces plan-
ches mobiles dressées sur les places publitpies , attendant leur
proie de chaque jour j elle courait à perdre haleine, et déjà les
Brulus de carrefour la désignaient du doigt comme une victime j
elle arriva enfin à l'hôtel de son mari. A son aspect, toute la rue
indignée se soulève, mille cris de mort se font entendre ! Au mo-
ment où elle mettait le pied sur ce seuil chéri, d'affreux hommes,
armés de piques et coiffés de bonnets rouges, s'emparent de sa
personne ; la populace ameutée s'écrie : — C'est elle ! Voilà la
marquise de Cintrey ! A bas la vicieuse ! A bas fimpitofable !
Meure la parricide ! Au milieu de ce bruit et de ces fureurs ,
que voulais-tu qu'elle fît, la malheureuse ! Elle regardait , elle
écoutait , elle repoussait loin de ses yeux, loin de ses oreilles ,
loin de son espiit , ce rêve horrible! On l'emporta évanouie , et
quand elle se réveilla, se retrouvant sur la paille d'un cachot,
elle se rassura et elle se dit à elle-même : — Quel rêve !
Pendant que Louise se réveille pour ne plus se rendormir que
dans la mort , Léonore, déjà impatiente, se précipite hors de la
maison , dans ses habits de religieuse, en criant : Au secours !
au secours ! A ces cris, le peuple arrive ; il était partout, le
peuple. Léonore raconte alors qui elle est , — et qu'elle appar-
tenait à ce couvent qui est en ruines , — et qu'elle a été oubliée
dans le cachot, où le fanatisme impitoyable la tenait renfermée
depuis des années , — et qu'elle s'est enfuie tout à l'heure , et
que la voilà qui demande justice! Le peuple lui répond par ces
mots : Vengeance ! Le couvent à demi détruit est encore une
fois fouillé de fond en comble. Quelques misérables femmes qui
se cachaient parmi ces ruines sont découvertes , et bientôt leurs
télés coupées servent de sanglant trophée au triomphe de
Léonore. Le peuple crie : -Vive Léonore! Et il la ramène triom-
phante dans cette maison qu'elle a\ait quittée la veille en pro-
scrite. — Sais-tu mon histoire à présent?
— Oui, répondis-je, oui; maintenant je la sais tout entière
celte funeste histoire, et je pourrais l'achever sans vous. Ainsi
172 REVUE DE PAKIS,
deux fois cette horrible Léonore accabla la ilouce Louise. Pendant
que Louise portail le cicile de Léonore, Léonore portait les ha-
bits de fêle de Louise; pendant ipie Louise priait et jeûnait à la
place de Léonore. Léonore entassait sur Louise toutes sortes de
malédictions et d'opprobres; le jour où le peuple voulut faire
justice de Léonore, Léonore chassa Louise de son cachot, et elle
la livra au peuple à sa place. Ah ! c'est là une affreuse histoire.
— D'autant plus affreuse, dit le diable, qu'en ce tenii»s-là la
justice des hommes était violente, et qu'elle ne sarrêlait yuère
quand une fois elle était lancée. Celte nation française qui a
tant d'esjtrit. à ce qu'on dit. s'est pourtant laissé couper, tran-
cher, décimer, assassiner, par une poi;jnée de misérables qu'on
eût mis en fuite ù coups de bâton !
C'est une triste souveraine, la terreur ! Elle avilit les plus
nobles, elle fait pàlir les plus braves, elle hébété les jjIus intelli-
gents. Elle a fait de la nation française tout entière la plus
stupide viande de boucherie qu'on ait jamais jelée aux abattoirs.
Des gens qui se souvenaient de Henri IV et du maréchal de Saxe
se laisser égorger ainsi ! Quelle pitié' quelle misère 1 Les tètes
les plus illustres être coupées par quelques polissons, soutenus
de quelques harangères! Dimc. îi peine Louise de Cintrey eut-elle
répondu au tribunal révolutionnaire qu'en effet elle était la
marquise de Cintrey , qu'aussitôt elle s'entendit condamner à
mort, et tout fut dit.
— Le plus beau de ce crime, ajouta le diable, c'est que. le
jour où Louise monta dans le tombereau fatal qui allait à la Grève,
maudite par son mari, maudite par son tils; sa sœur Léonore
était portée en triomphe comme une sainte. Elle était proclamée
martyre, et elle bénissait le peuple. Je crois même qu'elle eut le
courage de donner sa bénédiction à sa sœur qui allait à l'écha-
faud.
Voilà toute mon histoire; es-tu content?
Ouand je vis que le diable n"avait plus rien à me dire, je me
sentis beaucoup jdus à l'aise avec lui. — A vous dire vrai, sei-
gneur diable, lui répondis-je. vous vous êtes donné bien de la
peine pour faire de votre histoire une chose pleine d'intérêt et
de pitié , et vous avez manqué votre but. Si quelqu'un fait i)itié
dans tout ceci, c'est vous. Comment! la plus terrible révolution
qui ait changé la face du mon<le tombe sur la France, et cepen-
Rfcvrii i»r, i'vuis, 17:î
tlant vous ne savez rien de mieux que de vous amuser à perdit-
une pauvre vertueuse au profit d'une liotriMc criminelle! Il
fallait que vous lussiez bien oisif! Comment donc, il se coup»;
des tètes par centaines, vous vous dites A vous-même, connue
IMlale : — Je m'en lare les hiainii, mot aH'reux, |)arolo cj'.oiste,
avec laquelle se sont accomplis tous les crimes, et vous, cepen-
dant, vous n'élcs occupé cpf à opérer un tour de passe-passe tout
au plus di{;ne iVun escamoteur en plein vent ! .le vous assure
que je vous trouve à présent un être bien peu dan[;ereux.
— Et vous avez raison, mon maître, repartit le diable, d'au-
tant plus raison, ((ue même, dans cette méchanceté subalterne
que je m'étais |»ermise, j'ai été battu par ces bonnets rouges.
Eux aussi, en apprenant l'histoire de la marcpiise de Cinlrey, ils
auront, élé jaloux de moi. l'onr en finir tout d'un coup avec mes
prétentions diaboli(jues, fi{;urez-vous (|u'ilsonl coupé la léle à la
sœur (\u roi, madame Elisabeth !
Ce jour-là, je m'avouai tout A fait vaincu ; je reconnus que je
n'étais plus le diable, et que toute ma puissance maliaisanle
était â jamais dépassée. Je me fis pitié à moi-même quand \v. me
comparai au dernier de ces bourreaux, .le me repentis d avoir
perdu, sans y rien {jagner dans ma propre estime, cette sainto
fille; et si quelque chose \iw. consola, ce fut de penser cpie cette
vertu, en ces temps horribles, même si je l'eusse épar{;néc,
n'avait pas une seule chance d'échapper à la hache, .lamais je
n'ai plus regretté de n'être j)as un homuK!, pour avoir l'Iionneur
de marcher sur le même échafandque le roi Louis XVI, la reine
Marie-Antoinette, Charlotte Corday et M. de Maleslierbes; (le|»uis
ce temps, j'ai mené la |ilus triste vie (pie jamais démon ait
menée sur la terre, incapable de mal, incapable de bien, agité
par le remords, pauvre et seul, fatigué de ramasser des armes
qui se jettent à ma tête, n'étant plus ni aimé, ni bai, j'ai fini i)ar
me taire historien, auteur, ronianciei-, que sais-je.' .le tinii'ai
peut-être par tenir un cabinet de lecture. Dans mon oisiveté et
n'ayant |)lus de mauvaises actions h commettre, j'en ima{',ine.
.le cherche dans la foule les honnnes que la foule écoule, et je
leur raconte des histoires étranges. Je suis à présent comme
sont tous les poètes, tantôt dans le ciel, tantôt jibis l)as (pie la
terre. J'ai uses instants d'inspirations prophétiques, j'ai mes
heures de découra^fiineiil mortel.
15.
174 RRVrr I)F. PARIS.
Pendant que toute l'Europe était en armes avec l'empereur
(le moyen de faire son métier de diable avec un pareil homme?),
j'élevais sur mes genoux, avec une sollicitude plus que paternelle,
un bel enfant anglais, dont je faisais un grand poète; c'est moi
qui lui ai dicté d'un bout à l'autre son poème de Don Juan. Eh
bien ! à peine mon poète chéri eut-il jeté dans les âmes contem-
poraines plus de désolation et plus d'épouvante que n'en avait
jeté Yollaire en personne, voilà mon poêle qui se laisse mourir,
parce qu'il découvre un beau jour qu'il est légèrement boiteux
du pied gauche et qu'il pèse dix livres de plus qu'il ne pesait l'an
passé ! En perdant celui-là, j'ai perdu toute ma verve poétique,
j'ai vécu au jour le Jour, comme un écrivain de hasardj j'ai fait
tour à tour des drames où l'on riait et des vaudevilles où l'on
versait des larmes, je me suis essayé tant bien que mal à toutes
ces choses frivoles. Je me suis enivré bien souvent avec mon
ami Théodore, qui est mort et qui est dans le ciel, maintenant
me voilà plus seul que jamais, racontant mes histoires comme
un homme qui radote. Hisloires accommodées à la tristesse des
temps présents. Hélas! où est le temps de mes courses errantes
sur les toits des belles villes espagnoles, quand j'étais le diable
boiteux!
Comme il disait ces mots, le diable se leva tout droit sur cette
légère barre de fer où il était à cheval.
— Qu'est devenue, lui dis-je, cette affreuse Léonore?
— Elle est morte, reprit-il, avant 1830, en odeur de sainteté
et en priant tout haut le ciel d'être miséricordieux pour sa sœur
Louise. Les cendres de Louise ont été jetées aux vents; Léonore
repose sous un marbre noir recouvert de larmes d'or. Elle eût
été canonisée sans la révolution de juillet.
Disant ces mots , le diable se plongea dans l'épais nuage , et
il disparut en poussant le soupir plantif d'un simple mortel.
Jules Janh.
L'IRLANDE,
1.
Dans le port d'HoIy-Ead , après avoir traversé un bras
de mer, sur le pont suspendu, à la pointe des riants territoires
d'Anglesea et de Bangor que jettent dans le canal Saint- George
les iNorth-ArVales, dont, depuis Shrewsbury, on a gravi les belles
montagnes, on peut avoir déjà comme une prescience de ce
qu'est l'Irlande. Entre quelques rares navires aux flancs éraillés,
au pont enfumé, à la mâture noire et grasse, on entend rugir
l'énorme cheminée en fer du steam-packet royal, qui, à heure
ûxe, chaque jour, quelle que soit la mer, s'élance bravement
vers la baie de Dublin. Ce ne sont plus ces élégants paquebots
au pont ciré, aux galeries à colonneltes, aux flancs diaprés de
vives couleurs, dont l'acajou encadre les sabords, efifilés comme
des yoles, montés par des marins en pantalons blancs, et faisant
coquettement glisser sur le miroir uni de la Manche, de Calais à
Douvres, ou de Boulogne et de Ramasgale à Londres, les tètes de
rois, desyrènes ou de duchesses, ciselées à leur poupe et à leur
proue dorées. Le navire d'Irlande est tout noir ; noir à la poupe
d'où à peine son nom de baptême se détache en lettres blanches,
noir à ses flancsrebondis que ne sillonne nulle bande de couleur,
noir à la proue où la harpe d'Erin, qu'embrassent les ailes d'un
ange, est si lourdement sculptée, et, grâce au blanc mat qui la
bailigeonue, se confond si bien avec la transparence de l'air, qu'à
cinquante pas, on peut, sans mauvais vouloir, la prendre pour
une échancrure faite i)ar un coup de vent. Les galeries... mais
il n'y a pasdegalerios. ce sont des planches épaisses solidomeni
'76 P.KVJJF. M. PARIS,
jointes entre elles et liées au pont par des écrous. Deux mâts,
dont la large base est en 1er, supportent une voilure sombre et
épaisse, auxilaire souvent déployé pDur venir en aide aux ailes
bruyantes avec lesquelles la vapeur fatigue les vagues, mais qu'à
leur tour les vagues fatiguent plus souvent. Le capitaine est
vieux et courbé, moms par l'àge que \Kn- les tristes préoccupa-
tions que lui donne la mer d'Irlande avec laquelle il se bat cha-
que jour. Les matelots ont le visage biûlé, les mains calleuses;
leurs chemises sentent le suif; le goudron roidit leurs larges pan-
talons, et leurs souliers sont ferrés avec des clous dont les tètes
semblent être des crampons pour courir dans les échelles de la
mâture. Quand elle se met en mouvement, quand elle fait
monter et descendre les arbres de fer qui agitent les bras gigan-
tesques au bout desquels tournent les ro'.ies, la machine gronde
comme un tonnerre; le navire, la mer, les hommes sont ébranlés
par une si effroyable secousse, qu'on dirait qu'un Archimède
nouveau vient de trouver un levier et un point d'appui pour
soulever le monde.
Malgré soi, on se surprend à jeter des regards étonnés et
graves sur cette mer d'Irlande toujours courroucée, dont les flots
bercent incessamment des myriades d'oiseaux plongeurs, mê-
lant dans l'orage leurs cris aigus aux cris plaintifs des mauves
blanches, qui viennent secouer leurs ailes dans les cordages;
— mer toujours bondissante, qui veut, pour être domptée, et
la volonté de pareils hommes . et la force intelligente de sem-
blables machines , et le poids énorme d'une masse de bois toule
chevillée et toute chargée de fer.
Dans ce navire ainsi bâti, n'atteignant le port qu'à grand'peine
et par secousses violentes, ne devinez vous pas déjà le peuple
qui n'a rien à jeter au luxe et à l'élégance , et qui lutte dei)uis
des siècles pour arriver seulement à gagner la nourriture et le
vêtement de chaque jour? Cette mer ainsi faite, la terreur des
voyageurs et du négoce , dont elle tend sans cesse à engloutir
les rêves et la fortune, ne vous dit-elle pas (pi'elle doit tenir le
commerce et l'industrie qui la fécondent éloignés d'une terre
que, du sud au nord, élreint une si menaçante ceinture?
Après six heures d'une orageuse traver.u'e, tout haletant, tout
couturé aux lianes par les coui)s delà lame, le steam-packet
entre dans la baie ; mais vwis In vovez s» dt^serte dans b- demi-
REVUE DE PARIS. 177
cercle (le son for à clieval, cette baie pourtant si vaste et si sùio,
que vous vous croiriez en plein Océan Atlantique, si l'aspect des
côtes , sur votre jjaiiche , si dans le fond , en face , la jetée de
King's-Town , et si , à droite, les monuments de Dublin se des-
sinant dans la brume , ne vous prouvaient que vous touchez
la terre.
J'avais encore un pied dans le paquebot que, sur les larges
pierres du port, l'imaye vivante de Tlrlande m'apparut. .l'étais
étranger, elle vint à moi. C'était une femme encore jeune,
grande, forte, belle de ses grands yeux bleus et de sa pAleur
mélancolique, transparente même sous le hàle qui la brfdaii. Ses-
pieds étaient nus , ses jambes élaiiU nues aussi ; ses lonsîs che-
veux pendaient en désordre sur ses épaules, .luxquelh s , par
quelques bouts de corde , était retenu un manteau gris , moins
destiné à les voiler qu'à couvrir un tout petit enfant que celte
femme avait au sein. Peut-être même ce manteau, si délabré
qu'il fût, était-il l'unique vêtement de l'enfant et de la mère;
car, à travers les trous dont il était criblé, je ne vis point de
linge; et sous les pans qui arrivaient à peine aux genoux, se
montrait le nu des épaules et des bras qui le retenaient croisé
sur la poitrine.
— IViepatafoes are leiy de ar , your /tonoiii! les pommes
de terre sont bien chères, votre honneur ! me dit celte feinine
les yeux baissés , et avec une tristesse de voix que je n'oui)lierai
jamais. — <jue doit ce donc être du pain , 6 mon Dieu ! dis-je A
part moi Le pauvre ici sait-il seulement ce que c'est tpie
le pain?... Et mon cœur se serra d'une façon étrange, car entiti
qu'étais-je destiné à voir en pleine Irlande, là où il n'y ;i ni mai-
sons, ni iichesscs, ni ports de mer, ni étrangers surioul i>our
faire l'aumône:'
A quelques pas plus loin je montai dans les voilures du mil-
way, qui, longeant la baie, conduit de King's-Town à Dublin,
et en moins de vingt minutes fait parcourir six milles anglais
(environ trois lieues de France). Un gentilhomme irlandais s'as-
sit auprès de moi , et, avec le sentiment marqué d'une bienveil-
lance à laquelle l'Angleterre m'avait peu habitué, il me parla,
dans la langue de France, de la France, où il avait fait la
guerre en 181 î, et dont encore, après vingt années, cl malgré
le coup de feu qu il y avait reçu, il aimait à nourrir le souvenir.
178 KEVUK DE PARIS.
Los paroles lui venaient du cœur pour mettre à jour tout ce
qu'il y avait en lui de respect, d'admiration et de bonnes sympa-
thies pour notre beau pays. De combien de questions, durant
notre court voyage . il me pressa sur les hommes et les choses !
et combien , moi , je fus heureux de lui montrer la France , non
telle que je l'ai vue longtemps à travers la violence aveugle de
mes passions , mais telle que l'ont faite en réalité , dans sa poli-
tique, dans son industrie, dans ses arts, dans sa littérature et
dans ses hommes, vingt années de paix et de luttes pour la li-
berté ; telle que deux mois de séjour dans le royaume-uni m'ont
appris à l'aimer , telle que je la vois enfin , aujourd'hui que les
injustices des autres m'ont forcé de faire un retour sur mes pro-
pres injustices.
Quand je lui eus parlé de la France , je l'interrogeai sur l'Ir-
lande ; mais il me répondit tristement, humblement, s'excusant
presque de n'avoir , hélas ! que de lamentables récits à me faire
pour me payer du plaisir qu'il avait pris aux miens. Vn éclair
de joie traversa son œil voilé quand je lui dis qu'il n'y avait pas
en France un noble cœur, quelque vent religieux ou politique
qui soufflât sur lui, qui ne fît des vœux pour l'affranchissement
et la prospérité de l'Irlande; mais sa surprise fut grande lors-
que , déconcertant sans doute toutes ses prévisions sur mon
compte , je lui dis que j'étais tout simplement un pauvre journa-
liste, qui, lassé de luttes et attendant des jours meilleurs, s'en
venait, poussé par une main puissante et amie, visiter le
royaume-uni dans ses mœurs, dans son luxe et dans sa misère,
pour s'apprendre et pour apprendre aux autres, par des ta-
bleaux pris sur nature, à ne pas éternellement souffleter la
France sous les yeux et au profit de l'élranger.
— Que Dieu vous conduise , monsieur , me dit alors ce gen-
tilhomme en me pressant affectueusement la main. Puis il ajouta
avec amertume : Les étiangers nous visitent si peu !
Je n'osai lui demander pourquoi, mais je songeai à la pauvre
femme de King's-Tovvn, et je courbai la tête, n'osant encore ni
blâmer les étrangers ni trouver juste l'amertume du reproche
qui leur arrivait.
— Aussi, monsieur, reprit-il, comme s'il ne s'était point
aperçu de mon trouble, nous ne saurions rien de l'Lurope, et
l'Europe ne saurait rien de nous. si. dans noire jcunessf», nous
REVUE DE PARIS, 179
n'aimions pas à voyager. Peut-être , parce que nous sommes
pauvres, nous croit-on corrompus et déi;radés. Oh I il n'en est
rien ! Quant à vous, monsieur, si Dieu vous donne le cou-
rage de tout voir, puisse-t-il vous donner aussi celui de tout
dire !
Hélas ! ce courage qu'il me souhaitait, il me semblait que je le
sentais déjà faiblir en moi sous le coup de ses paroles, et je trou-
vais que les voitures du rail-way auraient pu emporter moins
vite les voyageurs loin du navire
— L'Angleterre ne fait-elle donc rien pour l'Irlande, repris-je
après un court silence , pour caclier mes émotions diverses et
ra'étourdir sur je ne sais quelle lâche pensée d'un prompt retour
à Londres.
En ce moment nous passions devant d'immenses ateliers
de charronnage. Pour toute réponse mon gentilhomme me les
montra.
— Voilà, dit-il, l'hôpital des machines.
— Comment ! des machines? Et celui des hommes?
— Oh ! celui là, il est dans toute l'Irlande. Seulement il n'a
ni médecins, ni remèdes; et il est si encombré à celle heure,
que j'ai bien peur, quoi qu'il se fasse désormais, qu'on ne trouve
assez ni des uns, ni des autres. Et à quoi bon, du reste, mon-
sieur? Ceci est encore un perfectionnement moral et politique
dont, avec beaucoup d'autres, la très-pauvre Irlandeesl redeva-
ble à la très-riche Angleterre. Notre métropole s'est moquée de
nous, monsieur, quand elle nous a imposé des machines. Elle en
a envoyé tout juste assez pour que l'industrie ait appris à se
passer des bras des hommf^s, mais point assez pour que l'indus-
trie enrichisse le pays. Les bras étant devenus inutiles, on n'a
que faire, vous pensez bien, de leur élever des édifices où on les
répare. Un homme hors de service, d'ailleurs, à (|uoi est-il
bon, je vous prie, sinon à être porté en tcire? Avec les tronçons
rajustés de cent hommes, vous ne feriez pas un homme passa-
ble. Avec deux machines détraquées, vous en pouvez faire une
excellente. ]l est donc juste, en économie politique et sociale,
que tout l'intérêt, toute la pitié se portent sur ces chères ma-
chines ; que le charron et le serrurier soient préférés au cliirur-
gien et au médecin, l'œuvre humaine à l'œuvre divine ! A cha-
que époque sa iienséc et son œu> rc, monsieur ! C'était autrefois
180 REVUE DE PAHiS.
la roliffion qui élevait des hôpitaux aux maladies de l'àiue et de
Ja chair ; aiijoiiidliui c'est l'indiislrie qui élève les siens aux cas-
sures du bois et du fer fondu. Aussi arrive-t-il que les machines
fonclioiuient, tant bien que mal, sans eni'ichir même deux ou
trois entrepreneur.-!; et j)endanl ce temps des milliers de bras
restent croisés, et des familles, par millions, n'ont pas de
pain.
— Oui , et pour comble de malheur , lui dis-je en répétant le
premier cri que j'avais entendu sur la terre d'Irlande, thejyata-
locs are very (leur.yoïir honour !
Nous entrions à Dublin. Les détails et les renseignements que
le jjenlilhomme irlandais me donna , quand nous nous séparâ-
mes, me servirent h éviter Tuie partie des embarras et des exi-
Ijences dont un étranger, dans le pays qu'il voit pour la première
fois , lie peut guère manquer d'être la dui)e. En Angleterre , où
l'on regarde l'or de l'étranger comme un iribut obligé, un
bon, un franc Anglais, en pareille circonstance, m'avait, par
nationalité , aidé à être trompé. Aussi l'Anglais fait-il toujours
fortune d'une façon ou d'autre ; né pauvre , l'Irlandais meurt
toujours pauvre.
Cette double rencontre me fit longuement réfléchir, car en
quelques minutes elle m'avait offert la personnification vivante
du double aspect que présente l'Irlande : par les yeux de l'àme
j'avais vu l'Irlande qui est pauvre. l'Irlande qui est nue; et par
l'intelligence, j'avais été en rapport avec l'Irlande intelligente
et sensible, souriant ;"i l'étranger qui la visite, et par-dessus fout
lionorant et aimant la France.
(}uc ces bons sentiments de l'Irlande pour noire pays ne vous
étonnent point. Par l'oppression dont le catholicisme ici a été et
est encore l'objet, le clergé et le ])euple sont tenus dans l'état
militant. Or, paries sectes religieuses, de même que pour toutes
les agrégations d'hommes en communion de pensées, c'est le
moment des pratiques et des exercices d'une coiifraternit^é tou-
chante. L'Ii lande, ;'i celle heure, iap|)'"lle les temps heureux de
l'église iirimilive. alors (ju'un chrétien ne rencontrait pas xni
chrétien .'>ans lui offrir et lui demander le baiser de p;iix. Dans
tout cnlhdiiqiie, l'Irlandais voit \n\ ami . un fnre qu'il doit ac-
cueillir comme un membre de la grande famille apostolique,
que Dieu lui envoie pour gémir avec lui, i>oui' le consoler, pour
REVUE DE PAKiS. 181
espérer, et au besoin pour Iiàter enseuible le jour de la déli-
vrance. Il y a, je le sais, des hommes qui ne se laisseront pas
prendre à celte poésie mystique de rÉvaiigile, et qui penseront
que, dans un siècle positif comme le nôtre, c'est là une assez
chétive manière d'expliquer les rapports des nations entre elles.
Soit : à ceux-là je dirai que de 1690 à 1745 l'Irlande fut pour la
France ce qu'a été la Pologne durant les guerres de l'empire.
Il n*est pas rare de rencontrer des Irlandais qui vous prouvent
avec orgueil, pai' des chiffres, qu'environ quatre cent cinquante
mille de leurs compatt iotes ont été tués au service de la France.
Ils vous apprendront qu'en 1702, Crémone tomba au pouvoir
du prince Eugène, et que cette ville fut reprise par les régiments
d'O'Mahony et de Bourck . qui rendirent aussi la liberté à ce
pauvre maréchal de Villeroi. lequel fut, pour ses bons services,
comme vous le savez, chansonné par le pont neuf piquant qui
avait pour refrain :
Villeroi , Villeroi ,
A fort bien servi le roi...
Guillaume '■ Guillaume .'
On peut même recommencer ici un cours d'histoire militaire
sur les campagnes désastreuses dont les plans étaient dressés
dans le boudoir et sous le commandement des maîtresses de
Louis XV. Aux batailles de Blenheim et de lîamiily, vous dira-
t-ou, les dragons de lord Clare soutinrent seuls, vaillamment,
le choc des régiments anglais; les brigades irlaudaises aidèient
à décider pour la France la journée de Fontenoy, et plus fard
elles donnèrent de vigoureux coups de collier dans les campagnes
d'Italie et d'Allemagne.
Certes, je me montre touché, comme je le dois, de cette fidé-
lité de souvenirs, et je ne riposte point, ainsi que je l'aurais sans
doute fait jadis, que si l'Irlandais avait déployé, dans sa patrie
et pour sa patrie , tout le courage qu'il a mis au service de la
France , il ne serait sans doute pas, depuis le roi Henri II, le
très-humble vassal de la puissance anglaise. Cependant, et par
malheur, je sortais de l'Angleterre, <tU j'avais, par mainte con-
versation, appris que c'était sottise de maïujuer, par courtoisie,
à établir toujours entre l'étranger et la France une balance de
compte. C'est ce que je fis donc avec rhiaudc, dans rancunnc
d 10
182 REVUE DE KVKIS.
salle des lords d'Irlande, où quelques gentlemen me montraient
un jour, assez emphatiquement , une tapisserie fort estimée à
Dublin, mais d'un bien mince mérite, je vous jure, et représen-
tant la bataille de la Boyne. Je débitai à mon tour mon cours
d'histoire. Je rappelai à mes jeunes gentilshommes si bien in-
struits de ce que les Irlandais avaient fait pour la France, qu'à
tout prendre entre la France et l'Irlande , c'était depuis long-
temps service pour service. En 1600, leur disais-je, le 6 juillet,
aux lieux et dans l'action même dont cette tapisserie consacre
la mémoire, des Français ont très-bravement versé leur sang
pour la cause de l'Irlande, qui avait fait sa cause de celle du roi
Jacques, lequel nous regardait faire du haut de la montagne de
Dinimore. En 1691. à la bataille d'Aughrim, la France fut-elle
plus avare de courage et de services ? Et après le siège de Limé-
rick, n'est-ce point, mes jeunes gentUshonunes, grâce à l'inter-
vention de la France que quatorze mille Irlandais ont pu, avec
leurs familles, se soustraire, sur le continent, à la domination et
aux vengeances de la maison de Hanovre? Me sentant en verve,
je leur glissai même à l'oreille le récit de l'expédition française,
qui, en 1798 , s'en ^int sous les ordres de Hoche opérer sa des-
cente à Ballxcla-Point, non loin de Galwai, dans le sud-ouest
de l'Irlande.
Nos comptes ainsi rt'glés, nous n'en fûmes, suivant notre pro-
verbe, que meilleurs amis, mes hôtes et moi. Il n'en pouvait
guère être autrement. J'étais en terre catholique, en Irlande,
où vivent encore tant de souvenirs jacobiles , et à (pielques pas
seulement de la place de Collège Grun, où un pétard tît sauter
naguère la statue équestre du roi Guillaume III, qu'on est allé
relevei' un peu plus loin, et qui porte encore à son piédestal le
ridicule titre de Rex Franciœ. Diable ! il parait que l'Angle-
terre s'imagine toujours que , non content d'avoir contisqué, de
son vivant, la couronne réelle de son beau-père, l'avide Guil-
laume, tout mort qu'il est, tient encore pour ses hoirs, même
femelles , à ne point laisser prescrire, sur une couronne tîctive,
les droits plus qu'équivo(iues dont le malheureux Jacques fît,
sept ans, amende honorable dans le château de Saint-Germain!
Les Irlandais, chez qui ces sentiments attractifs vers la France
ne viennent ni de la communion religieuse ; ni des études histo-
riques, ni des > oyages sur notre centinent. les puisent dans leur
REVTE DE PARIS. 183
inslinctivp idée de résistance à l'Angleterre. Ne pouvant l'cliap-
l»oi' à sa domination politique , ils se débattent contre son iu-
tluence sociale ; la tète passée sous son drapeau et sous sa co-
carde, ils regimbent contre ses modes; ne pouvant lui ressembler
dans ce qui constitue son comfort si niaisement vanté, ils cher-
client à ne pas lui ressembler non plus dans les habitudes de la
vie ; et pour que cette dissemblance soit plus tranchée et même
ait un certain caractère d'hostilité, ils ont adopté une foule d'u-
sages de France, descendus des gentlemen voyageurs aux classes
de la bourgeoisie. Il n'est pas jusqu'à certains mots de notre
langue dont ce peuple ne se serve pour détrôner le plus qu'il
peut de mots de la langue an-^laise, dont volontiers, du reste, il
change les acceptions. J'ai fait sur tout cela des observations
qui ont pénétré dans les faits même les plus insignifiants de
l'existence ; j'ai découvert plus de choses (pie je n'eu veux, que
je n'en dois dire. Leur nomenclature, d'ailleurs, ne peut guère
trouver place que dans un livre où tout se dit et se lit , et dans
les conversations du coin du feu, où tout peut amuser. Ici, par
leur isolement, elles paraîtraient puériles ; en m:isse. et se mê-
lant parfois à des faits plus graves, elles ont formé pour moi
l'ensemble complet d'un caractère national. J'ai bien vu de la
sorte que l'étude des mœurs privées d un peuple, depuis le plus
bas étage jusqu'au plus élevé, était le plus sûr moyen d'arriver
à connaître la tendance que prennent ses mœurs publiques et
ses pensées secrètes. On peut même ainsi calculer jusqu'où,
dans un temps donné , les unes et les autres peuvent se porter.
Ces tendances populaires sont frappantes surtout pour le
Français qui ne voit l'Irlande qu'après avoir parcouru l'Angle-
terre et visité Londres , Oxford. Birmingham. Manchester, Li-
verpool, les villes du luxe, de la science, de l'industrie et du
commerce. Londres surtout.
Certes, Londres possède d'interminables et de larges rues
dont nos rues Vivienne et de la Paix ne seraient que les étroites
et courtes extrémités. Dans toute 1 étendue de Regent-Street, du
Stran(f, d'Old-bound el de IS ew-bound-Strect , ce sont des ma-
gasins tout marbre eltout bronze. Les dorures, les enlournemcnts
peints et ciselés, encadrent capricieusement de hautes et épais-
ses glaces, où se mirent à la fois et les tissus lamés d'or et d'ar-
gent. — et les étoffes <le soie de Manchester. — et les acieis de
181 REVUE DE PARIS.
Birmingham, — et ces cachemires qui feraient envie au harem
d'un émir, — et les incrustations de l'ébène et du citronnier sur
les boites de rose et de sandal , d'où les parfums de Chardin
s'exhalent à travers les ciselures des flacons couchés sur des
coussins de soie , — et les écrins de velours dans lesquels scin-
tillent et serpentent les feux bariolés des mille pierres de l'Inde,
allongées en aigrette oti courbées en diadème,— etl'ébahisse-
ment des badauds qui encombrent les trottoirs, — et le coup
d'œil amoureux de la jeune femme, dont instinctivement la
marche se ralentit en passant devant ces bazars de la mode ,
mais qu'entraîne aussi plus rapide le bras sur lequel elle s'ap-
puie; et la physionomie mobile de l'élégante lady, qui lient en-
tre ses mains une de ces merveilles, et qui, émue tour à tour de
crainte et de désir, ne sait pas encore si son rêve de bien des
nuits ne devra pas s'enfuir devant l'exorbitante exigence de
quelques centaines de guinées.
Mais ce n'est pas assez de voir; entrez! Dans toute l'étendue
de ces salons, entre des meubles de Boule et d'acajou, servant
de comptoirs, vous marchez sur des lapis qu'on dirait venus de
l'Orient. Des femmes à la taille svelle, aux doigts effilés et roses,
au visage pâle, aux lèvres humides et vermeilles, qu'encadrent de
longues boucles de cheveux tombant sur des épaules blanches,
déploient aux chalands les marchandises, que, du haut des ca-
siers, font descendre des commis qui portent les cheveux en
coup de vent d'une façon aussi distinguée vraiment que le pre-
mier venu d'entre les apprentis coiffeurs de Paris, et qui, l'habit
noir sur le dos, et le cou passé dans la roideur de leur cravate,
sont des dandies d'aussi bonnes manières que nos garçons tail-
leurs. A peine êtes-vous entré, que vous apercevez entre tous ces
visages un échange rapide de coups d'œil et de sourires, un peu
plus railleurs (pie minaudiers, et le nom de French circule à
voix basse. Pourquoi cela ? C'est qu'on vous a reconnu pour un
étranger, et qui plus est, pour un Français. Mais vous n'avez
pas proféré un seul mot; c'est à peine si, parmi tous ces yeux
qui brillent, il en est un dont les regards aient rencontré les vô-
tres. Eh! qu'importe? n'avez-vous pas salué en entrant.* n'avez-
vous pas été affable envers une classe pour qui , à Londres , on
ne l'est pas ? Vous voyez bien que vous éies étranger, que vous
éles Français,
REVIT, DE PARIS. 183
Or. h Londres, on doit se le tenir pour dit, si l'on veut passer
pour un gentleman pur sang , à Taliri du ridicule et du mépris, il
faut, quand on a la droite sur les trottoirs, heurter jusqu'à les ren-
verser les passants qui ne l'ont pas, sans s'inquiéter s'ils portent
des robes ou des haut-de-thausses j il faut n'aborder les gens et
neleur parler que leciiapeau enfoncé sur les yeux; pour se don-
ner une contenance, si on attend dans la rue, il faut siffler, il
faut surtout frapper aux portes des maisons une mesure , in
rinforzando, de coups redoublés. Le moins qui puisse arriver
à riiomme bien élevé qui porte un frac et des bas de soie , qui
salue, qui frappe un seul coup aux portes , qui cède le haut du
pavé à un enfant , à une femme ou à un vieillard , c'est d'être
pris pour un valet de chambre. Qu'il joigne h cela un jonc i'i
pomme d'or, que je n'ai pas , Dieu merci ! et le voilà descendu ,
dans l'opinitm, à l'état de laquais.
Les gros marchands de Londres et leurs commis . mâles et
femelles, prennent aussi volontiers l'homme poli pour un imbé-
cile, qui, fraîchement arrivé du continent , caresse la très-ridi-
cule opinion que tout ce qui sort des fabiiques anglaises est d'une
incontestable supériorité. Quand cette idée leur vient, ces mes-
sieurs et ces dames élalunt tous leurs vieux restants de magasin.
Je me souviens qu'un M. Palmer . riciie coutelier de Regent-
Street, a poussé la chose jusqu'à m'offrir des ciseaux rouilles.
Je pris cela pour une gageure, et au lieu de me fâcher tout
rouge, je donnai à mon visage l'air de la plus grande naïveté
d'admiration qui se puisse imaginer pour cette rouille qui , pou-
vant gagner les deux branches, s'était contentée den ronger
une seule; ce qui , disais-je , prouvait incontestablement l'infé-
riorité des aciers de France , où les deux branches n'auraient
pas manqué d'être oxidées. Je demandai le prix ; c'était un prix
fou ; et me voilà de nouveau m'extasiant sur le bon marché.
Filles et commis, durant ce temps, de se renvoyer sur ma bon-
homie de vives épigrammes. dont l'engouement de la France
pour l'Angleterre faisait le iujel, et que certainement notre sotte
patrie méritait bien. Quand j'eus assez de ce jeu de niais et
de dupe, je posai froidement les ciseaux dans la montre, et lan-
çant au nez du John-IUrll un coup de gant et un bruyant éclat
de rire, je l'invitai à garder les ciseaux pour les envoyer à l'ex-
hibition deCharing-r.ross comme un échantillon de l'induslrie,
16.
18fl REVUE DE PARIS.
(le la politesse et de la bonne foi des couteliers de Londres.
Depuis Beaumarchais, le fond de la langue anglaise a bien
changé, et si Figaro revenait au monde , il serait charmé sans
doute, quand il en ferait usage, de recevoir un sourire au lieu
du vigoureux soufflet de sa virago de taverne. Le mot nouveau,
de quelque bouche qu'il sorte, est toujours le seul qui soit le bien
venu; car il est le mot aimé^ le mot après lequel soupire tout ce
peuple marchand, le mot qui lui apprend le succès des efforts
qu'il a faits pour l'entendre , hoic j/iKc/j { combien ). Vous ne
sauriez que ce mot seul , que vous pouvez hardiment vous lan-
cer à travers l'Angleterre, qui que vous soyez, dandy, coureur
d'amourettes , homme politique ; un geste du doigt, suivi de ce
bienheureux mot, et vous êtes compris : il est aussi le seul au-
quel l'Anglais daigne faire une réponse par geste , si vous ne
comprenez pas la réponse parlée. — Ce rum's-teach et ces
fruits, how mxich? — Cet épagneul et ce cheval du Yorkshire,
how rmtch? — Et cette femme, hoiv much? how viuch
aussi, Celte candidature et cette conscience d'électeur pour
le torisme? Je vous le dis,/iO?r much est le fond de la langue,
le seul, le véritable; il est toute la nationalité de l'Angle-
terre.
Mais ce mot prononcé , et la réponse faite, l'Anglais renfonce
son menton dans sa cravate, resserre ses lèvres, remet ses mains
derrière le dos , et reprend cette impassibilité gourmée, avec
laquelle le plus chétif boutiquier de la Cité se fait donner du
milord sur le continent. Quelque temps que vous vous trouviez
seul avec lui, ne lui demandez rien ni de Londres et de ses en-
virons, ni de l'Angleterre, ni des mœurs, ni des lois, ni des usa-
ges , ni du commerce , ni de l'industrie , ni des rues ou des che-
mins que vous devez parcourir ; il ne saura rien , ne vous dira
rien , ne verra rien, rien que sa marchandise, dont il aura pour
vous triplé le prix, dont il ne rabattra pas un shelling; et, à
chaque question nouvelle, comme le Guillaume de l'Avocat
Patelin, il reviendra à ses six aunes de drap et à ses six-vingts
moutons. Il serait allé vingt fois en France, il saurait bien le
français , que vous ne devez pas vous attendre à ce qu'il vienne
en aide à votre ignorance de la langue anglaise. Il est dans son
pays , et il aurait peur d'en abaisser la suprémalie devant vous ,
.s'il vous faisait voir qu'il a été forcé d'api>rendre votre lan-
RF.VUE IiF. PARIS. 187
giie, lorsque vous avez cru pouvoir vous dispenser d'apprendre
la sienne.
Quant aux magasins derrière les vitres desquels on lit à
Londres : Ici on parle français, il faut les fuir. Cet écriteau
prétentieux n'est qu'un détestable guet-apens tendu à vos poches
et à vos oreilles ; c'est, et rien de plus, un moyen assuré d'éviter
la concurrence , pour écorcher à l'aise les unes et les autres.
Heureux lorsqu'ainsi que moi, on trouve ici un vieillard sourd,
et là un enfant muet !
Les marchands de Dublin n'ont ni marbres , ni bronzes , ni
dorures, A la façade et à l'inti-ricur de leurs magasins, ils n'ont
point de glaces sans tain hautes de dix pieds, et ils n'ont pour
les étaler ni de riches tissus . ni les éioffes les plus nouvelles.
Quand leurs vitres sont effondrées, ils les rajustent et les rem-
placent, le plus longtemps qu'ils peuvent, avec des carreaux de
papier; les murailles sont nues comme celles de vastes hangardsj
et l'on se demande toujours si, la veille, la justice et les créan-
ciers ne sont jjoint passés par là. Us n'ont, pour en remplir le
vide et la solitude, ni un peuple de commis en habit noir, ni un
essaim de filles en toilette de salon; rien de ce qui peut attirer
la jeunesse rieuse, ou l'élégance fantasque, ou la vieillesse cau-
seuse et coquette; mais n'importe, entrez. Vos bottes parisiennes
courent risque , il est vrai , de s'érailler aux clous du plancher ,
dont des tapis moelleux lie dissimulent point les aspérités, ou
sur lequel la brosse dufrotteur n'a pas étendu le poli glissant de
la cire. Entrez toujours ; mais saluez , car le marchand vient à
vous en saluant de la tète et du regard , car un siège vous est
ap|>orté par le fils de la maison , enfant de dix ans, qui revient
de récole, et que votre arrivée a interrompu , je crois , dans le
récit de quelque espièglerie d'un camarade , ou de quelque en-
couragement du maîlre. Le marchand vous montrera tout d'a-
bord ce qu'il aura de mieux chez lui; et comme il vous sait
étranger, comme il pense que vous venez de l'Angleterre, où
vous avez appris à être défiant, sans attendre que vous ayez
articulé le sacramentel hoic niuch, il vous dira le prix ; et en le
comparant à la marchandise , vous ne le trouverez point exa-
géré; et ce prix encore , le marchand de Dublin ne vous le
demandera pas, comme le marchand de Londres ne se fait pas
fanio de vous le demander, en guinées : car lui; le pauvre mar
188 REVIE DE PARIS.
chand lie Dublin, a la loyale bonhomie de croire qu'un étranger
ne connaltquela monnaie qui court dans un pays, au moment
où il y voyage. Lorsque létranger peut et doit croire que la
guinée n'est autre chose que le souverain d'or, le pauvre mar-
chand de Dublin n'a pas, comme le riche marchand de Londres,
sous prétexte que le marché a été conclu en guinées , le front
de vous soutirer , par souverain d'or, le schelling et demi de
plus que valait autrefois cette ancienne monnaie, éteinte au-
jourd'hui, et dont vous ne trouveriez pas dans tout le royaume-
uni le signe représentatif ailleurs que dans les médailliers des
antiquaires.
La qualité ou le prix de la marchandise ne vous convient pas
peut-être; on passe aux qualités et aux prix inférieurs, et entre
lo marchand et vous il s'établit une causerie toute de bonne foi
d'un côté, toute de confiance de l'autre. Si vous paraissez ne pas
bien comprendre, ne vous dépitez point. Vous n'avez pas lu, il
est vrai , à la porte : Ici on parle français. Mais , pour vous ,
le maître de céans épuisera tout ce qu'il sait des mots de votre
langue nationale. Si! y a confusion {niistake), il appellera l'aî-
née de ses tilles, une ravissante créature, pâle et triste, bien
modestement vêtue, qui, suivie de sa mère , d'une mise encore
plus simple, vient remplir un devoir, et non chercher à plaire.
Elle parle . et vous avez alors la preuve de ce que vous avez
peut-être entendu dire . que le peuple d'Irlande est le peuple
étranger qui prononce le plus clairement la parole française. Je
ne sais quoi de touchant et de sympathique s'établit en ce mo-
ment ; les individualités s'effacent, ce n'est plus un homme de
France, ce n'est plus une jeune Irlandaise qui parlent ensemble,
c'est la France , c'est l'Irlande ; vous dites tout ce que vous avez
dans le cœur pour la France, elle dit tout ce qu'elle sait de l'Ir-
lande. La conversation commence au rail-way , se continue,
s'étend, et prend une forme nouvelle, car asec leur finesse de
traits et d'observations, les femmes font pénétrer plus avant
dans ce que les nations ont de plus intime. La langue poétique
se fait jour bientôt; FIrlande ne s'appelle plus l'Irlande, c'est
Erin, la verte Erin, l'émeraude de l'Allanlique, où les arbres
sont toujours verts, où le shamrock étale parfois sa triple feuille
cl le rouge panaché de sa fleur, où les montagnes se colorent
^\u violet pourjiré des hrnyèies. où les lacs sont bleus et semés
REVUE DE PAIil>. 180
de lis d'eau et de nénuphars, où les lorrenls roulent sur des ro-
chers en écumeuses et blanchissantes cascades.
C'était comme un écho des mélodies de Thomas Moore et de
la poétique éloquence d'O Coniiell, qui me venait par la voix de
cette patriote et intelligente fille. Mais aussi revenait , comme
un refrain niélancoli(iue, le reproche amer du gentilhomme du
rail-way : l'étranger pourtant ne vient pas- nous visiter. Je
n'osai pas non plus demander pourquoi.
Quand je sortis, j'avais déjà dans la léte de quoi faire un livre
sur l'Irlande que je n'avais pas encore parcourue , et dans le
cœur l'invincible désir de me jeter dans toutes les émotions du
cœur et du regard, dont la jeune Irlandaise, me traçant un iti-
néraire, m'avait dit que le comté de tricldow, les lacs et les
montagnes de Killarney et de Gungariff, au sud de sa patrie,
et, au nord, le comté d'Jntrini et le Géant Causeiray, étaient
les sources éternellement fécondes.
.le fis, malgré moi, un retour sur l'Angleterre, où partout
j'avais trouvé ce ton gourmé, celte réserv-t froide, dont la bou-
tique de Londres n'est qu'un type affaibli. Je me demandai
pourquoi cette riche, cette puissante Angleterre, qui faisait à
l'étranger tant d'étalage de son luxe et de sa richesse, était aussi
contrainte qu'un cadet de Gascogne dans son chétif manoir qu'il
a tant vanté, quand l'étranger venait la voir chez elle, admirer
de près ce qu'on avait peint si beau dans la perspective, à tra-
vers un bras de merj l'étudier, non pas dans ses salons, dans
ses clubs, alors qu'on ne peut la voir qu'à ses heures, quand
elle a fait sa toilette, quand elle est frottée de savon de Windsor
et d'eau de mousseline, lorsqu'elle a des gants et que la livrée
poudrée encombre les vestibules et les autichambies; — mais
l'étudier comme doivent être étudiés les nations, ainsi que les
grands hommes, en pantouftles et en robe de chambre, dans le
déshabillé des mœurs et des manières, dans le peuple des bouti-
ques, des rues et des tavernes.
Pourquoi l'Angleterre est ainsi? Pourquoi, à l'étranger qui
refuse de puiser seulement dans le grand monde une instruction
toute faite, qu'il irait ensuite colporter niaisement sur le conti-
nent, elle fait payer cher ce qu'il parvient à découvrir parmi les
gens dits de peu ? pourquoi à celui-là, le soir, s'il est attardé
dans les rues, son aristocratie ivie de vins d'Espagne, et sa ca-
190 REVUE DE PARIS.
naille paj^e et ivre aussi, mais ivre d'ale et de porter , crient
french dog? pourquoi , au lieu d'une mer paisible et de côtes
accessibles, elle voudrait avoir pour ceinture, comme la Chine,
une muraille infranchissable? Je le sais aujourd'hui. C'est que
l'Angleterre , dans tout son bruit d'industrie , dans tout le
faste de son luxe, a quelque chose qu'elle voudrait cacher,
quelque plaie honteuse qui la ronge sous le manteau d'aris-
tocratie et d'orgueil dont elle se couvre : la misère et la prosti-
tution !
Oui , la misère et la prostitution ! Je les ai vues toutes les
deux , côte à côte , si bien mêlées qu'elles semblaient ne faire
qu'une, dans les plus riches, les plus industrieuses cités de l'An-
gleterre. A Londres , à Manchester , à Liverpool , la misère est
plus hideuse qu'en aucun lieu du monde, carelleest en chapeau,
en cachemire, en robes à volants, en habit noir; elle est chaussée,
elle est gantée. Mais son chapeau est graisseux et cassé, son ca-
chemire est sans couleur , sa robe ne tient pas au corps et ses
falbalas traînent en banderoles sur le pavé; mais l'habit noir
est usé plus loin que la corde, et a des poches béantes ; mais la
jambe des bas glisse sous le talon , les bottes et les brodequins
laissent passer l'orteil, et la main se fait jour à travers les doigts
des gants. Les rues des grandes villes d'Angleterre sont d'im-
menses friperies de costumes tombés du grand seigneur A l'in-
digent par l'entremise des laquais. L'Angleterre est infestée de
Robert Macaire qui font les beaux sous leurs sales habits, et de
Jane Shore en chapeau et en voile, qui, ramenant de leurs doigts
amaigris de longs châles sur leurs épaules nues, vous disent en
passant :/ am hungry ! j'ai faim !
Oui, la misère et la prostitution! Quand vous échappez aux gé-
missements de celle-là , vous vous heurlez aux provocations de
celle-ci. Comme à sa sœur aînée, la rue lui appartient le jour,
la nuit, à toute heure; ce n'est point l'affaire de la police. On a
pu se rendre compte de la prostitution de Paris et de la France.
Je défie le plus habile Parent-Duchâtelet df faire la statistique
seulement de celle de Londres. Elle est là sur une échelle d'une
étendue hors de toute proportion. 'C'est une infâme et effrayante
chaîne qui enlace toute l'Angleterre dans le labyrinthe de ses
rues. Les anneaux fleuris s'en rattachent aux éblouissantes épau-
les des femmes de l>rury-Lane. de là s'en vont se perdre, vis-
REVUE DE PARIS. 191
queux et fluides, dans les boues les plus reculées des faubourgs
et des villes industrielles et niaritinies. C'est qu'en Angleterre
la loi se tait, et la proslitutiou peut commencer et commence à
l'âge où elle n'a pas encore les passions pour excuse... Elle est
bien loin de finir à l'âge même où depuis longtemps elle ne les a
plus. Chose plus horrible encore, la peine de mort elle-même ne
peut empêcher de fleurir là , dans toute sa turpitude, le crime
dont nulle plume, nulle bouche qui se respecte n'ose écrire ou
prononcer le nom.
Oui , riche et puissante Angleterre , parle au monde chaque
jour par la voix de ta presse ou de celle que lu soudoies à l'é-
t.'-anger, par la voix de tes lords roulant sans cesse sur toules les
grandes routes de l'Europe, parle de tes machines, de ton in-
dustrie, de ton peuple d'ouvriers, de tes générations de laquais,
de la vitesse nerveuse de tes coi:rses au clocher, de tes chasses
au renard, de tes grands parcs du luxe de ton arisiocralie, de
l'afféterie pudibonde de tes femmes, des ciselures de tes services
d'argent et d'or , de tes vaisseaux de l'Inde et de tes ports de
mer; entonne fièrement ton orgueilleux Rule Britannia! qui
gronde comme l'Océan d(uil lu le dis la reine. Sois fière de tout
cela, magnifique Angleterre! Mais de cette médaille dont lu ne
montres jamais que le beau côté, moi, j'ai cherché, j'ai trouvé
le revers, et je te le montrerai éternellement. Oui, la prostitu-
tion et la misère sont à ta civilisation tant prônée ce que sont
aux marbres et aux bronzes des édifices les immondices qui les
oxident et qui les rongenl.
Pourquoi l'Irlande au contraire, l'Irlande, si pauvre, si nue, si
oppressée, ne demande pas mieux que d'élre visitée? Pourquoi,
lorsqu'on interroge ses enfants, apprend-on d'eux, sur leur pa-
trie, tout ce qu'on leur demande, et au-delà? Pourquoi encore,
affable aux étrangers, meltanl au jour tout ce qu'une noble
nation renferme de probité, de pudeur, de politesse, d'intelli-
gence et de sentiments tendres; pourquoi, pleine de tout ce que
Dieu peut répandre de beautés sur une terre bénie, est-elle ce-
pendant délaissée de l'étranger?
Depuis les grandes pierres druidiques jusqu'aux élégantes
abbayes des xii« et xive siècles, les conquêtes des Celtes-Espa-
gnols, des Danois, des Saxons, des Normands ; les réactions
religieuses d'Henri VIII el de sa fille, la sanglante Marie j les
192 UE\LK DE PARIS.
destructions iconoclastes des fanatiques soldats de Croimveli,
les persécutions religieuses et politiques de la maison de Hano-
vre, ont couvert l'Irlande de ruines où se retrouvent les vestiges
de rarchitecture que chaque nation y a superposée; ruines
aussi vieilles, aussi belles et plus saintes que les ruines de la
Grèce et de l'Italie... Pourquoi donc les archéolognes ne vien-
nent-ils pas les interroger?
L'Irlande a des lacs vastes comme une mer, peuplés d'iles
sans nombre et verdoyantes; elle a des cbules d'eau de deux
cents pieds d'élévation, ombragées des fleurs du chèvrefeuille,
et où pendent les grap|)es rouges du sorbier des oiseaux ; elle a
des montagnes où les nuages dessinent leurs formes fantastiques
au-dessus des lacs sans fond que les vents agitent ù leurs cimesj
elle a des rochers menaçants et couverts de bruyère, qui pen-
chent sur des abîmes ; elle a des arbres gigantesques et six fois
centenaires sur des pans de vieux murs ; le feuillage de ses fo-
rêts et l'herbe de ses prairies semées de shamrock sont d'un vert
inconnu au reste du monde; au seuil de ses cabanes, dans ses
vallées, au flanc des monts . au pied des cascades, on rencontre
des femmes foites . belles et pudiques . aux grands yeux bleus
et voilés, aux sourcils noirs, mélange primitif de l'Espagnol et
du iSormand ; des tètes blondes et bouclées comme eu peignait
Lawrence, et des tètes de Judith aux cheveux noirs comme en
voudrait Scheffer Pourquoi donc les artistes ne vieiment-
ils pas demander à l'Irlande des tableaux comme en trouvait
Salvator Rosa?
La vieille Irlande encore a un alphabet à elle, que je vous fe-
rai connaître; et si. au lieu d'être jetée à l'entrée de l'.Vtlanti-
que. comme une proie à tous les maraudeurs de royaumes, elle
avait été faite pour dominer, elle aurait pu le donner au monde,
comme les Phéniciens ont donné le leur. Les pêcheurs de l'ouest,
ces peuplades du littoral de l'Océan, *iui remontent sans mé-
lange aux races celtiques, et que n'ont pu encore niveler Pop-
pression et la langue anglaise, chantent encore dans leur vieil
idiome les ballades et les chansons de leurs anciens bardes, que
je vous traduirai, j'espère. Et cependant nul î;ranimairien épris
de la linguistique ne vient chez eux saisir au berceau cette lan-
gue primitive ; nul poète ne vient s'asseoir dans leurs huttes de
terre et de roseaux, pour rajeunir ses inspirations aux sources
KEVUEi; DE l'ARIS. IO3
d'une poésie qui semble née d'hier, tant elle a de richesse, d'har-
monie, de fraîcheur et de grâce naïve.
L'Irlande aussi a une musique à elle, tour à tour mélopée sim-
ple et plaintive, ou vive et roulante ritournelle, qui lui vient de
ses fortunes diverses, des sons {{ulluraux de sa langue, des mur-
mures de ses lacs, et des voix lenles et sonores de ses échos :
musique primitive. quiexi)lique l'origine de la harpe d'Erin, sur
laquelle, plus lard, l'ange du christianisme a déployé ses ailes.
La harpe d'Erin est aujourd'hui détendue et muette, il est vrai ;
mais si le musicien venait s'asseoir à la cime des montagnes, il
entendrait encore, de la chaumière pendue à leurs flancs, mon-
terai lui les vieux airs de l'Irlande, ces airs inconnus qui font
rêver... Pourquoi donc n'y vient-il pas?
L'Irlande est encore le pays des beaux jours d'O'Brian, alors
que . pour célébrer la sainte probité de ses mœurs, ses bardes
disaient d'elle qu'une jeune et belle fille, portant un bracelet d'or
enrichi de diamants, pouvait parcourir seule toute l'Irlande
sans rien perdre de sa parure , sans rien risciuer pour sa pu-
deur... Et cependant on ne rencontre sur aucune de ses routes
les équipages des grandes et riches familles de l'Angleterre ou
du continent.
Pourquoi donc tout cela est-il ainsi? Pourquoi, d'une hospi-
talité si douce envers l'étranger, j>ourquoi. riche de souvenirs el
féconde en inspirations, l'Irlande est-elle, comme un pays stérile
et maudit, délaissée du potife, de l'artiste, du philosophe et du
voyageur ?
J'ai voulu avoir enfin la réponse à tous ces pourquoi dont je
n'avais osé adresser un seul ni au gentilhomme du rail-icay,
ni à la jeune Irlandaise du magasin de Sackeville-Street. Je me
suis donc mis à parcourir l'Irlande, allant de l'est au sud, du sud
à l'ouest, et de l'ouest au nord, à travers ses grandes villes aussi
bien qu'à travers ses montaunes et ses tourbières, sur ses lacs
fleuris aussi bien que le long des rivages grondants de ses deux
mers. Je me suis agenouillé dans ses pauvres églises, où il n'y a
qu'une croix de bois, celle <(ui sauva le monde 1 Et j'ai écouté le
soir, à la veillée de la famille des pêcheurs, les chants et les ré-
cits des anciens, des heureux jours de l'Irlande. J'ai joué avec
de tout petits enfants, bien blonds et bien souriants, mais bien
pauvres, bien nus, et perdus au milieu d'animaux domestiques,
9 17
194 REVUE DE PAKIS.
dans ces Irons creusés en ferre qui, recouverts de gazon, sont
appelés une chaumière par les rares heureux du pays ; et sou-
vent, au sortir de là. le cœur triste de tant de misères, j'ai écouté
à la tahle du froid possesseur de deux cent mille acres de terre
rénumération des lacs, des montagnes, des cascades, qu'il a dans
ses domaines, des chevaux qu'il nourrit dans ses écuries, des
chiens que dressent ses jùciueurs , des troupeaux de cerfs qui
giandissent dans ses immenses parcs, et des tenanciers auxquels
il donne la cie... moyennant service et redevance.
Mon voyaj'.e est encore loin de sa tîn, et pourtant cette ré-
ponse que j'appelais , je l'ai déjà trouvée : je sais déjà mon
Irlande par cœur. L'histoire en sera longue peut-être, car elle
ne pourra se faire jour que peu à peu, dans chacun des chapi-
tres de mon livre, comme je l'ai apprise , comme elle m'est ve-
nue seulement de chacun de mes pas sur cette terre si malheu-
reuse, si peu connue et pourtant si belle !
Mais sachez-le en attendant : si les étrangers ne viennent pas
voir l'Irlande , c'est que les Anglais ne parlent d'elle et de son
peuple qu'avec le sourire du dédain ou de la moquerie ; c'est
qu'ils en font des tableaux à faire reculer les plus grands coura-
ges d'artistes, de poètes et de penseurs ; c'est que seuls, hors du
l'oyaume-uni, ils ont la voix haute, et que l'Europe se laisse pren-
dre à leurs diffamations contre l'Irlande, aussi bien qu'à leurs
jactances sur l'Angleterre. C'est qu'ils ont pris soin de rendre
l'Irlande si malheureuse, qu'au premier aboid leurs paroles n'ont
point l'air d'une calomnie; c'est qu'ils savent bien que si, ne
tenant pas compte de leurs précautions oratoires, quelque étran-
ger veut voir par ses yeux;arrivé parlajetée deKing's-Totvn,
cet étranger, dans le premier être vivant qu'il rencontrera, verra
l'Irlande qui est nue, que le premier cri qu'il entendra sera le cri
de l'Irlande qui a faim, et qu'alors il sentira son cœur défaillir
et reculera jusqu'au steam-packet pour retourner dans la su-
perbe Angleterre ! C'est que, si l'étranger passe outre, il s'aper-
çoit bien vite que les yeux et la bourse d'un pauvre voyageur ne
contiennent ni assez de larmes, ni assez d'or pour pleurer sur
tant de misères, et pour couvrir tant de nudités ; c'est qu'il y a
tant d indignation sainte à se laisser monter au cœur, que Ton
craint d'en être étouffé ; c'est qu'enfin un voyage est ordinaire-
uieut uu plaisir, et qu'il faut être au moins siusulièrement bâti
REVUE DE PARIS. 195
pour chercher ù dépenser en commisération, en aumônes el en
anathèmes, la sensibilité et l'argent dont on a fait provision pour
se le donner.
Si l'Irlande, au contraire, prie à deux genoux l'étranger de ne
point déd;îigner ou craindre de venir chez elle; si elle lui fait un
accueil plein de noblesse et d'affection ; si elle ne prend nul soin
de lui cacher ce qu'elle est; si elle n'a nul soin de jeter sur sa
misère, comme fait la canaille d'Angleterre, les défroques râ-
pées dont le peuple des laquais ne peut plus rajuster, vernir, ou
brosser à son usage l'intransmissible vétusté ; si là elle marche
nue, sans rougir de sa nudité, et ici, sans se pavaner lâchement
sous les haillons ([u'on lui jette ; si elle a toujours la tète haute
et le corps droit, comme les grands arbres de ses montagnes
que n'ont pu courber les vents ; si, affamée, nue comme elle est,
elle ne tend pas la main, attendant pour ainsi dire que l'aumône
aille à elle; c'est que l'Irlande est toujours une brave, une noble
nation. C'est qu'elle sent bien qu'elle n'(St point faite pour être
ainsi éternellement mise par l'Angleterre au ban de l'Europe ;
c'est qu'elle veut montrer jusqu'au bout que si, depuis des siècles,
elle a subi son infortune, elle ne l'a jamais acceptée ; c'est que
surtout elle sait, elle prouve avec orgueil que des deux plaies
qui rongent la magnifique Angleterre, la pauvre Irlande n'en a
qu'une, et que ce n'est point la plaie honteuse, la plaie infâme;
c'est qu'elle dit que la sienne lui vient des autres et non d'elle-
même; c'est que l'étalage de sa misère, ainsi digne, ainsi ver-
tueuse , est un acte sublime de protestation , une sainte ven-
geance. Qu'on ne s'élonne donc pas , si elle refuse de jeter sur
elle rien de ce qui en pourrait affaiblir ou déguiser la profon-
deur !
Voyez, semble-t-elle dire à l'étranger, l'Angleterre et l'Irlande
sont deux têtes jetées sous la même couronne. Voyez comme la
première est belle et fleurie, comme vont à elle et les admira-
tions et l'or du monde ! Mais voyez ce qu'on a fait de la seconde ;
comme elle est nue , comme elle est délaissée , comme elle est
déshéritée de tous les droits qui constituent une nation ! comme
la couronne est légère au front de l'une, et comme elle a meur-
tri le front de l'autre ! Oh ! dites, dites donc ! si la grande voix
d'O'Connell n'oblieut pas justice pour l'Irlande : si, avant que le
bandeau royal, en se resserrant toujours, n'ait achevé de la
100 REVUE DE PARIS.
broyer, cette tète, ainsi meurtrie, voulait se soustraire à d'igno-
bles étreintes, et loin de sa sœur préférée, chercher l'air et l'es-
pace qui font vivre ; dites si les peuples, si les rois eux-mêmes
oseraient lui crier: Irlande, sois maudite, tu troubles la paix
du monde !
C. Fecillide.
Critique Citîcntirc.
LES SALONS DE PARIS,
PAR M™<' D'aBRAÎ^TÈS.
Le titre de ce livre semblait nous promellre des causeries lé-
gères , piquantes et de bon goût, et nous trouvons d'abord que
l'auteur nous présente les salons de Paris dans un point de vue
sérieux, qui donne à l'œuvre une physionomie inattendue, une
portée nouvelle, un intérêt plus véritable. Cela était louable.
Mais M™« d'Abrantès, qui n'a pas étudié les temps et les mœurs
sans une secrète prévention, a mis notre époque en cause et pro-
noncé ce double jugement : La société du xviii'- siècle, malgré
des vices impossibles à nier, exha'.e l'aménité des procédés ,
nn goût exquis^ des grâces et une urbanité parfaites. Au-
jourd'hui, pour tout changement, on est grossier sans être
meilleur, et la société, gui se croit régénérée, s' enra s' écrou-
lant. C'est là une condamnation trop leste pour que nous l'ac-
ceptions sans examen. Nous nous introduirons donc dans l'an-
cienne société, pour établir, entre l'éitocpie préconisée et l'époque
condamnée, un rapprochement dont peut-être il résultera
des conclusions différentes de celles qu'a données M'nc d'A-
brantès.
Richelieu, qui avait deviné et qui continuait la politique de
Louis XI, en rappelant les turbulents barons autour du trône, en
créant des charges pour les retenir à la cour, donna la sécurité
à la couronne, en même temps qu'il tit naître l'éliquette et ce
que naguère on appelait exclusivement la société. Les fenmies,
transportées de leurs sallps silpnricuse.s au sein des fêtes do la
17.
198 REVUE DE PARIS.
cour, qu'elles ornaient et animaient, présidèrent aux réunions
de la ville, qui se formèrent aussitôt ; les hommes, charmés d'un
commerce si doux, si intime, si peu habituel, furent entraînés à
adoucir leur rudesse. Mais le penchant à conspirer, qu'ils avaient
apporté de leurs châteaux, ne fut pas si tôt vaincu. Pendant que
le désir de plaire réformait les manières, on conspirait auprès
des femmes ; et nous avons vu, durant la fronde, ces femmes,
devenues le mobile el le but des entreprises les plus hardies,
porter l'intrigue jusque dans les salons de la famille royale. Au
milieu de ces agitations cependant, la société s'acheminait. Déjà
Louis XIV était le monarque magnifique que nous connaissons ;
déjà les spectacles, les réunions élégantes, l'amour et ses joies,
avaient apaisé l'esprit de révolte : on oubliait de conspirer. On
conversait, on conversait sans cesse, dans cette société d'abord
si intrigante : de là tant de bonnes histoires que nous ont léguées
Saint-Simon et les inimitables bavardages de M""= de Sévigné.
Déjà aussi le cercle de cette société s'ouvrait pour cinq cents fa-
milles nouvelles, auxquelles l'épuisement des finances avait fait
vendre des lettres de noblesse.
Mais il est telle liberté qui engendre l'abus. La société des
femmes, qu'on avait si parfaitement goûtée, devint un besoin
que la facilité de se satisfaire rendit toujours plus pressant. A
l'exemple de Louis XIV, on s'était fait aimable, galant, puis
dévot; on se fit licencieux à l'exemple du régent et de Louis XV;
et, par imitation et par entraînement , la société se trouva prise
en même temps d'un insatiable amour. 11 fallut une expression
à cette ardeur amoureuse dont on était possédé : les rimeurs
furent généralement recherchés, et la société , grossie mainte-
nant d'une infinité de faux marquis et de faux vicomtes qui s'é-
taient iutroduits par supercherie , s'agrandit de tous les ordres
de la littérature , les philosophes au premier rang. Dès lors on
philosopha et on chanta. A la question la plus oiseuse , la plus
ridicule ou la plus importante, on répondait par une tirade, par
un madrigal ou par un couplet, soit emprunté, soit pris dans
son propre fonds , et la chanson, épigrammatiqueou pastorale,
régna. Dès lors , on aima à la ville , on aima aux champs.
Chaque saison eut ses saturnales, durant lesquelles ruisselait
le vin de Ciiampagne et jaillissaient les couplets; car ce qu'il
fallait à code société amoureuse, sceptique et imprévoyante,
REVUE DE PARIS. 199
dont la position de fortune et les distinctions sociales n'a-
vaient pas encore élé atteintes par les révolutions, c'étaient des
chants, des contes licencieux, les dialogues grivois de la halle
et le fou rire.
D'un autre côté, il n'était pas rare que les seigneurs de la
cour se reposassent des amours comme il faut auprès de filles
de peu. Ils recouraient à divers déguisements pour s'approcher
d'elles elles séduire. Si elles opposaient une résistance à l'é-
preuve d offres éblouissantes , ils usaient , pour les enlever et
les parquer dans des sérails , d'expédients tels que celui de
metlre le feu à leur maison. Si leur père , leur frère, plus sou-
cieux du dommage causé à leur honneur que de celui causé à
leur fortune , s'avisaient de se croire entachés par cet enlève-
ment , une lettre de cachet répondait à leurs plaintes , quand ils
ne perdaient pas la vie dans cette lutte contre le fort. D'ailleurs,
une femme titrée , adorable exception , restait-elle belle et
chaste entre toutes ces femmes folles et vicieuses , on tentait
aussitôt de la flétrir. Sous le prétexte de quelque bonne œuvre à
accomplir , on l'attirait, à son insu , dans une maison de filles
perdues , à la vue de gens apostés, et la pauvre femme , sur-
prise au moyen de sa vertu , déshonorée , quoique innocente,
mourait désespérée de la perte de sa réputation. On donnait à
ces abominations , qui dataient de la régence , le nom de roue-»
ries ; il y en a eu de plus atroces dont on se vantait impuné-
ment. Malgré tant de perversité néanmoins, il y avait une sorte
de délicatesse dans l'amour, on était encore soigneux déplaire,
on tenait encore à obtenir l'affection alors même qu'on la vio-
lentait et qu'on l'achetait.
Louis XVI cependant était trop chaste pour que son exemple
ne modifiât pas quelque peu les mœurs de cette société qui se
transformait selon les influences qu'elle recevait de la royauté.
Quand il fut prouvé que la séduction des femmes échouait au-
près du roi, on s'abandonna au jeu pour se distraire de la dé-
bauche. On joua des sommes énormes , et pour acquitter les
dettes d'honneur, il devint délicieux de substituer sa signature
à 100,000 fr. de billets décaisse soulevés chez un financier,
délicieux d'escroquer les diamants de sa femme , les diamants
de sa maîtresse , au profit d'usuriers et de courtisanes. Alors la
philosophie don\inait si généralement, que les livres des philo-
200 REVUE HE PARIS.
sophes meublaient l'antichambre aussi bien que le salon. Cha-
cun raisonnait , et tandis que le scepticisme continuait d'enrô-
ler en haut lieu une foule de prosélytes, la nation, se demandant
ù son tour si elle ne devait pas être appelée à compter parmi
cette société où il était possible de se glisser par achat de
titres , par fraude et par mariages d'argent, arrivait à la con-
naissance de ses droits , (lu'elle revendiqua contre toute attente,
lors de la convocation des états-généraux. On avait bien compté,
à Versailles , sur des bavardages et des criailleries parlemen-
taires, mais on n'avait pas cru devoir craindre davantage de
petits nobles, de curés à portion congrue, qui se montraient
soumis dans leur diocèse, et surtout de procureurs et de mé-
decins. Conséquemment la société, si remarquable par Yexquise
politesse, si excellente sous le rapport du gont et de Vurbcmité,
se répandit en railleries hautaines et sanglantes sur le manque
d'élégance des notables , sur l'air provincial des curés de cam-
pagne qu'elle appelait la tourbe du clergé. Les députés, dès leur
arrivée à Versailles, furent humiliés et bafoués , mystification
stupide et imprudente qui envenima au plus haut point les res-
sentiments nés des excès des ordres privilégiés aussi bien que
de limpérilie de l'administration. Quand, ainsi aiguillonnés ,
les députés des communes se furent constitués Assemblée na-
tionale, l'aristocratie qu'étonnait une mesure si nouvelle , s'é-
mut, cria qu'un corps de séditieux s'était investi du pouvoir
souverain pour montrer au royaume qu'il n'avait plus de roi.
Puis, presque aussitôt, ce qu'on appelait la cabale Polignac,
parcourant la liste des députés, arrêta de bonne foi « que
M. Salle, issu de Cochon , s'alliant à Gras, ne saurait imposer
à la France ni au conseil d'état où MM. La Bête , Poulain, Cornu,
Muletête, tiendraient la première place. » Cette autre grossiè-
reté porta son fruit aussi. Les députés en apparence désavoués
du roi, qui restait flottant, couverts de mépris par la cour, re-
poussés de la salle de leurs déli!)érations , puis des Récollets,
puis de Notre-Dame , s'installèrent au Jeu de Paume ; là exaltés
par les circonstances, ils rendirent le décret et prêtèrent le ser-
ment qui valurent à la France Y J sseviblée Nationale perma-
nente. Jlais à quoi bon rechercher si loin le trait dominant de la
société de cette époque? n'esl-elle pas nettement caractérisée
par ce jugement des ronfeniiioroins A l'égard dun<' infinité de
REVUE DE PARIS. 20Î
porsoniiaffes historiques , dur et Rogue , e(. peul-il y avoir al-
liance inaltérable entre la dureté et l'urbanité, entre l'arrogance
et la politesse ?
Ceux qui , depuis les approches de la convention, se renfer-
mant dans la vie intérieure, passaient le temps à rêver la liberté
réelle, à s'entretenir des affaires publiques, c'est-à-dire d'assas-
sinats juridiques , de projets de lois et de discours oratoires ;
ceux-là, qui étaient ce qu'on pouvait appeler la société, avaient
au sortir de cette époque de sang , une physionomie grave , as-
sombrie encore par la littérature du temps qui, depuis Mesmer
et consorts , puisait volontiers ses moyens d'émouvoir dans le
merveilleux et la terreur. Durant les jours menaçants qui
s'étaient écoulés , on avait eu si souvent à trembler pour soi ou
pour les siens, que le papillotage, les chants, les caricatures en
action , eussent paru une anomalie à ces esprits encore frappés
d'horreur et d'épouvante. Aussi la société ne s'empressait-elle
guère de rétablir des réunions où elle pût se donner rendez-vous.
Bientôt aussi , elle reprit généralement une teinte de sa rudesse
première , ce qui n'autorise pas à dire que la civilisation avait
rétrogradé, mais bien qu'elle subissait une influence nouvelle,
l'influence impériale, militaire et despotique, qui amena la lan-
gueur dans les plus chères affections. Alors le jeune homme,
hérissé de grec et de lalin , passait sans transition des écoles à
l'armée, qui devait lui tenir lieu de pays, de société, de famille.
Il n'était guère question vraiment d'être fils pieux, mari attaché,
père attentif, homme de goût et de belles manières , mais bril-
lant et hardi soldat. Pour chacun, il n'était qu'un désir, une
préoccupation , un but : Son bâton de maréchal à gagner.
Une sorte de diplomatie avait été imaginée pour les négociations
qui tendaient à cette fin ; on passait sur la forme pour toute
autre affaire. Les réceptions, les fêtes, les conversations , les
mariages, les amours mêmes se traitaient militairement, et les
petits capitaines de l'empire, introuvables quand la justice avait
à connaître de leurs actes , ne cravachaient pas les lois avec
moins d'impudence que les marquis d'autrefois. Alors la femme,
qui comptait à peine quelques semaines d'existence à deux, après
longues années de mariage, seule avec ses jeunes enfants, dé-
pensait le temps à se parer , à chanter , en s'accompagnant de
la harpe, le Départ du Croisé, à lire les I)ulip(ins rie la grande
202 REVUE DE PARIS.
armée et A regarder Irislemenl sa beauté délaissée. Si passait
quelque bel officier , fort ignorant de prévenances délicates ,
voire même de politesse courante, mais simplement pourvu de
cette galante jactance de bivouac en usage pour la vivandière
comme pour la duchesse, si passait quelque bel officier, bien
pressé d'aimer, d'être aimé et de repartir, la pauvre délaissée,
qui croyait ne pouvoir être assez reconnaissante pour celui qui
l'arrachait à son ennui , ne refusait pas toujours un amour qui
n'avait été ni mérité , ni réellement désiré , ni convenablement
demandé. Quand alors il fut hors de doute que la préférence
d'une femme s'obtenait avec moins d'amour, de fidélité , que
n'en exigeaient de leurs ducs et de leurs marquis les Laguerre
et les Guimard, les hommes renoncèrent à se contraindre pour
apporter davantage dans un engagement qui pouvait se former et
se rompre avec la même facilité. Le cœur y perdit son occupa-
lion la plus douce , l'esprit l'émulation la plus efficace , partant
la vie y perdit l'intérêt, et la société son plus grand charme.
Et cet état de choses a dû arriver jusqu'à nous , les deux pou-
voirs à qui il était encore donné d'agir sur les mœurs , les fem-
mes et la littérature, étant sans influence active : la littérature,
parce que , plus avide de succès que d'améliorations , elle négli-
geait dès lors sa véritable mission et s'occupait à flatter le goût
dominant plutôt qu'à le dirigerj les femmes, parce qu'elles étaient
détrônées pour avoir mis en oubli leur dignité. Visiblement
donc, le laisser-aller de manières qu'on nous reproche, n'est pas
le tort de notre époque; mais un dernier trait de l'empire que
la figure nouvelle qui se dessine n'a pas encore effacé.
Quant à nous , qui pour la plupart ne trouvons pas en entrant
dans le monde, fort agrandi aujourd'hui, les distinctions et la
position de fortune quiy attendaient l'ancienne société; quant à
nous qui sommes forcés de nous créer la place que nous voulons
occuper, de nous frayer un chemin vers l'avenir , et qui ren-
controns partout les rangs si pressés, que nous arrivons à nous
mettre en évidence à grand'peine , nous sommes si entièrement
absorbés dans nos préoccupations studieuses et inquiètes , que
même à vingt ans nous ne sentons pas le besoin impérieux de
société, la soif de dissipation et de folie qu'on avait autrefois.
Déjà nous connaissons trop le vide de ces mystifications polies
qu'on nomme complïtnenfs, protestations , pour perdre le
KEVUE fJË PARIS. -205
temps à les rechercher, et, par cela qu'elles nous ont un instant
dupés, nous mettons une sorte de pudeur et de politesse à en
être sobres envers les autres, différant encore, sur ce point,
de hi société du xyiii» siècle , à laquelle les flatteries récipro-
ques étaient indispensables pour caresser son orgueil et amuser
son oisiveté. Après avoir signalé de si notables changements dans
le caractère national , est-il bien nécessaire d'ajouter que nous
ne saurions pas mieux nous accommoder des maisons ouvertes^
des réunions pennanentes , qui allaient si bien aux mœurs
du xviu" siècle , que ce qui reste de la société de celte époque ne
s'accommode des mœurs d'aujourd'hui.
Si d'ailleurs nous sommes moins intrigants qu'au temps de la
fronde, moins parleurs qu'au grand siècle , si nous sommes
moins légers , moins ro\iés que sous la régence et les règnes
suivants, y a-t-il raison à dire que nous courons à notre ruine?
Si nous sommes guéris du despotisme militaire , si la révolution
de 1830 ne ressemble en rien à celle 1793 , y a-t-il bonne foi à
prétendre que nous avons rétrogradé ? Si enfin l'espèce grand
seigneur a disparu , n'affirmerons-nous pas , nous , que nous
avons progressé? Car ce qui donnait à l'homme de cour une
physionomie particulière, ce n'est pas le décousu de son partage,
sa galanterie mignarde, son scepticisme affecté; c'était le sen-
timent inné de l'impunité pour ce qu'il lui plaisait d'oser; c'était
cette fatuité du vice qu'il croyait la marque la plus certaine de
la qualité , en ce que nul ne pouvait oser ce qu'il osait ; c'était
cette forfanterie qui le faisait braver tout, hormis la faveur, et
qui le rendait impudent jusque dans sa politesse. L'espèce j/^'a^rf
seigneur étant perdue , l'œuvre de Louis XI et de Richelieu est
accomplie, et désormais la loi est forte pour tous.
Quand donc on peut se dire comme M'"c d'Abrantès, qu'on est
femme littéraire, û y a mieux à faire que calomnier la société
alors qu'évidemment elle se régénère. Aujourd'hui, que la même
influence qui a si souvent métamorphosé les mœurs , remet en
honneur le mariage qui ne s'y attendait guère , la poésie , qui
n'y songeait pas davantage, se dispose à se faire chaste. Bientôt
les inspirations les plus fécondes du poète lui viendront de sou
intérieur; bientôt la critique nous dira avec ébahisseraent que
la muse du poète c'est sa femme. Inévitablement alors, pour
peu (lue la généralité des feuuncs s'y prête, elles se trouveront
204 REVUE DE PAKIS.
réhabilitées dans leur dignilé et remises eu crédit. Inévitable-
ment alors, par le concours des trois pouvoirs qui opèrent sur
les mœurs, l'amour cbaste , la fidélité à la foi jurée, l'union des
familles, toutes les vertus qui font le bonlieur des sociétés,
seront à l'ordre du jour. Honorons donc l'iniliience qui la pre-
mière a donné le mouvement à la réforme , et ayons foi en
l'avenir.
Cette conséquence tirée de noire exposé , examinons un peu
ce que c'est que /es Salons de Paris. Autant qu'il est permis de
saisir l'idée de ce livre , il s'agissait de démontrer l'action réci-
proque des événements politiques sur la société, et de la société
sur les événements politiques. Mais la maturité a manqué au
plan , et la force de direction à la conduite. De cette intention
que nous supposons , il n'y a de visible qu'une esquisse si con-
fuse et si informe, qu'il faut renoncer à résoudre affirmative-
ment ce que l'auteur avait projeté d'exécuter. Ainsi faisons-nous.
Dans le salon de madame Necker, M'"« d'Abrantès paraît
s'être spécialement proposé de nous montrer, d'une part, com-
bien peu les controverses politiques et littéraires , dont fout le
monde s'occupait, troublaient alors Tbarmonie d'un cercle,
combien , au contraire , à l'aide du fjoùt et des bonnes maniè-
res y la conversation gagnait , en vivacité et en intérêt , à ces
discussions; de nous montrer, d'autre part, la littérature trai-
tant d'égal à égal avec la cour, et professant dans les réunions.
Ou'avons-nous en réalité? Un épisode de la biographie de M. de
Malesherbes , la lecture d'im portrait par M'»" Necker, le por-
trait de l'ange de la duchesse de Lauzun. que ne reconnaîtront
guère ceux qui l'ont vue passer dans les mémoires du temps. Ce
portrait et toutes les merveilleuses puérilités dont il est l'occa-
sion, sont aujourd'hui d'un intérêt bien médiocre. Suivent, en
dialogue , quelques pages des Mémoires de M'"« de Genlis , qui
fournissent à des accusations et à des justiHcations qui rappel-
lent la loge du portier; puis vient une controverse sur Voltaire,
avec laquelle l'esprit, le piquant, le naturel, n'ont rien à dé-
mêler. Puis, enfin, nous avons quelques critiques dialoguées
de La Harpe, les seules pages attachantes du salon de madame
Necker.
Celui de la duchesse de Chartres nous est donné pour le plus
agréable de Paris, toutes les grâces s'y Irouvcnt réunies à
REVLE DE PARIS. 205
toute l'urbanité française. C'est bien le cas de voir comment
jime d'Abraiitès nous rend la société polie et spirituelle qu'elle
nous vante. Nous sommes d'ailleurs au commencement du règne
de Louis XVI, l'atmosplière politique est sereine; les esprits
que n'agitent pas trop les querelles de partis le sont aussi : en-
trons , le coup d'œil sera parfait. Ici , nous retrouvons M'»" de
Genlis et ses Mémoires, la plus contestable des autorités. M'"e de
Genlis , qui voudrait persuader que la reine a souhaité d'être de
Yoriire de la Persévérance ; M'"^ de Genlis , ([ui dit n'avoir pas
voulu aller à la cour; qui, de fait, a intrigué de tout point pour
s'y faire admettre , et qui , se voyant poliment éconduite , s'est
vengée par des pamphlets. Mais revenons à la duchesse de
Chartres. ^> Pieuse comme un ange, elle est à la cour une oasis
dans le désert. » Elle parfile ainsi que M'"« de Blot, sa dame
d'honneur. Cette jeune femme qui travaille à une bourse, c'est
M'"e de Genlis. Des rapports , nous dil-on , existent entre elle et
le duc de Chartres, non pas toutefois ceux qui ont éveillé la
censure publique. Le duc n'aime pas M™» de li\ol, parce qu'elle
cofnuience à être clairvoyante ; ce qui signilie présentement
que les rapports existant entre le duc et M^"» de Genlis sont réel-
lement ceux qui ont éveillé la censure publique. Mais il im-
porte peu, cette inconséquence n'est pas la plus grave d'un livre
qu'on n'a pas pris la peine de rendre toujours français , ni tou-
jours logique. Le duc, fixant M""^ de Blot, la querelle sur l'en-
thousiasme que lui inspire Rousseau. Elle avise M'"c de Genlis,
et ne laisse pas échapper l'occasion d'une petite vengeance.
Quelle est cette vengeance ? C'est d'interroger M™" de Genlis sur
l'espèce de sentiment que peut inspirer Rousseau. M"'<= de Genlis
n'en saurait rien dire , elle n'a lu ni la Nouvelle Héloïse , ni
Emile.
MADAME DE ELOT. — C'est cu vérité bien surprenant, et vous
avez là, madame , une prétention bien ridicule.
MADAME DE GESLis. — NoH , madame , je n'ai pas de préten-
tions; j'en vois autour de moi de trop absurdes pour me donner
à moi-même ce ridicule. Je n'ai pas lu la Nouvelle Héloïse ,
parce que j'e/i ai assez entendu dire pour savoir que la Nou-
relle Héloïse n'est pas un livre pour mon âge. Lorsque j'aurai
le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de Rousseau . etc.
Voyez quelle grâce, quelle convenance, quel échange de po-
5) 18
206 REVUE DE PARIS.
lilesse et de déférence entre une femme d'un âge mùr et une
jeune femme , dans la plus parfaite et la plus regrettable des
sociétés ! Voyez aussi combien d'élégance dans le dialogue, voyez
combien d'esprit! On n'est pas d'ailleurs plus niaisement cour-
tisan que ce baron qui s'en vient parler au duc de l'amour de
M™e de Genlis pour son mari , à une époque où chacun savait à
(juoi s'en tenir sur l'indifférence réciproque qui déjà avait suc-
cédé aux tendres sentiments du mari et de la femme. On n'est
pas plus ridiculement arrogante que M™e de Genlis , qui dit , à
vingt ans , qu'e//e espère faire tomber l'odieuse coutume de
parfîler , contre laquelle elle écrivit plus lard. Nous voici main-
tenant transportés à l'hôtel de Livry, où la maîtresse de la mai-
son et M. de Hautefeuille se sont pris de querelle si gracieuse-
ment , que ce dernier a cru devoir se réfugier à l'extrémité du
salon.
MADAME DE LIVRY de l'autrc extrémité. — Monsieur, vous êtes
absurde !
MONsiEiR DE HAUTEFEUILLE. — Madame, à tout seigneur tout
honneur ! vous passez avant moi.
Pour réponse plus prompte et plus péremptoire, M™<= de Livry
lève le pied et lance de toute sa force sa mule à la tête de
M. de Hautefeuille. Après celte mutinerie à la Du Barri , arrive
Mme de Montauban. Elle parle; et si nous substituons ma chère
à mon cœur, le vingt un au pharaon, ma bonne à mon valet
lie chambre, nous croyons entendre une lingère enrichie de
l'empire qui vise à la bonhomie de société. Tout cela peut-il
donc être l'urbanité, la politesse , l'élégance? Pas plus que ces
faits, empruntés çà et là à la vérité , pour être déroulés dans un
salon, dépouillés de la convenance de temps, de lieu, de vérita-
ble à-propos enfin, partant non animés, non vrais, ne nous ren-
dent le monde du xviii» siècle.
Reconnaissons-le d'ailleurs, la politesse , le goût, l'urbanité,
ne peuvent caractériser absolument ni une époque, ni telle ou
telle classe de la société , car ces qualités , individuelles bien
l)his que générales , dépendant avant tout de l'éducation qu'on a
reçue, de la bonté du cœur, qui fait qu'on épargne aux autres
tout procédé dont on serait soi-même blessé ; car elles dépen-
dent de ce lact inné qui fait qu'on pressent l'effet d'un mouve-
ment , d'une parole , avant d'avoir cédé à l'impulsion qui en-
REVUE DE PARIS. 267
iraînail à agir cl à parler ; car elles (léj)en(lenl de la (lisposinoii
de l'esprit ; et par cela même qii^ notre humeur , assujétie à
mille JntUiences , est variable , il n'est , hélas ! rien de plus rare
que la véritable politesse. Voyez à l'appui comment se compor-
tait M. de Vaudreuil. Admis dans l'intimité de la reine, il ose se
servir d'une queue de billard faite d'un seul morceau d'ivoire
incrusté d'or , et réservée exclusivement à Marie-Antoinette.
Bientôt encore, bloqué par un joueur plus adroit, il ne craint
pas de frapper le billard de cette queue, assez violemment pour
qu'elle se brise aux yeux de la reine qui entre en ce moment. Et
cet homme qui se conduit avec celte rusticité , c'est le comte de
Vaudreuil ! et cette femme qu'on traite avec un tel manque
d'égards, c'est la reine de France , toute puissante alors ! Nous
ne savons pas néanmoins que l'opinion de la société , dont on
nous dit que le blâme avait des effets si heureux et si immédiats,
ait le moins du monde sévi contre M. de Vaudreuil et contre le
comte Etienne de Durfort, assez malhonnête homme pour sacri-
fier à une nouvelle maîtresse les lettres et le portrait d'une noble
femme qu'il abandonne : comme auparavant, tous deux conti-
nuent de faire partie de l'intimité de la reine. Contre quels mé-
faits sévissait donc cette autorité des salons qu'on nous donne
comme le souverain correctif des mauvaises manières? Qu'était-
ce que l'opinion de cette société dont on nous dit que les femmes,
comme autant de pythonisses . rendaient des oracles sur leurs
fauteuils ? Voici la duchesse de Boufflers ; l'opinion l'a chanson-
née, flétrie ; devenue la maréchale de Luxembourg, elle domine
la cour et la ville. Expression du temps qu'on prend à la lettre,
et qui signifiait : être de mode. Voilà M^e Ouinault l'aînée,
chanteuse de l'Opéra, maîtresse avouée du comte de JNocé, du
cardinal Dubois, du régent, qui la cède au duc de Chartres j
maîtresse présumée d'une infinité d'autres, elle se fait épouser
par le duc de Nevers, s'appelle toujours 31"^ Quinault, et voit
les femmes les plus collets-montés tenir à honneur de tapisser
ses salons. Ce qui faisait dire d'elle aussi qu'elle dominait la
cour et la ville, expression que nous devons traduire ainsi : Il
était devenu coutume de se rencontrer chez Mii*^ Ouinault
l'aînée.
Nous sommes donc autorisés à conclure que l'opinion de la
société du xvine siècle était sans pouvoir sur les mœurs et sur
208 REVUE DE PARIS.
les manières. La société elle-même, plus fladeiise que réelle-
ment polie, avait plus de prétention que de droit à la réputa-
tion de politesse qu'on lui a trop exactement conservée ; car
c'est surtout parce que M'ne d'Abrantès a pris à cœur de donner
à ce monde un vernis qui lui est étranger que quelques tableaux
sont fort pâles. Dans celui de la duchesse de Chartres, par
exemple, nous ne retrouvons rien qui ressemble au duc, rien
qui caractérise les personnages, rien qui reflète le Palais-Royal,
rien qui précise l'époque, mais des causeries dont le sort est
d'être oubliées, et que personne jusqu'ici n'avait songé à ressus-
citer. Au contraire, dans le salon de madame Roland, oîi do-
minent les personnages iiisloriques , il y a du mouvement, de
la réalité. Le salon de madame de Cusiine, qui offi'e un inté-
rêt romanesque, se détache entièrement de l'ensemble, ainsi
que quelques autres. Quant à celui de la reine, quoi qu'en dise
]\lme d'Abrantès, il était possible d'en rendre compte; la mine
même est riche et reste toute ù exploiter, nonobstant le salon
de madame de Polignac, qui nous est donné ! A travers ces
différents salons, on rencontre des regards qui fixent, des sou-
rires qui laissent voir trente-deu.v perles , des redites, infini-
ment de redites, des biographies qui n'apprennent rien de neuf;
puis souvent l'inexactitude historique, et , dans le récit , une
confusion inextricable , causée par l'emploi non raisonné des
pronoms. 11 n'y a rien là qui puisse étonner ; qu'attendre de
mieux de livres qui pullulent et dont on peut dire qu'ils sont
plus promptement écrits que brochés. Cette précipitation blâ-
mable nous laisse à regretteraujourd'hui de ne rencontrer qu'une
idée avortée où nous devions trouver une conception pleine
d'utilité et d'agrément.
M™" M
L'ACADEMIE
ROYALE
DE MUSIQUE,
4» ÉPOQUE, — 6e ARTICLE.
Grétry faisait fortune à TOpéra-Comique el ne pouvait s'ac-
climater à l'Académie royale. Jnilromaqiie , sa tragédie, fut
trouvée comique ; Céphale et Procris était depuis longtemps
abandonné ; l'Embarras des richesses venait de toinbei- pour la
seconde fois en deux représentalions ; Colinette à la co?^/- avait
seule obtenu quelque succès, lorsque ce musicien donna la Ca-
ravane, le 15 janvier 1784. Zya Caravane, qui, pendant un
demi-siècle , a fait promener ses chameaux sur les planches de
toutes nos salles d'opéra; la Caravane, qui montrait aux ama-
teurs des beautés piquantes , agaçantesy séduisantes, des
Anglaises, des Hollandaises, des Françaises ; quel l)onheur
pour le parolier Morel d'avoir à colloquerdes rimes aussi riches
au bout de ses lignes grotesques ! la Caravane enfin , dont les
orgues de Barbarie nous serinent encore l'ouverture ! Si la i)ièce
était pitoyable comme toutes celles du même faiseur, le cadre
avait un certain air de nouveauté; un spectacle varié s'y dé-
ployait sans effort ,et la scène du bazar fut le véhicule dans le-
quel on emballait tous les débutants de la danse. Mélodieuse,
brillante, la musitiue se fit encore remarquer par la vérité de
son expression.
Ainrf'l «'"iivient dans si pn'firn. rnr le livrai de la. Cnrnrf<ne
18,
210 RIÎVUE DE PARIS.
est précédé d'une préface , que le sujet est indécent , que mettre
sur la scène les mœurs de l'Asie et l'intérieur d'un sérail, c'est
s'exposer aux reproches des gens d'un goût austère et délicat.
Nos paroliers sont plus audacieux et ne cherchent pas à se jus-
tifier dans des préfaces.
Un amateur nommé Moulgue fut mis en interdit pour avoir
sifflé la pièce de 3Iorel ; il adressa à l'auteur qui lui faisait
fermer la porte de l'Opéra :
Depuis trois jours on me condamne
A fuir les lyriques lambris ,
Pour avoir, avec tout Paris ,
Médit de votre Caravane.
Ah ! monseigneur Morel , merci !
Pardonnez-moi, je vous en prie ,
Et plus que vous, toute la vie,
Je médirai de Piccinui ,
Et vous tiendrai pour un génie.
La Caravane est pourtant la meilleure pièce que Morel ait
donnée sous son nom. La raison, c'est qu'il ne l'avait pas faite ;
ce livret est l'ouvrage du comte de Provence, qui nous a gou-
vernés sous le nom de Louis XVIIL II ne faut pas s'étonner si
les critiques un peu malins étaient éloignés de l'Opéra par me-
sure de haute police.
Floquel trouvait apparemment que la musique d'Mceste
n'était pas bonne, et que Gluck avait échoué dans son entreprise;
Floquet imagina de corriger le thème du mailre allemand en
écrivant une partition à\-ilceste^ sur la pièce de Quinault , revue
et tripotée par Saint-Marc. Cet adversaire de Gluck n'osait
pourtant pas se mesurer ouvertement avec un tel champion, il
craignait le haro général que sa témérité devait exciter contre
lui; c'est incognito, la visière baissée, qu'il se proposait de
combattre ce rival redoutable. Floquet , n'en doutez pas , se se-
rait fait connaître après l'avoir terrassé. Saint-Marc fut indis-
cret , et le musicien lui déclara qu'il renonçait à une affaire
dont le succès dépendait surtout du mystère que l'on aurait mis
a la conduire. Fâché de perdre son travail, Floquel eut l'idée de
le faire valoir en se couvrant d'un nouveau masque. Le livret
iV^keste avait été imprimé dans les œuvres de Saint-Marc;
REVUE DE PARIS, 211
Floquet fait parvenir à ce parolier une lettre très-flatteuse d'un
musicien étranger, anonyme, résidant alors très-loin de la France,
qui lui marquait avoir trouvé dans la bibliothèque de son sou-
verain cet opéra qui lui avait plu beaucoup , qui l'avait frappé
d'enthousiasme, et dont il lui demandait la permission de faire
usage. La tournure était prise de manière à lui faire croire que
son nouveau musicien était Paisiello, attaché à la cour de Rus-
sie. Saint-Marc, flatté des louanges qu'on lui prodiguait, donna
tête baissée dans le panneau. La correspondance s'établit entre
eux et se soutint assez bien pendant quelque temps ; mais une
réponse arrivée beaucoup trop tôt de Saint-Pétersbourg lit ou-
vrir les yeux au rimeur , il vit clairement qu'il était joué par
Floquet. Ce musicien, deux fois trahi dans son incognito, se
garda bien de convenir de la ruse ; mais il abandonna le projet
qu'il avait formé de détrôner Gluck.
Le roi , qui , jusqu'alors , n'aimait que la gaieté de l'Opéra-
Coraique et du Vaudeville, prit goût aux grands opéras. C'est
à Mf"" Saint-Huberti que l'on dut cette conversion. Louis XVI ,
écoutant avec intérêt les œuvres des faiseurs de l'époque, trouva
que les paroles en étaient détestables. 11 voulut encourager par
des prix les écrivains distingués, les hommes de talent, à se li-
vrer à la composition de ce que l'on appelait alors des poëraes
d'opéras. L'arrêt du conseil du .5 janvier 1784 établit trois prix:
le premier de 1,500 livres, pour la tragédie lyrique , reconnue
la meilleure au jugement des gens de lettres chargés de l'exa-
miner par sa majesté ; le deuxième de 50a livres pour la tragé-
die du même genre qui obtiendra le second rang ; le troisième
de COO livres pour le meilleur opéra-ballet, pastorale ou comé-
die lyrique.
Le même arrêt fixe à sept le nombre des premiers sujets du
chant: deux premières basses, deux prenùers ténors, et trois
premières actrices. Les sujets pour les remplacements étaient
du même nombre et dans les mêmes genres. Les doubles se ré-
duisaient à trois , un ténor et deux actrices. En tout, dix-sept
sujets.
Le personnel de la danse était composé du maître de ballets ,
d'un aide , de trois premiers danseurs, de trois premières dan-
seuses, de trois remplacements en danseurs etdanseuses, et desix
doubles, trois hommes et Irois femmes. En tout , dix-sept sujets.
212 REVUE DE PARIS.
Les appoiiilements des premiers acteurs et actrices étaient
fixés pour toujours à 9,000 livres, ceux des remplacements
à 7,000 livres, et ceux des doubles à 3,000 livres. Les feux
étaient supprimés. Entend néanmoins sa majesté que ceux des
sujets qui ont droit au partage des bénéfices qui pourraient ré-
sulter des recettes plus avantageuses , dues en partie à leur
zèle et à leurs travaux, ainsi qu'à leur économie dans les dé-
penses, continueront d'en jouira l'avenir, de même que ceux
qui seraient admis par la suite au même partage , suivant l'étal
qui en sera arrêté tous les ans.
Chimène , opéra en trois actes , de Sacchini , que l'on avait
exécuté à Fontainebleau pendant le mois de décembre , ne fut
donné au public de Paris que le 9 février suivant. Guillard avait
taillé ce livret dans la tragédie de Corneille. Ce fut un triom-
phe pour Sacchini et pour M™"^ Saint-Huberti , qui soutint ad-
mirablement la haute réputation qu'elle s'était faite dans Didon.
Un très-beau duo , dont la coupe a servi de modèle ensuite ,
plusieurs airs d'une mélodie gracieuse, quelques traits d'expres-
sions assez vigoureux , un chœur très-animé , une espèce de
finale qui termine le second acte , méritent d'être remarqués
dans cet ouvrage. Nos acteurs de vaudeville chantent encore,
sans qu'ils s'en doutent, des airs de ballet de Chimène.
Délie et Tibulle , acte mis en musique par M'"e Beauniesnil,
est fort applaudi. La musicienne avait donné des soins particu-
liers au rôle de Délie que M'"e Saint-Huberti joua et chanta
d'une manière aussi gracieuse que spirituelle. « Il y a de la
finesse , du sentiment; cet opuscule ferait honneur à Beaumes-
nil, s'il était véritablement d'elle. " Voilà ce que dit un mali-
cieux contemporain; je n'en crois rien. M"" Beaumesnil fit
exécuter ensuite une composition plus importante , /es /«mé-
lites poursuivis par Pharaon, oratorio qui parut avec un
certain éclat an concert spirituel.
Le roi achète la salle de Port-Saint-Marlin qui appartenait à
la compagnie qui l'avait fait bâtir. Cette salle est payée 600,000 fr.
et doit servir aux répétitions des ballets; on y formera le dépôt
des machines et des décorations , lorsqu'une autre salle aura
été construite.
Le mardi de Pâques on rit beaucoup au concert spirituel;
r'('(ai( In (ip'nièrn fois (\\\p I.t n'uninn musifalf avait lion dans
REVUE DE P.VRIS, -213
cette salle. San.-? quitter le palais des Tuileries, le concert devait
s'installer dans la salle des machines. Ces transports de gaieté
bruyante furent excités par une symphonie de Haydn qui
terminale concert. Chaque musicien, après avoir exécuté sa
partie , la mit dans sa poche , souffla sa bougie , prit son in-
strument sous le bras et s'en alla. La retraite de tous les
symphonistes eut lieu successivement et de la même manière.
C'était une énigme pour le public , qui s'amusa de cette facétie
musicale avant de savoir quelle était rinlenlion du maître qui
l'avait composée.
Les musiciens du prince d'Esterhazy ayant eu quelque diffé-
rend avec les officiers de sa maison, donnèrent leur démission
qui fut acceptée. Le jour de leur départ était fixé; la veille ils
exécutèrent le dernier concert qu'ils devaient faire entendre au
prince. Haydn composa pour cette circonstance une symphonie
dont le finale est très-singulier. C'est un morceau dans leipiol les
instruments récitent l'un après l'autre; à la fin de leur solo,
Haydn avait écrit sur la partie : « Éteignez votre lumière et
partez. » En effet, le premier hautbois et le second cor s'en vont
d'abord; après eux le second hautbois et le premier cor opèrent
leur retraite de la même manière ; ensuite les bassons, les basses,
les violes, les violons, les violoncelles; il ne reste que le chef
d'orchestre et un second violon, qui seuls terminent la symphonie.
Le prince, étonné, voulut savoir ce que tout cela signifiail;
Haydn lui dit que ses musiciens partaient et montaient successi-
vement dans leurs voitures qui les attendaient dans la coiu'. Le
prince alla trouver ses musiciens, leur reprocha avec sensibilité
la manière dont ils l'abandonnaient, les symphonistes furent
touchés de tant de bonté et rentrèrent chez le prince. Telle est
l'origine de la symphonie que l'on exécuta au concert spirituel,
avec toute la pantomime réglée par l'auteur. Lahoussaye et
Guénin restèrent seuls dans l'orchestre et finirent le morceau.
Le 2G avril, la salle de l'Opéra était comble, on attendait la
première représentation des Donaïdes, oi)éra en cinq actes, de
Salieri. La reine était dans sa loge; le bailli de SufFren, qui parais-
sait en public pour la première fois depuis son retour de l'Inde, fut
aperçu au balcon, et des applaudissements universels éclatèrent
avec transport, malgré la gène effroyable dans laquelle était le
l»arterro. L'orchestre, animé par cet fiilhousiasme. salua l'a-
814 REVUE HE PARI;?.
mirai d'une fanfare; le public applaudit de nouveau, et demanda
que la fanfare fût recommencée.
» Les actes des Danakles sont heureusement très-courts; on
ne pourrait supporter longtemps cet affreux spectacle, dont les
ballets mêmes, parfaitement analogues au genre, ne sont que
des jeux atroces, des pantomimes représentant allégoriquemenl
ce qui doit bientôt se passer en action. C'est surtout au troi-
sième acte, celui du festin, qu'est le comble de l'horreur, par
la perfidie de ces femmes dansant avec leurs maris, les cares-
sant, les agaçant, lorsqu'elles ont décidé de les massacrer. Il
n'est point d'ouvrage, malgré la noirceur du sujet, qui présente
un ensemble aussi riche, aussi imposant. La foule des person-
nages, le nombre des décorations et leur variété, la belle exécution
des machines, le brillant des costumes, tout contribuait à saisir
l'imagination et à frapper d'élonnement le spectateur.
1) Gardel a mis beaucoup d'intelligence dans ses ballets, et
s'est montré digne de marcher sur les traces de Noverre. 11 a
senti qu il ne fallait pas trop distinguer entre eux les cinquante
frères, et les cinquante sœurs entre elles. Il en est résulté que
les premiers sujets font corps avec les figurants, ce qui donne
beaucoup plus de vérité à la pantomime. »
Bien que Salieri fût Italien, sa musique appartient à l'école
allemande : il écrivit la partition des Danaïdes à Vienne, sous
les yeux de Gluck, son dernier maître, et d'après les idées de ce
compositeur sur un sujet qu'il devait traiter. On avait annoncé
à Paris que Gluck était l'auteur de la plus grande partie de la
musique des Danaides ; ce bruit eut d'heureux résultats, et
prévint le public en faveur du nouvel ouvrage. Ce ne fut
qu'après la douzième représentation, et quand le succès eut
acquis tout ce qu'on pouvait espérer de brillant et de solide; que
le grand maître déclara que cette œuvre appartenait uniquement
à son élève Salieri. La musique des Danaïdes est d'un beau ca-
ractère, d'un style ferme et vigoureux, quelquefois mélodieuse,
et toujours expressive. Plusieurs morceaux tels que les chœurs,
Descends dans le sein d'Jniphifrife. Gloire, évan, évoé! sont
dignes de Gluck et tellement écrits dans la manière de ce maî-
tre, qu'on pouvait facilement les lui attribuer. L'air d'Hyperm-
nestre, Par les larmes de votre fille; celui de DanaUs, Jouisses
d'un destin prospère, sont d'un effet puissant et dramatiqtie.
REVUE DE PARIS. 215
La pièce était uue imitation de Ylpernestra que Calzabigi
avait écrite pour Gluck. Imitation faible et barbare, paroles
ridicules et dépourvues de rhythme et de mesure qui dégradent
la plupart des morceaux de musique; le chœur de femme sur-
tout : Gloire, évan, éioé! ce chœur plein de verve et de feu,
produirait des résultats plus heureux encore, si les voix récitaient
des vers adaptés au rhythme de la mélodie.
Salieri reçut de l'Académie royale 10,000 livres pour le prix
de son opéra, 5,000 livres pour ses frais de voyage, et vendit
2,000 livres le manuscrit de la partition à son éditeur.
« Comment? la reine de France fait son devoir, elle te prie de
danser, et tu ne fais pas le tien! Je l'ôterai mon nom. » Telle
est la remontrance paternelle que Vestris adressait à son fils,
quand ce cher Auguste se fit mettre à la Force pour avoir refusé
de danser à une représentation que la reine devait honorer de sa
présence.
Diane et Endymion, opéra en trois actes de Piccinni, est
reçu froidement. On applaudit avec transport le bel air chanté
par Diane. 8 septembre 1784.
M"« Dozon débute avec succès par le rôle de Chimène ; c'est
le premier sujet sorti de l'école de chant et de déclamation, que
le baron de Breteuil venait d'établir. Lays et Mole avaient été
les maîtres de Mii« Dozon. Celte école de chant devint plus tard
le Conservatoire de musique de Paris.
Moline traduit en français il Barbiere di Siciglia, que
Paisiello avait mis en musique à Saint-Pétersbourg; la Comédie-
Française s'oppose à ce que cet ouvrage soit représenté en
opéra. Ce n'est que plus tard qu'une autre traduction du même
ouvrage fut mise en scène à l'Opéra-Comique, par Framery.
Gluck avait refait la musique d'Armide après LuUi, Sacchini
refit celle de Dardanus après Rameau. Le nouveau Dardanus
obtint peu de succès; on y remarque pourtant de beaux chœurs,
un air de ténor gracieux et touchant : Jours heureux ! un air
de baryton ; Sombres chagrins, d'un l)eau caractère, mais
d'un seul mouvement, trop lent pour ne pas laisser languir
l'intérêt. Lainez, Lays el M"<' Maillard y remplissent les rôles de
Dardanus, d'Anténor et d'Iphise. Les danses firent beaucoup de
plaisir; un passepied d'un genre neuf, admirablement exécuté
par Vestris et M'i'-Guiuiard, fut couvert d'applaudissements,
216 REVUE DE l'AKIS.
On goûta plusieurs autres parties des ballets de cet opéra;
M"" Saulnier, Zacliarie et Langlois y brillèrent. On reconnut à
la première la majesté de M"" Ileinel et des grâces moins
sévères; à la seconde, plus de correction et de naturel que
n'avait M''^ Guimard; enfin, la troisième, absolument nouvelle
au lliéàtre, pour la danse baute, à la vigueur, à l'aisance de
toutes celles qui l'avaient précédée, joignait déjà plus de no-
blesse.
PaHurge, opéra eu trois actes, musique de Grétry, doit sa
réussite aux danses, au spectacle, à la mise en scène. La pièce
était de Morel. qui était beau-frère de Papillon de La Ferlé;
Morel jouissait de l'immense crédit que lui donnait cette pa-
renté; il profita trop longtemps du droit d'infecter l'Opéra de ses
turpitudes dramatiques. Rien de si plat que ce livret, bouffon
sans être gai, ridicule sans exciter le rire, et pourtant le spiri-
tuel Rabelais en avait fourni le sujet et les principales scènes.
La musi([ue de Grétry ne vaut guère mieux que la pièce; l'ou-
verture de Panuifje renferme pourtant de belles mélodies, mais
elles sont mises en œuvre sans goût et sans talent. Lays fut
très-applaudi dans le rôle de Panurge. Grétry, voyant que
rhabileté des danseurs avait puissamment soutenu sou nouvel
ouvrage, imagina de faire composer, par Gardel, un grand finale
de danse, qui fut exécuté sur 1 ouverture répétée à la fin de la
pièce. Le pu])lic, charmé de revoir ses virtuoses favoris dans
un ensemble général, suivit alors avec plus d'empressement les
représentations de Panurge; à compter de la troisième, le
succès fut déclaré.
Dans la fête chinoise de Pmnirge, on avait placé sur le théâtre
un énorme tambour que deux Chinois, élevés sur une estrade,
frappaient à coups redoublés. C'était suivre fidèlement la des-
cription donnée par le père du Halde. Un critique s'empresse de
commenter ainsi ce trait d'érudition du parolier Morel :
Dans cet opéra, je vous prie,
Oui frappe avec tant de fureur?
C/est le dieu du f;oùt, je parie,
(jui prend le tambour pour Tauteur.
M'"« Saint-Huberti joua d'une manière charmante le rôle co-
iiiiipic de Climène, femme de Panurge; elle donna à ceperson-
REVUE DE PARIS, 217
nage loule la finesse, la malice d'une soubrette de comédie, et
le chanta avec cette aisance, celte verve qui caractérisent un
talent du premier ordre, un talent qui devait réussir dans les
genres les plus opposés.
Depuis douze ans, les spectateurs n'étaient plus admis sur la
scène j on leur permettait encore de s'y placer, moyennant un
louis, les jours où l'on donnait des représentations extraordi-
naires pour la capitationdes acteurs. Le lô mars 1785, à l'une
de ces soirées, on jouait Iphigénie en Tauride et Panurge,
sept actes, qui tirent durer le spectacle jusqu'à dix heures un
quart! chose monstrueuse alors. La recette s'éleva à 16,500
livres, ce qui était encore plus surprenant, et sans exemple
jusqu'à cette époque. Le nombre des amateurs colloques sur le
théâtre était si grand, qu'ils masquaient tout à fait la scène; les
acteurs auraient été obligés de manœuvrer derrière cette foule
importune, si le parterre ne l'avait chassée à force de clameurs
et d'attaques. Elle fut contrainte de battre en retraite et de se
réfugier derrière les coulisses. Depuis cette violente escar-
mouche, les petits-maîtres osèrent encore se montrer sur le
théâtre; le parterre leur jeta des oranges à la tète et les chassa
pour la seconde fois.
On fît des couplets satiriques et des caricatures sur Panurge;
on le représentait jeté par la fenêtre; deux danseurs, Vestriset
Gardel le soutenaient avec des balais.
Dauvergne reprend la direction de l'Opéra, en avril 1785, et
l'on crée, pour Francœur, la place de sous-directeur. Lasuze,
Rey, Gardel, conservent leurs emplois de chef du chant, chef
d'orchestre, maître de ballets. M"»* Levasseur et Duplant se re-
tirent du théâtre.
La Toison d'or, de Chabanon, OEdipc à Colone , de Gail-
lard, Cora, de Taladier, sont les trois livrets d'ojiéras ({ui ob-
tiennent les prix institués par le roi pour l'encouragement du
théâtre lyrique. Ces trois prix devaient être donnés pour une
tragédie lyrique, un opéra-ballet, une pastorale; on ne i>ré-
senta que des tragédies au concours , et le jury d'examen déclara
que les prix seraient chacun de 1000 livres et qu'ils seraient
décernés sans donner à chacun de ces ouvrages une préférence
absolue, leur mérite et leur genre étant trop différents pour
permettre d'en faire une comparaison exacte et rigoureuse. Ce
9 liJ
218 REVIE DE l'XYUS.
qu'il y a tle plus singulier dans cotte décision des académiciens
jurés , c'est de leur voir accorder un prix à Guillaid pour avoir
arrangé en opéra YOEdipe chez Jdmète de Ducis; tandis (|ue
l'arrèl du conseil d'État du ô janvier 1784 n'avait été rendu que
pour I)annir les vieilles pièces rajustées, en proposant des ré-
compenses pour les gens habiles cpii en auraient composé de
nouvelles. Cinquante-huit livrets d'opéras avaient été envoyés
au concouis.
M^e Saint-Huberti retourne à Marseille où elle avait été si
bien accueillie ; les Provençaux redoublent de soins et de ga-
lanterie envers l'actrice favorite. Voici l'extrait d'une lettre
écrite de Marseille, le 13 août 1785 :
« On ne vous a rien exagéré en vous rendant compte des
honneurs prodigués à M"»" Saint-Huberti : nous approchons des
folies des Anglais pour leurs acteurs. M^c Saint-Huberti a donné
ici vingt-trois représentations, toutes courues avec une fureur
extrême. Les vers, les couronnes lui pleuvaient de toutes parts ;
elle a emporté plus de cent couronnes sur l'impériale de sa voi-
fiu'e , plusieurs étaient d'un très-grand prix. On lui a donné des
fêtes sans tîu ; mais la fête sur l'eau était digne d'une souveraine
et mérite d'être détaillée.
« M'"e Saint-Hulierti, vêtue à la grecque (1) ce jour-là, est
arrivée par mer sur une très-belle gondole, portant le pavillon
de Marseille , montée par huit rameurs et marchant à la voile.
Près du lieu du rendez-vous , elle a été entourée par plus de
deux cents chaloupes chargées de personnes accourues pour
voir la fête et encore plus celle qui en était l'objet. Elle a débar-
qué au bruit d'une décharge de boites et des acclamations du
l)euple; un moment après elle a remis en mer pour jouir du
spectacle d'une joute. Le vainqueur lui a apporté la couronne et
l'a reçue do nouveau de ses mains , avec le prix de son triomphe.
On a voulu donner à M'"« Saint-Hul)ertile spectacle d'une pèche
dans un immense filet, qu'on n'a jamais pu tirer à cause de
l'affluence.
« A la sortie de la gondole , M^e Saint-Huberti a été saluée
d'une seconde salve j le peuple a dansé autour d'elle au sou des
(1) Ce costume {jrec moderne , de la plus grande richesse , fut donne
à Mtoc Saint Huberli par les dames [;recqucs de Marseille.
PvEVlJt DE PARIS. 21!»
tambourins et des galoubets, tandis que, couchée à la turque
sur un divan , elle recevait en reine les hommages des specta-
teurs des deux sexes. Conduite ensuite à travers une haie de
pavillons illuminés , elle est entrée dans une maison de plai-
sance voisine , où l'on avait élevé un petit théâtre sous une
lente.
» Une petite pièce allégorique y fut jouée; elle avait été com-
posée en l'honneur de cette divinité d'opéra par un poète pro-
vençal. Le sujet en était assez trivial , mais on y remarquait
de jolis vers , un dialogue sprirituel , des traits ingénieux et
piquants.
') Pendant le bal qui suivit , M'^e Saint-Huberti fut placée sur
une estrade entre Melponiène et Polymnie , deux muses de la
pièce. Ensuite, illumination au dedans et au dehors; enfin un
souper splendide de cent couverts, dressé dans une salle ouverte
ou plutôt fermée uniquement , suivant 1 usage du pays , par une
grille, à travers laquelle le peuple s'empressait d'admirer l'hé-
roïne. Sur la fin du repas , on a chanté, la galerie a fiùt chorus:
vous pensez bien que M™^ Saint Huberti n"a pas été oubliée dans
ces couplets : elle a répondu par quelques couplets en i)rovençal.
Qn a porté sa santé ; les vivais répétés cent fois , une salve gé-
nérale , ont terminé la fête. »
Vous voyez tous les jours à l'horcheste de l'Opéra un aimable
Provençal, contemporain de M"!*- Saiiit-Huberli, son ardent
admirateur, autrefois son ami. Si vous pensez que mon récit
n'est pas d'une exactitude rigoureuse, dites-lui sur le ton de
Grétry : Vous souvient-tl de cette fête ? H vous répondra sur-
le-champ : Ll ëri, j'y étais. C'est parées mots, consolateurs
pour un historien , quil termine son discours toutes les fois
que je lui demande quelques détails sur les virtuoses du temps
passé, sur les fêles, les représentations données à la cour de
Napoléon , et sur les cérémonies musicales de la chapelle de cet
empereur. Liéri, vous dise, li érl. Sa mémoire féconde m'a
fourni de précieuses notes sur les faits et gestes de Mn^e Saint-
Huberti. Je SUIS certain pourtant qu'il ne m'a pas tout dit.
D'autres scènes d'cni mlérèt piquant ont eu lieu dans ce temps
où je n'étais p;is né; si sa modestie ne Tempêchait pas de me les
conter, il pourrait encore ajouter : Liéri. Je proposais derniè-
nment à ce joyeux amateur <le venir faire un tour eu Provence
220 REVUE DE PARIS.
avec moi. <. J'aime toujours notre pays, me dit-il, je m'j' reti-
rerai, mais quand je serai vieux. » Il n'avait alors que quatre-
vingt-six ans.
Mme Sainf-Huberli n'avait pas été dotée libéralement sous le
rapport des avantages physiques : elle n'était pas belle ; d'une
taille assez élevée, blonde et maigre, M'"*- Saint-IIuberti avait
des traits expressifs , mais peu prononcés , j'excepterai pourtant
sa bouche qui était fort grande. Elle introduisit à l'Académie
royale de Musique la bonne école de chant pratiquée en Italie et
en Allemagne: c'est la première actrice de ce théâtre à qui l'on
puisse donner le nom de cantatrice. II fallait bien qu'elle eût un
talent réel et solide, une voix cultivée, pleine de charme et
d'expression , iniisquePiccinni écrivit pour elle : Ah! que je fus
bien inspirée , air lent, d'un seul mouvement et très-développé.
Une cantatrice peut seule intéresser en exécutant un morceau
de ce genre ; ses inspirations dramatiques ne lui seraient d'aucun
secours en pareille circonstance. M™*"* Mara et Todi , célèbres
virtuoses italiennes, faisaient fureur au concert spirituel. M"»
Saint-Huberti osa chanter un duo d'Anfossi avec M'"e Mara , et
fut très-applaudie.
« Il est impossible , dit Grimm , de réunir à un plus haut degré
la sensibilité la plus exquise , un goût de chant plus soigné , une
attention à la scène plus profonde et plus réfléchie, un abandon
plus noble et plus vrai , un jeu plus touchant et plus digne du
superbe rôle de Didon. C'est la voix de Todi, c'est le jeu de
Clairon : c'est un modèle qu'on n'a point eu sur ce théâtre et
qui en servira longtemps. »
Un jour qu'elle assistait à la première représentation du Faux
Lord , à la Comédie-Italienne , le parterre et les loges l'applau-
dirent spontanément , comme s'ils eussent vu paraître la reine
de France. Tout le monde cria : « Vive Didon ! vive la reine de
Carthage ! »
Le roi Louis XVI prend la peine de régler lui-même , par son
ordonnance du 17 octobre 1785, les droits des personnes qui
venaient occuper les loges de l'Opéra , leur accordant la libre et
entière faculté de lever ou baisser les petites glaces , de se
placer dans lesdiles loges de la manière qui leur serait la plus
commode, quand même ces manœuvres devraient gêner ou
contrarier les curieux errants dans les corridors et prompts ^
KEVUK DR PARIS. 2-21
meltro lo noz aux lucarnes. Celte ordonuance, signée Louis,
et , plus bas , le baron de Breleuil , se bornait à ce seul point de
discipline théâtrale.
Tous les auteurs s'empressaient d'écrire des rôles pour
M™o Saint-Huberti, des rôles importants qui dominaientle drame
dont le talent de l'aclrice devait assurer le succès. Marmontelet
Piccinni, qui avaient été si heureux en composant />/(/o« , ne
réussirent point en lui donnant Pénélope. Cet opéra fut ac-
cueilli froidement; la pièce était languissante et de peu d'inté-
rêt, la musique faible et décolorée , si l'on excepte l'introduction
et \n\ trio.
0 Marmontel ! loin d'enfanter
Sans cesse ouvrajje sur ouvrage ,
De la Pénélope si sage
On le conseille d'imiter
La patience singulière :
Oui, [)ar le plus heureux retour,
La nuit il le faudrait défaire
Tout ce que tu fis dans le jour.
M"e Lemaure , qui avait si longtemps brillé à l'Opéra , et s'en
était retirée depuis quarante-trois ans, meurt à l'âge de quatre-
vingt-un ans passés. Le fameux Chassé mourut l'année suivante.
Pour se rapprocher des amateurs qui ne voulaient pas aller
chercher le bal masqué à la Porte-Saint-Martin , l'Académie
royale amena ses bals au Panthéon . salle bâtie près du Palais-
Royal. La recette ne fut pas meilleure dans ce nouveau domi-
cile ; après le cinquième bal, on revint à la Porte-Saint-Marlin.
Le théâtre du Vaudeville fut construit plus tard sur l'emplace-
ment de ce Panthéon.
Le succès inoui du Mariage de Figaro avait tellement aug-
menté les recettes de la Comédie-Française , que la part de
chaque sociétaire s'élevait à 30,000 livres par an. Les premiers
acteurs de l'Opéra , dont les appointements étaient fixés à 9,000
livres, firent alors des réclamations et voulurent obtenir le
double de cette somme. Lays , Chéron , Rousseau , se liguèrent ,
menaçant l'administration d'aller chercher fortune ailleurs,
s'ils n'étaient pas traités avec plus de libéralité. La comparaison
df leurs revenus avef ceux des «omédifus français les désolait ,
19.
:i22 REVL'E DE PARIS.
les humilini(; ils Iroiivaienl très-inconvenant que les aoloiirs du
premier (liéàtie de Frnnce n'eussent pas à beaucoup près un sort
aussi brillant cpie celui de leurs confrères de la Comédie Fran-
çaise et de la Comédie-Italienne. Cette réclamation fut très-mal
accueillie parle baron deBreteuil. Il leur déclara que tous les
théâtres du royaume leur seraient fermés, et que s'ils passaient
à l'étranger, on supprimerait à l'instant même leurs pensions.
Le premier exercice public des élèves de l'école de chant a
lieu par une représentation de Roland , donnée le 4 avril 1786,
sur le théâtre des Menus-Plaisirs. Dessaules , Lefèvre , M"*"' Mu-
lot «4 Delilletle y remplissent les rôles de Roland, Médor, Angé-
lique, Tbémire, et sont fort applaudis.
Le roi établit la loi du timbre pour la musique, le 23 septem-
bre 1786; c( veut Sa Majesté que le produit du timbre, ainsi que
celui des amendes et confiscations ordonnées au profit du bu-
reau du timbre pour la musique, soient employés à l'entre-
tien de l'école royale de chant et de déclamation. » Article 25.
Je citerai seulement pour mémoire le Fizarre, de Candeille,
le Thémistocle , de Philidor , qui tombèrent à plat.
A la dernière répétition générale de Thémistocle, Philidor se
fait attendre ; un banquet splendide et délicat l'avait relardé.
L'orchestre, à jeun, mourait de faim. Le compositeur n'en fai-
sait pas moins recommencer les morceaux toutes les fois qu'il le
jugeait convenable. Au moment où l'on allait attaquer un air
dont l'accompagnement devait être d'une douceur extrême,
Philidor accourt sur l'avant-scène , disant : « Les sourdines!
messieurs, les sourdines ! » Rey lui répliqua : « Ils sont double-
ment heureux. •> Calembour qui exprimait l'envie que le chef
d'orchestre portait aux sourds , qui avaient le bonheur de dîner
et de ne pas entendre Thémistocle.
Davide, fameux ténor italien, le père de celui que nous avons
entendu, fait fureur au concert spirituel en 1786. Il y avait chanté
l'année précédente sans produire une grande sensation; ses rou-
lades légères , les traits brillants qu'il lançait même dans le ré-
citatif, avaient indisposé les vrais amateurs de la musique
française. Ils les goûtèrent ensuite , et ne purent refuser au
virtuose les témoignages de leur admiration. Afin de justifier
en quelque sorte leur méprise , ils prétendirent que Davide se
portail beaucoup niipux en 1786. el (pie l'amélioration de la
REVUE DE PAR[S. 223
santé (in chaiHour devait nécessairement porter la plus heureuse
influence sur son exécution.
Muie Saint-Aubin avait paru dans Colineife à la cour. On
lui trouvait une jolie figure, une voix légère, des grâces dans le
chant, de l'esprit, de la finesse dans le jeu , et une habitude de
la scène très-j)récieuse. Elle réussit complètement dans ce pre-
mier rt)le; mais, comme ce succès ne se soutint pas, M""»^ Saint-
Aubin se décida à passer à la Comédie-Italienne. Elle s'y montra
dans la Colonie et VÉpreiiie villageoise, jouant les rôles de Ma-
rine et de Denise. La nouvelle actrice fut reçue avec enthou-
siasme. Chénard, première basse de l'Opéra-Comique , avait
aussi débuté îi l'Académie royale, en 1782.
Ce théâtre est dans une si grande pénurie de sujets en hom-
mes, surtout pour la haule-contre. qu'elle pi'opose aux niaitres
de musique une pension viagère de -300 livres pour chaque su-
jet ayant une belle voix de haute-contre , et certaines qualités
requises. Un père qui présenterait son fils, réunissant les quali-
tés voulues, aurait eu également droit à la pension.
Rosine, opéra en trois actes, paroles de Gersain. musique de
Gossec, obtient un médiocre succès. Lays et M"" Dozon y rem-
plissent les rôles principaux. Goyon , danseur comique, débute
dans les divertissements de cet opéra , dont Gardel le jeune , qui
commençait â devenir le rival de son frère pour la composition
des ballets, avait fait une partie. 20 juillet 178G.
OEdipcà Colone , livret de Guillard , avait obtenu le prix au
concours. Suard , académicien , s'empressa d'engager l'auteur
A'OEdipe à Colone â confier son ouvrage au musicien Grétry ;
l'affaire se conclut. Le compositeur, sachant que son parolier
était dans une position financière peu satisfaisante . lui fit une
avance de mille écus sur les droits de sa pièce. Des occupations
multipliées , une maladie grave, empêchèrent Grétry de travail-
ler à cet opéra , qu'il garda plusieurs années dans son porte-
feuille. Guillard et Sacchini allaient dîner souvent chez
jjiueBerton, veuve de l'ancien directeur de l'Opéra. In jour, Guil-
lard, alarmé par les retards de Grétry, dans un désespoir de
poêle, récita i)liisieurs scènes d'OEdipe à Colone chez M™»^ Ber-
lon. On en fut enchanté ; Sacchini témoigna vivement le cha-
grin qu'il éprouvait de ne pouvoir exercer son talent sur un
onvi-age au.ssi touchant . et surtout de n'avoir pas millo érus a
224 REVUE DE PARIS.
donner à Grétry , pour oblenir son désistement. M™» Berton les
offrit à l'instant, et Fillette-Loraux se chargea de la négociation.
Use rendit chez Grétry, qu'il trouva malade au lit, lui compta
les trois mille livres, et lui demanda le manuscrit. Grélry ne
consentit qu'avec peine à le rendre, mais en apprenant que
Guillard destinait son ouvrage à Sacchini, il dit qu'il le félici-
tait du choix d'un pareil remplaçant. L'ambassadeur revint
triomphant et joyeux de l'heureux résultai de sa mission. Guil-
laid donna sur-le-champ .son livret à Sacchini. Le lendemain ,
la partition iVOEdi'pe était commencée; en moins de six semai-
nes, ce chef-d'œuvre fut terminé.
La reine Marie-Antoinette , qui aimait et cultivait les arts,
montrait beaucoup d'affection à Sacchini ; elle lui avait fait
obtenir une pension de deux mille écus. On essaya le nouvel
opéra de son musicien favori sur le petit théâtre de la cour , à
Versailles , le 4 janvier 178ii. OEclipe à Colone fut jugé digne
de son auteur; on l'applaudit, mais il ne produisit pas une sen-
sation bien vive sur l'auditoire. La reine promit cependant à
Sacchini qn'OEd/pe serait le premier ouvrage représenté sur le
théâtre de la cour au voyage de Fontainebleau. Sacchini fit part
de cette nouvelle à ses amis et continua de se trouver . selon
son usage, dans la galerie de Versailles, sur le passage de la
reine , qui , tous les dimanches , au sortir de la messe , l'invitait
à passer dans le salon de musique. Là, elle prenait plaisir à
entendre les plus beaux morceaux à'Évelina, que Sacchini
composait alors. Ce maître , ayant remarqué avec peine que
plusieurs dimanches de suite la reine semblait éviter ses re-
gards, inquiet, tourmenté , se place un jour tellement vis-à-vis
de Marie-Antoinette, qu'elle ne peut se dispenser de lui adresser
la parole. Elle le reçut dans le salon de musique, et, d'une voix
émue, lui dit : « Vous ne m'en voudrez pas, mon cher Sacchini;
on dit que j'accorde trop de faveur aux élrangei-s. On m'a si
vivement sollicitée de faire représenter la Phèdre Aq^I. Lemoine
à la place de votre OEdipe, que je n'ai pu m'y refuser. Vous
voyez ma position ; pardonnez-moi. »
Sacchini, s'efForçant de contenir sa douleur, fit un salut res-
peclueux, et revint à Paris chez M»'*- Berton. 11 enira tout éploré,
se jeta dans un fauteuil, et ses amis ne purent obtenir de lui que
ces mots enl recoupés df> sanglots : « ]Ma bonne amie . mes en-
REVUE DE PARIS. 225
fants, ze souis oun homme perdou , la reine il ne m'aime piou !
la reine il ne m'aime piou ! » Tous les soins de ramilié furent
inutiles , rien ne put calmer son désespoir. 11 ne voulut pas se
mettre à table. 11 élail goutteux à un point extrême, une oppres-
sion excessive se déclara ; Guillard , Loraux et M. Berton le re-
conduisirent chez lui en voilure. Il se mit au lit, et trois jours
après il avait cessé de vivre.
o J'ai vécu dans l'intimité avec Sacchini,ditM. êerton; j'avais
le bonheur d'être son élève d'adoption, je le quittais rarement;
il m'appelait son cher fils , je travaillais sur une petite table
placée près de son piano. J'ai été témoin de la facilité avec la-
quelle ce puissant génie a doté l'art musical de ses derniers
chefs-d'œuvre. Je l'ai vu composer OEilipe, Évelina. Souvent,
dans ses moments de repos, il se plaisait à lire ce que je venais
d'écrire, iU'exécutail même. Si javaisfaitun écart d'imagination,
il s'arrêtait subilemenl , et, me regardant avec un sourire que
la beauté de sa figure rendait encore plus touchant, il me disait :
<> Mon petit ami , cette phrase elle est bien jolie ! mais elle n'est
pas de la famille des autres; cherche-m'en une qui soit au moins
leur cousine. »
« Souvent, après la leçon, je l'accompagnais à la promenade.
11 portait habituellement sur lui un volume de Racine , et , dans
la poche de sa veste, une carte sur laquelle il avait écrit des
vers de l'opéra qu'il mettait en musique. Il s'inspirait des oeu-
vres du grand poète ; Bérénice, Andromaque, tlièdre, étaient
les tragédies qu'il affectionnait le plus. Arrivé aux allées les
plus solitaires des Tuileries, il se plaisait à parcourir ces chefs-
d'œuvre et m'en faisait réciter les scènes les plus touchantes.
Puis, tout en cheminant vers les Champs-Elysées , il consultait
de temps en temps sa petite carte , et , selon la lenteur ou la
prestesse de sa marche , je prédisais que le lendemain j'assiste-
rais à la composition d'un mulante ou d'un allegro. Parvenu
au carré de Marigny, il s'arrêtait une heure à regarder les
joueurs de boule : singulier rapport avec Haydn cl Mozart , qui
aimaient passionnément ce jeu. »
Né à Naples le 3 mai 17ôo , mort à Paris le 7 octobre 178G ,
Sacchini s'éteignit à l'âge de cinquante-un ans , au moment où
son génie était dans toute sa force.
/.« Toison (l'or, dp Vogfl. réussi! malgré le dramo lidirule
2^6 REVUE DE PARIS.
de Desriaus. On y remarque principalement l'air d'Hypsipile •
Hélas! à peine uti rayon d'espérance, et celui de Médée :
^hl ne me parlez plus (V amour. Les chœurs , dessinés à la
manière de Gluck, font le plus grand honneur ù Vogel. Le rôle
de Médée est confié à M'ie Maillard, qui s'en acquitte fort bien,
La Phèdre de Racine est mise en opéra par HofFman ; on vou-
lait queM™»" Saint-Huberti jouât tous les grands rôles du réper-
toire tragique. Quand la reine eut entendu la musique de
Lemoine, elle déclara qu'elle ne voulait plus de spectacles de
cette espèce ; qu'il était inutile de faire beaucoup de dépense
pour avoir à Fontainebleau des opéras qui n'en valaient pas la
peine. 2G octobre 1786. La reine demanda Iphigénieen Aiilide
pour le soir , et consentit à ce que Phèdre fût réservée pour les
Parisiens j la répétition de cet opéra lui suffit. Cette nouveauté,
dédaij'.née par la cour , fut doimée à la ville , qui la reçut avec
indifférence, malgré la force d'expj-ession . la vigueur du talent
de M"»"" Saint-Huberti. /"/ièf/ze est déracinée , disait-on , elle ne
peut se soutenir; à la troisième représentation, la salle était dé-
serte. Phèdre se releva pourtant de sa chute , et par un moyen
tout à fait étranger à son mérite, à celui des acteurs et des dan-
seurs qui, chaque jour , lui prêtaient un renfort plus puissant :
la ressource était alors d'ajouter aux ballets d'un opéra dès qu'il
donnait des signes de faiblesse.
Un inspecteur de police, Quidor. fît la fortune de Phèdre. Cet
inspecteur, grand ami du musicien Lemoine. avait les filles dans
son département; illes invita, les excita, les contraignit ù suivre
les représentations de Phèdre. Ces demoiselles , craignant les
suites du mécontentement de ce redoutable champion , et les
boutades toujours fâcheuses de son pouvoir discrétionnaire,
s'empressèrent d'obéir, allèrent à l'Opéra, et s'y firent conduire
par de galants chevaliers. L'inspecteur était dans la salle et pas-
sait la revue de son troupeau; il prenait note des absentes, qui,
le jour suivant, s'empressaient de faire acte de présence. Ce
n'est pas tout : Quidor, après avoir garni les loges . envoyait à
Phèdre un secours d'un autre genre et tout aussi précieux. Sa
cohorte remplissait le parterre, applaudissait à tout rompre, et
fit croire à l'enthousiasme d'un public qui commençait à sentir
les beautés de l'ouvrage. La lactique de l'inspecteur produisit le
plus heureux résuKal.
KEVLE DE PAHIS. 2-27
Ou avait représenté presque siir-le-cliaiiip les Horaces, de
Salieri, afin de prendre une revanche après la mésaventure de
Phèdre. I^s Horaces n'eurent aucun succès, et Phèdre se re-
leva pour leur succéder et prêter son appui à radministralion.
Les actes des Horaces étaient liés par des intermèdes qui te-
naient à l'action et ressemblaient aux chœurs de la tragédie
grecque. Cette innovation ne réussit pas plus que le reste. « La
déclamation est le seul rhythme qui convienne à la tragédie
proprement dite ; toutes les tentatives faites en ce genre inuti-
lement, depuis !e chevalier Gluck, prouvent qu'il ne saurait
réussir sur le théâtre lyrique en France. La comparaison des
chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine avec les opéras dans
lesquels on les travestit donne un désavantage sensible à ceux-
là ; il en résulte même une teinte de ridicule que notre nation
saisit trop facilement pour que les auteurs y échappent. D'ail-
leurs, la galanterie française veut de l'amour, du spectacle, des
danses, et tout cela s'accorde bien rarement avec des traits his-
toriques, dont un héroïsme austère fait le fond. " J'emprunle
ces réflexions à un journal du temps. 7 décembre 1786.
« Vous êtes averti que M. le contrôleur-général a levé une
nouvelle troupe de comédiens, qui commenceront à jouer à Ver-
sailles devant la cour, le lundi 29 janvier 1787. Ils donne-
ront.
LES FAUSSES C05FIDEIVCES,
LE CORSENTEJIEÎiT FORCÉ ,
suivi d'un ballet pantomine allégorique , de la composition de
M. de Calonue . intitulé
LETONÎS'EAt DES D.\>AÏDES.
Celle affiche fut placardée à la porte du contrôleur général ,
quelques jours avant l'assemblée des notables, annoncée pour le
29 janvier.
On jouait à Versailles , sur le théâtre de la ville, Théodore,
opéra-comique, musique de Paisiello ; la reine assistait à celle
représentation. Ce pauvre roi de Corse est à Venise ; son écuyer
vient lui dire qu'il n'a plus d'argent, el qu'il ne sait où en pren-
dre. Théodore est aussi embarrassé que son contidenl, tous
•228 REVUE DE PARIS.
deux chantent ces mots : « Comment faire? >■>—«■ Il faut assem-
bler les notables, » s'écria un loustic du parterre. La garde se
mil aussitôt à chercher le mauvais plaisant; mais la reine, qui
riait beaucoup de la saillie, fit signe de la main que l'on cessât
toute poursuite.
il On fait savoir que l'Opéra va^uitter Paris , ce spectacle doit
être transporté à Versailles, parce que toutes les machines y
sont. »
Ce placard est encoie une des nombreuses pasquinades que
l'on dirigea contre les notables assemblés à Versailles.
Les répétitions générales de l'Opéra étaient très-suivies depuis
quelques années^on imagina d'en faireune ressource financière,
en exigeant la modique somme de trois livres par billet d'entrée.
Une ordonnance du roi datée du 24 novembre 1786, établit la
perception de ce droit, dont le produit serait partagé entre les
acteurs; elle permet que les rédacteurs des Petites Affiches, du
Mercure, Au Journal de Paris, soient admis à ces répétitions,
sans payer, avec défense de parler en aucune manière, dans
leurs feuilles, des ouvrages nouveaux avant leur représentation.
L'essai du goûL des spectateurs payants pour les répétitions
ne fut point heureux. La première recette de ce genre ne pro-
duisit que 627 livres : on répétait OEclipe à. Colorie de Sacchiiii,
et pourtant il n'y eut qu'une répétition payante, bienque l'ordon-
nance portât qu'il y en aurait deux,
Une ordonnancedu roi du lôjanvier 1787 défend au directeur
et au comité de l'Académie royale d'agréer et d'accepter à
l'avenir , comme opéra nouveau , aucun poëme qui puisse être
réclamé en tout ou en partie , par un autre théâtre , soit pour le
fond de l'intrigue, soit pour des scènes entières ou pour des imi-
tations servîtes de pièces déjà connues ou jouées.
Les opéras nouveauxd'une certaine importance étaient d'abord
joués à la cour, soit à Versailles, soit à Fontainebleau. Un
plus grand nombre paraissaient à Fontainebleau , à cause de la
saison ; le roi passait l'automne à ce château . et la provision
d'opéras était toujours plus abondante à l'approche de l'hiver.
Ces ouvrages arrivaient ensuite à l'Académie royale, qui les
offrait au public de Paris, un mois aprèsleur exhibition à la cour.
OEdipe à Colone attendit treize mois cette seconde épreuve j
il resta dans les cartons jusqu'au 1" février de l'année suivautc.
REVUE DE l'AKlS. i!29
Saccliini , tournienié par des accès de gouUe qui l'avaient em-
pêché d'assister aux premières représentations de Chimène et
de Dardanus, était mort depuis quatre mois quand son OEdipe
triompha pour la seconde fois. Le succès de cet opéra fut im-
mense, et l'enthousiasme se déclara sur-le-champ. Le musicien
n'existait plus, ses admirateurs lui donnaient une dernière
preuve de zèle , et ses adversaires pouvaient lui rendre justice
sans porter atleinte à leur amour-propre personnel. Le Pré-
mix-Clercs, I Puritani, ont profité, cinquante ans plus tard ,
d'un aussi triste privilège. Si les succès d'oui re-iombe sont tou-
jours les i)lus éclatants, les auteurs sont peu désireux de réunir
ainsi tous les suffrages.
OEdipe à Coloneesl le plus hel opéra de Sacchini; c'est un des
chefs-d'œuvre de notre scène lyrique : une mélodie noble ,
expressive, pleine de charme, un style plein de franchise, et
qui ne manque pas de vigueur dans les situations fortes , une
iiarmonie trop simple il est vrai, mais suffisante pour une œuvre
écrite dans le style italien. Je ne ferai pas de cilations; toutes
les parties de cet opéra sont remarquables, et celte égalité sou-
tenue , celte élévation constante est une qualité bien rare et bien
précieuse. Lainez s'était déjà fait connaître avec honneur ,il se
distingua dans le rôle de Polynice. Chardini, qui depuis six
ans était à r.\cadémie royale, chanta parfaitement celui de
Thésée. M"*^ Dozon , devenue !M™«" Chéron , se souvint des leçons
excellentes de Sacchini , qui lui avait appris la partie d'Anli-
gone et fut très applaudie, Chéron représentait Œdipe; ce rôle,
disposé par un maître italien qui connaissait parfaitement le mé-
canisme des voix et l'art du cliant , lui donna les moyens de dé-
ployer toute la force et tout le charme de son organe. Chéron
prit le rang suprême qu'il a conservé à l'Opéra jusqu'à sa re-
traite; OEdipe \e fit sortir des rangs d'une manière éclatante.
Chéron était le Lablache de celle époque : sa voix fraîche,
ferme, ronde, sonore, vibrante et d'une merveilleuse puissance,
avait plus d'étendue encore que celle du virtuose italien ; elle
descendait jusqu'au »/t-ftc)//o/ grave, qu'il fournissait comme
une pédale d'orgue aurait pu le faire , et s'élevait jusqu'au fa,
témoin VO salutaris de Gossec , dans lequel il faisait tonner
cette note aigul'. Je l'ai entendu plus lard et puis en juger : les
"Toix de Chéron , de Garât , de M"'" Scio , vibrent encore à mon
9 20
830 REVUE DE PAKIS.
oreille. Belle taille, belle fiyiire, action dramatinue , tous ces
avantages se réunissaient encore pour former de Chéron un ac-
teur lyrique accompli. Il avait le teint basané, cuivré d'un Égyp-
tien ; ce défaut, si c'en est un , disjiaraissail sous le fard du
théâtre ; il aurait pu représenter Othello sans avoir recours au
Uniment de bistre. La voix de Chéron vibrait avec une telle
violence , qu'en soufflant dans une verre , il le faisait voler en
éclats j une seule noie , attaquée avec toute la force de ses pou-
mons , suffisait pour briser la coupe de cristal. Chéron avait été
reçu à l'Académie royale en 1778 ; Larrivée se retira du théâtre
en 1786 et lui céda l'emploi de première basse.
Un petit Savoyard venait de brosser et de cirer les souliers de
Chéron. L'acteur tire sa bourse pour le payer, le Savoyard re-
fuse avec une dignité comique le prix de ses services : « Vous ne
ine devez rien , dit-il, il ne convient pas que je prenne Targent
d'un confrère ; je suis aussi de l'Opéra , j'y joue tous les soirs les
diables , les crocodiles et les amours. «
Deux ballets pantomines , la Rosière , le Premier Naviga-
teur, furent mis en scène, et l'on reprit Mirza pendant l'année
théàtralej d'autres ballets moins importants, le Pied-de-Bœuf,
les Sauvages, le Coq du village, mirent en exercice les dan-
seurs. Adrien , basse , les demoiselles Saint-Amant et Gainier
firent leur début dans le chant; M"es Roze et Laure dans la danse.
Cette dernière, enfant de onze ans , fit des prodiges.
Médée, de Framery , Ételina de Guillard , remportent les
prix destinés aux livrets d'opéras. A quoi servaient ces prix, ces
jugements académiques? Plusieurs de ces pièces couronnées
n'étaient pas représentées, et l'on jouait des ouvrages composés
par des auteurs qui dédaignaient d'entrer dans la lice. IVous avons
vu Chabanon l'académicien obtenir un prix pour son livret de
la Toison d'Or; l'opéra qui porte le même titre , et qui fui joué
six mois après, était de Desriaux. L'approbation de l'Académie
ne suffisait pas, il fallait encore celle des musiciens. Il paraît
que les paroliers lauréats n'étaient pas toujours assez heureux
pour trouver un compositeur qui voulût de leur drame couronné,
Alcindor, opéra-féerie en trois actes, de Rochon de Chaban-
nes , musique de Dezèdes , tombe à peu i)rès le 16 avril 1788.
L'auteur des paroles avait fait un mémoire beaucoup meilleur
que sa pièce, pour demander au roi la révocation du l'ordou-
REVUE DK PARIS. 231
nance relative à rentrée du public payant aux répétitions.
Le 28 avril 1788. le feu prend au magasin des Menus-Plaisirs,
et réduit en cendres les forêts , les rochers , les châteaux , les
rivières mêmes de 1 Opéra. ^/cm(/or perdit sa montagne, l'incen-
die la consuma , cette montagne fut reconstruite d'une manière
assez mesquine. Aussi Rochon de Chabannes attribua-t-il la
mauvaise fortune de son œuvre à la petitesse de la nouvelle
montagne dont elle fut gratifiée. Il lui fallait un vigoureux con-
trepoids pour tenir d'aplomp l'opéra chancelant. Quatre-vingt-
dix décorations complètes et la plus grande partie des costu-
mes furent détruits par les flammes.
On parlait beaucoup dans le monde de l'opéra de Beaumar-
chais et de Salieri. Tarare. La foule se rendit à la répétition, du
moment (lue l'entrée lui en fut permise, moyennant un petit écu .
La salle était comble, et la recette s'éleva à5,13ô francs. Ce que
Rochon de Chabannes avait prévu, arriva; le public usa de son
droit , à la porte acheté : il siffla vigoureusement le cinquième
acte. Beaumarchais était furieux, il se contint cependant , et
s'avançant modestement sur le bord du théâtre, demanda la
parole , obtint du silence , dit aux sififleurs qu'ils avaient raison ,
et que ce dénouement serait changé. L'auditoire, satisfait de
voir son jugement approuvé par l'auteur, applaudit Beaumar-
chais de la manière la plus bruyante.
Ces bravos ne le réjouissaient pas du tout : il conservait un
ressentiment profond d'une telle injure ; comme une seconde
répétition payante était annoncée; il courut chez le baron de
Breteuil, supplia ce ministre de faire rendre l'argent aux person-
nes qui avaient loué des loges pour cette répétition. IH'obtint, et
l'on afficha que , par ordre, il n'y aurait pas de seconde répéti-
tion payante. Cet usage, si nuisible aux intérêts des auteurs,
fut bientôt supprimé.
Sans être un modèle à citer, le livret de Tarare marque un
progrès dans ce genre de travail. Beaumarchais avait mieux
compris l'opéra que ses prédécesseurs. Si l'on excepte Arniide,
il n'existait pas une pièce dans laquelle on eût encore déployé
les moyens d'exécution de ce théâtre.
Raltaclie mon brodequin
Sur le dos de cet Africain ,
2ô2 REVUE DE PARIS,
Ces vers et cent autres de la même force placent Beaumar-
chais parmi les rimeiirs les plus misérables, mais il y a du mou-
vement, de rinlérèt, un spectacle varié dans son drame; il a su
faire agir les masses, et le livret de Tarare mérite d'être si-
gnalé dans l'histoire de l'art musical. On y trouve huit vers bien
rimes, bien rhythmés , et c'est beaucoup pour un parolier fran-
çais ; combien de ses confrères n'en ont pas fait autant dans
toute leur vie !
-Ainsi qu'une abeille
Qu'un beau jour éveille ,
Delà fleur vermeille
Attire le miel.
Un enfant fidèle ,
Quand Hrama l'appelle ,'
S'il prie avec zèle ;
Obtient tout du ciel.
Celte strophe est excellente pour la musique ; je n'y trouve
qu'uiie faute de goût : ciel , miel , sonnent mal après zèle et
vermeille. Si Beaumarchais a si bien réussi dans ce couplet,
c'est que Salieri lui avait tracé la route qu'il fallait suivre ri-
goureusement. Ces paroles , chantées par Arthénée, le grand-
prêlre, étaient parodiées sur un air italien composé depuis long-
temps par le musicien.
Z'fl/'a/e réussit complètement : la musique en est vigoureuse,
colorée et quelquefois spirituelle et gaie. Les chœurs surtout
méritent d'être remarqués, Chéron.Lainez, Chardini, Rousseau,
remplirent parfaitement les rôles d'Atar, de Tarare, d'Arthénée,
deCalpigi.
Les barrières mises à la porte de l'Opéra pour contenir
la foule datent de la première représentation de Tarare. Cet
ouvrage fut joué trente-trois fois , et produisit 121,717 fr. de
recelte.
Les journaux tonnèrent contre le livret de Beaucharmais :
o c'est un monstre dramatique, un monstre tel qu'on n'en a
jamais vu , tel qu'on n'en verra peut-être plus. » Ils ont eu
raison d'ajouter ce peul-être. Un prologue et cinq acles com-
posaient ce drame colossal : ce n'était pas une innovation ,
Bfaumarchais rovcnoi! au palron donné par Oiiinault. I.e siijH
REVUE m PARIS. ->"
de Tarare est tiré d'un conte persan , traduit en anglais et en-
suite en français , sous le titre de Sadulc et Kalastrade.
Théodore^ opéra traduit de l'italien, musique dePaisiello,
faisait fureur à Versailles , depuis trois mois, sur le théâtre de
)a ville. On le mit en scène à l'Académie royale, et sa destinée
ne fut pas aussi brillante. 11 septembre 1787.
Garde! communique à l'administration le livret de Téléma-
gue, ballet en trois actes ; il n'est pas refusé définitivement,
mais on ne le reçoit pas, parce que les femmes figurent presque
seules dans ce ballet, où l'on ne verra que deux hommes dont
un seul doit danser. Ce défaut est devenu ensuite une qualité
précieuse et recherchée.
L'orchestre est augmenté de deux cors, le nombre de ces in-
struments est porté à quatre en 1788, pour que les quatre cor-
nistes eussent chacun leur instrument. Comme ils alternaient
et se divisaient le service , ils n'en avaient eu que deux jusqu'a-
lors : on n'employa les quatre cors ensemble que plus tard. Les
trombones étaient joués par les musiciens qui tenaient les par-
ties de trompettes ; de sorte que l'on ne pouvait jamais réunir
les trompettes aux trombones pour l'exécution d'aucun mor-
ceau. Ajoutez à l'orchestre de l'Opéra de ce temps trois trom-
bonistes, deux trompettistes et quatre contrebassistes , vous
aurez la somme et les qualités des symphonistes de celui d'au-
jourd'hui.
L'année commençait à Pâques pour tous les théâtres, à cause
des vacances de la quinzaine pour les solennités religieuses.
Cette quinzaine était de vingt-trois ou vingt-quatre jours. Les
acteurs profitaient de la clôture des spectacles de Paris pour
aller donner quelques représentations en province. Presque tou-
tes les mutations dans le personnel, les retraites, avaient lieu à
cette époque, et beaucoup de débutants paraissaient sur la scène
après la réouverture. Cet usage s'est conservé, bien que les re-
présentations dramatiques ne soient plus suspendues que pour
deux ou trois jours à la même époque. Il sera toujours suivi,
parce qu'il convient infiniment mieux aux comédiens de faire
leurs voyages et de s'occuper de leur déplacement d'une ville ;'i
l'autre au printemps, et quand la saison d'hiver, la plus produc-
tive de toutes, est terminée. Pour désigner une année théâtrale,
il faut réunir deux années communes, commençant et finissant
■m.
234 REVUE DE PARIS.
h Pâques. C'esl le syslème que je vais prendre en donnant ici
l'état des receltes et dépenses de TOpéra de 1787 à 1788.
* 1. s. d.
Recette faite à la porte en 156 représen-
tations 444,053 18 »
Loges à l'année 413,808 14 »
Abonnements 804 » »
Recette des douze bals 34,039 » »
Loyer du café et des boutiques. . . . 2^100 » -)
Vente des livrets 243 14 »
Présence de la reine, une fois. . . . 240 » »
Redevance du concert spirituel, le quin-
zième de la recette 4,541 » »
Redevance de la Comédie-Italienne , par
abonnement 40,000 02 »
Redevance des Variétés amusantes , par
abonnement 40,000 » »
Redevance de l'Ambigu-Comique , par
abonnement 30,090 » »
Redevance des grands danseurs de corde,
Kicolet, par abonnement. . • . . 24,000 » «>
Redevance des Baujolais et des specta-
cles forains par abonnement. . . . 23,584 « »
Recette générale 1,062,124 8 »
Dépense générale 1,095,551 11 <>
Déficit avoué 32,906 11 11
Déficit réel établi par une note particu-
lière du directeur, désignée parées
mots: « Note pour moi. » .... 154,007 7 5
L'Opéra régnait en despote sur tous les théâtres de Paris ; il
ne levait pas un impôt annuel sur la Comédie-Française comme
sur les autres spectacles ; mais il lui faisait payer l'amende
toutes les fois qu'elle se laissait prendre en contravention. Ces
amendes s'élevaient jusqu'à 30,000 francs , que la Comédie-
Française payait pour avoir fait paraître des chanteurs, des
danseurs en plus grand nombre que ne portail le règlement ,
pour avoir ajouté quehpies symphonisles à son petit orchestre.
REVUE DE PARIS. 335
L'Académie royale de musique avait le privilège exclusif des
plaisirs dramatiques de la capitale. Si l'on excepte la Comédie-
Française , son ancienne, elle avait coqcédé toutes les permis-
sions obtenues à diverses époques par les entrepreneurs qui ex-
ploitaient les autres théâtres, et leur avait imposé ses conditions.
Le tribut annuel n'était pas le joug le plus dur à supporter ; il
fallait que chacun de ces spectacles eût une salle de telle ou
telle dimension, avec ou sans loges ; les acteurs devaient parler
et non chanter , d'autres parler et chanter derrière la toile du
fond; tandis que des comédiens mimes faisaient les gestes sur
la scène, d'autres devaient se montrer à travers une gaze, d'au-
tres danser, mais sur la corde ou le fil de fer ; d'autres jouer la
pantomime. Toute infraction à ce règlement était punie à l'in-
stant par des indemnités pécuniaires , la prison , la clôture du
théâtre pour un temps déterminé, pour toujours. Les opéras-
comiques ne pouvaient être représentés à la Comédie-Italienne
que les jours où l'Académie royale se reposait ; quand elle ou-
vrait son spectacle , on ne jouait que des comédies chez sa
rivale.
Ces gênes , ces tortures imposées par l'Académie royale de
musique aux théâtres, afin que leur rivalité fût moins redoutable
pour elle, les impôts qu'elle prélevait sur leurs recettes, étaient
aussi I)izarres qu'odieux ; mais son privilège despotique lui don-
nait la faculté d'augmenter ainsi le total de ses finances, total
qui ne suffisait point encore pour balancer sa dépense. Elle usait
rigoureusement de ses droits , qui s'étendaient sur tout ce qui ,
dans Pans, était spectacle ou divertissement public. Les tré-
teaux de la foire, les salles de bal, les cirques où les écuyers
signalaient leur force et leur adresse, l'arène où des chiens
poursuivaient des ours et des taureaux, les galeries où Curtius
montrait ses figures de cire, acteurs muets, immobiles, qui ne
chantaient, ne parlaient, ne dansaient et ne pouvaient entrer en
concurrence avec les virtuoses de l'Opéra, tout cela devait et
payait régulièrement les droits fixés par le tarif ou réglés par
abonnement.
Vous croyez que j'ai fini , vous devez penser même que j'ai
poussé trop loin peut être mon énumération ; point du tout j
j'ai dit que tout ce qui était spectacle devait subir 1 exercice des
gabelous de l'Opéra. S'il avait plu à quelque jolie femme de
956 RRVUE DE PARIS.
monlrcr son pied pour deux sous , ainsi que cela s'est vu der-
nièrement dans le foyer des acteurs du Vaudeville , TAcadémie
royale de musique , ce théâtre dirigé par le roi de France, au-
rait envoyé son agent, afin de percevoir un liard sur le produit
de cette exhibition. Les rats blancs défendant une forteresse at-
taquée par leurs confrères en mousquetaires gris, les serins
savants, les puces travailleuses, les rhinocéros et les panthères,
les serpents et les phoques, les nains et les géants, les fœtus i\
deux têtes, et ceux qui n'en avaient pas, les femmes à longue
barbe et les hommes sans poil , les mutilés de toute espèce, les
mangeurs de chats vivants, les avaleurs de sabres, les jongleurs,
les bateleurs, les escamoteurs, les femmes qui tournaient avec
des épées dans les yeux et sur le nez, les alcides mâles et femel-
les, les danseurs sur la corde roide ou lâche, les artificiers brû-
lant de la poudre aux yeux des badauds , les singes surtout qui
rasaient leur maître après avoir dansé la gavotte et le passe-
pied, payaient exactement la dîme à l'Opéra. Quelle dîme , bon
Dieu ! un sou, deux liards ! peut-on ainsi se vautrer dans la
boue pour aller disputer une obole au misérable qui vend sa
périlleuse industrie, et s'expose à la mort pour gagner le pain
de la journée. L'Académie royale aurait dû compter avec le
bourreau : quel prélèvement elle eût fait sur les spectacles de la
Grève !
N'est-ce pas une chose monstrueuse et pitoyable que de trou-
ver dans le même livre où les triomphes de Gluck, de Piccinni,
de Sacchini sont enregistrés , où l'on rend un compte détaillé
des prouesses de Larrivée et de Sophie Arnould, de Chéron et de
M'""^ Saint-Huberli , de trouver des notes d'un ridicule inoui ,
dégoûtant, que l'on n'oserait rapporter, si le registre n'était là
pour convaincre les incrédules. Ces notes sont écrites par
Francœur; belle occupation pour un directeur d'Académie
royale !
Le sieur Kicoud , pour avoir le droit de faire voir son singe ,
payera 6 livres par an â l'Académie royale de musique.
La machine hydraulique, 2 sous par jour.
Le sieur Marigny, pour faire voir ses nains, 2 sous par jour.
Le sieur Second, pour ses marionnettes, 4 sous par jour.
Le sieur Messuïb. pour ses géanis. 0 liards par jour.
REVUE DE PARIS. 237
Le sieur Devain, pour son cabinet de magols , 2 sous par
jour.
L'homme ventriloque, 24 livres par au.
Les ombres chinoises, 120 livres.
Le sieur Zaller, pour son optique, 180 livres,
Le sieur Préjean, pour ses puces travailleuses, 25 livres.
Le sieur Curtius, pour ses figures en cire, 150 livres.
Le sieur Albini, pour son crocodile vivant, 12 livres, etc., etc.
Joute à la Râpée, chaque représentation, ô6 livres.
Joule au Gros-Caillou, ideni.
Singulier tarif que celui-là ! Les géants payent moins que les
nains, les crocodiles y sont traités avec bien plus d'aménité que
les puces ; il est juste de dire que le crocodile du sieur Albini ,
quoique vivant, ne travaillait pas. Et c'était pour une miséralde
somme de 390 livres (recette de 1788 j qu'une administration
royale descendait à ces ignobles détails. En retranchant de ce
total les frais de perception et de surveillance nécessaires pour
ramasser les sous, les liards, les embourser, les compter, les
changer en monnaie décente ; tenir les écritures pour cette
gueuserie, on verra qu'une recette aussi fétide se réduisait à
bien peu de chose.
Je vous ai montré le bonhomme Francœur bardant avec les
jongleurs du boulevart j maintenant voici le ministre d'État
s'occupant sérieusement de ces détails misérables au moment où
la plus terrible révolution politique allait éclater. Le baron de
Breteuil ne dansait pas; il tripotait, bardait sur son volcan , et
réglait le destin des marionnettes.
u A MONSIECR LE LIECTENANT GÉPiÉRAl ,
« Je suis informé, monsieur, des réclamations des entrepre-
neurs des spectacles de V Ambigu-Comique et des Grands
danseurs du roi (aujourd'hui la Gaité) contre le sieur Salle ,
directeur du spectacle des Assosiés; Colon, directeur du spec-
tacle des Délassements comiques ; Clément de l'Ornaison , di-
recteur du spectacle des Blueftes comiques ; et Aubry, direc-
teur des Débris comiques. Ces réclamations sont d'autant plus
fortes que ces quatre directeurs ont dérogé aux permissions qui
\ow ont été aroordéps. on f.tisant construire dps snllos bo.Tit-
au REVUE DR PARIS.
coup plus grandes que celles qu'ils avaient d'abord, et en faisant
jouer même des pièces tirées du répertoire des grands théâtres.
Vous voudrez donc bien , monsieur, lorsque vous renouvellerez
leurs perniissions,leur imposer, chacun en ce qui les concerne,
les conditions suivantes :
» Le sieur Salle ne pourra avoir, comme anciennement, que
des marionnettes, et ne fera jouer que des petites pièces pois-
sardes en scènes détachées.
» Le sieur Colon n'aura, aux termes de sa première permission,
que la liberté d'avoir des marionnettes et quelques acteurs der-
rière une toile.
» Le sieur Clément de l'Ornaison ne pourra faire chanter sur
son théâtre aucun personnage; ils n'y feront qu'un jeu panto-
mine, tandis que d'autres acteurs chanteront et parleront dans
les coulisses, et il sera assujetti à avoir sur son avant-scène un
rideau de gaze entre les spectateurs et les acteurs.
» Le sieur Aubry n'aura qu'un jeu de marionnettes, auxquelles
il pourra ajouter quelques tours de gobelets.
» Tous, enfin, n'auront dans leurs salles qu'un parquet à
gradins avec une galerie au pourtour , sans aucun rang de
loges, et sans pouvoir faire aucune augmentation , sous quel-
que prétexte que ce soit.
» Le prix des places sera fixé à 2 sous 6 deniers et à 12 sous.
» Si ces directeurs ne remplissent pas exactement les con-
ditions ci-dessus , vous voudrez bien , monsieur , les prévenir
que leurs spectacles seront supprimés.
» Baron de Bretecil. »
Le comité de l'Opéra délibère sur un mémoire de M™e Patrat,
qui se propose d'établir dans le Temple un nouveau spectacle
des mystères de Jésus-Christ pour douze années. Il répond que
quand la dame Patrat aura construit son théâtre , et que , mu-
nie d'une permission de l'archevêque et du bailli du Temple,
elle donnera des détails circonstanciés sur le genre de son spec-
tacle, on lui accordera une permission, moyennant un prix
convenu, et pour un an d'abord.
Le nombre des représentations de l'Opéra variait chaque an-
née à cause de la position des fêtes mobiles et des deuils de cour.
De 1785 à 1780, il donna 175 représentations, ICI l'année d'à-
REVUE DE PARIS. 239
près, et 156 seulement de 1787 à 1788. Ce théâtre occupait,
en 1788, 527 personnes, dont les appointements s'élevaient à
460,408 livres 6 sous 8 deniers. Je puis vous dire encore com-
bien de fois les sujets de l'Académie ont chanté et dansé pen-
dant cette même année.
Lainez a chanté 46 fois; Chéron, 97; Lays, 63; Rousseau, 69;
Woreau; 122; Cliardini , 94; Châteaufort, 70; Martin, 68;
Adrien, 44; Lebrun, 15; Lefèvre, 24.
M"'e9 Saint-Huberti , 50 fois; Maillard, 36; Chéron, 17; Ga-
vaudan aînée, 67; Gavaudan jeune, 74; Joinville, 58 ; Oudi-
iiot, 21; Buret, 38; Mulot, 26.
Gardel a dansé 72 fois ; Vestris , 52 ; Nivelon, 74 ; Favre, 57 ;
Laurent, 73; Goyon, 31; Frédéric, 59; Huard, 72.
M>ncs Guimard, 75; Saulnier, 87; Pérignon, 56; Langlois, 52 ;
Zacharie, 105; Hilisbers,40;Deligny,92; Coulon, 37; Miller, 97;
Rose, 54; Laure, 18.
Le dimanche 25 mai 1788, l'Académie royale de musique,
représentée par son directeur et ses administrateurs remplit ses
devoirs de chrétienne. L'Académie rend le pain bénit à la pa-
roisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Les frais de la cérémonie
s'élèvent à 27 livres : 24 pour les brioches, et 5 livres pour les
bedeaux. L'Académie tenait sa cour chantante et dansante à la
Porte-Saint-Martin , mais son hôtel était rue-Saint-Nicaise, ce
qui la rendait paroissienne de Saint-Germain.
Le coiffeur Desnoyers avait fait un chignon pour M'ie Saint-
lluberli ; il demande 232 livres pour le prix de cet ouvrage re-
marquable. L'Académie pousse les hauts cris en voyant la petite
note concemant la fournilure.d'un gros chignon, et veut,
avant de solder le mémoire, que la peiruque destinée à parerle
chef de la reine de Carlhage soit soumise à l'examen et à l'es-
timation des maîtres de l'art. Il y a contestation; des experts
sont nommés : ils décident que le chignon ne vaut pas moins
de 232 livres, et l'Académie se soumet à ce jugement. Elle paye.
Mais elle enjoint à ses demoiselles de ne plus commander chi-
gnons et toupets sans que l'artiste en coiffure n'en ait donné
préalablement /'rt/je/'^îf.
Les bustes de Lulli, QuinauU, Rameau, Gluck, que l'on avait
placés sur la façade extérieure de la salle, sont mis à l'abri dans
2W f.tvut DE iwrvis.
le Poyer. V ous croyez peut-être que !e respect pour ces liommes
illustres, si dédaigneusiment relégués à la porte, engagea le
comité à prendre cette délibération? Non, ce fut pour badigeon-
ner, builer, vernisser le pauvre Rameau, (jui se fondait à la
pluie. Rameau s'était cassé le nez en tombant de son piédestal,
lors de l'incendie de l'Opéra; son buste en marbre avait été rem-
placé par une épreuve en plâtre.
Léonard , coiffeur de la reine, profite de son crédit auprès de
cetteprincessepourobtenir le privilège d'un théâtre italien, dont
il confie l'orgaulsalion et la direction au célèbre violoniste
Viotti. L'Académie royale de musique s'alarme de cette rivalité
naissante; elle écrit à ce sujet au baron deBreteuil. Ce ministre
lui répond, le 9 juillet 1788, que ce théâtre sera en effet établi,
d'abord aux Tuileries, en attendant qu'on lui ait construit une
salle dans la rue Feydeau; mais qu'il sera tributaire de l'Acadé-
mie royale, comme les autres théâtres de Paris, et lui payera
une redevance de 30,000 livres par an. Cette nouvelle société
s'appuya du patronage de Monsieur, frère du roi. Son théâtre
prit le nom de théâtre de Monsieur. RafFanelli, bouffe d'un grand
talent ; Viganoni ,Babbini, ténors admirables; M™'= Moricbelli,
se signalèrent dans cette compagnie italienne, la meilleure que
l'on eût possédée encore à Paris. Elle fit entendre les opéras-
bouffes de Cimarosa. de Paisiello, de Sarti ; on accueillit les ou-
vrages et les chanteurs avec enthousiasme. Martin, Elleviou,
Celles Rolandeau. Rosine, se formèrent à cette école.
Érelina, opéra en trois actes, paroles de Guillard, musique
de Sacchini, est représenté le 50 avril 1788, et n'obtient qu'un
succès d'estime. On y remarque un beau duo, un air plein de
chaleur et de véhémence : Oui, vous pourez tout sur moi,
que Lainez disait avec une verve enirainanle. .Sacchini avait laissé
cet ouvrage incomplet; le troisième acte A'Évelina fut terminé
par Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, qui se servit de divers
morceaux de Sacchini pour ajouter ce qui manquait à sa der-
nière partition.
Sedaine a la burlesque idée de mettre en opéra V Amphitryon
de Molière. La musique de Grétry n'empêche pas cet ouvrage
de tomber :
L'Amphitryon nouveau vient enfin de paraître;
La docte Académie à l'auteur teud les bras.
REVUE DE PARIS. iit
Sedaine, à coup sur, doit en «Hre,
Puisque Molière n'en fut pas.
Le baron de Breteuil donne sa démission; M. de Villedeuil
lui succède au ministère du département de Paris , le 24 juillet.
Les ambassadeurs de Tippo-Saèb assistent, dans la loge du
roi, à la représentation û'Annide, donnée le 29 juillet. Ils se
plaisent beaucoup à l'Opéra; ce spectacle les enchante; ils y re-
viennent six fois encore, et voient la Caravane, Tp/ugénie en
7'av ride elle hMel de Misa, OEdipe à Colone et le Déser-
teur, ballet; Chiinène et le Premier Nacùjateur.
M"'^^ Langlois meurt; M'"" Pérignon et M"» Hilisberg se dispu-
tent son héritage dansant. Le comité reconnaît les droits de la
première, à qui les rôles de M"<= Langlois sont confiés. M""» Pé-
rignon prend sur-le-champ la place de la défunte dans le pas de
quatre de Panurge.
L'administration de l'Opéra cède ses bals aux entrepreneurs
Denesle, Simonneau et Francœur aîné, qui les prennent pour six
ans, moyennant le prix annuel de 50 000 livres,
M. Cherubini débute, le l"^ décembre 1788, parDémophon,
opéra en trois actes, paroles de Marmonlel. M. Cherubini s'était
déjà signalé en Italie. La partition de Démophon marque la
transition, le temps où ce musicien changea de manière dans ses
compositions. L'auteur n'a pas encore de système arrêté; il na-
vigue entre Gluck et Piccini. Ses airs, d'une expression tendre et
gracieuse, appartiennent au style italien, qu'il abandonne dès
qu'une situation forte se présente. C'est alors Gluck dans toute
sa vigueur et sa véhémence, mais Gluck plus correct, avec
des formes plus élégantes, une instrumentation plus riche et plus
variée.
Vogel avait aussi traité le sujet de Dc)nophon sur un livret
de Desriaux. Vogel était mort, et pourtant Lays voulait que
l'on mît en scène ce Dcrnophon, au lieu de celui de Cherubini.
Le compositeur italien obtint de passer le premier; il eîit mieux
valu qu'il attendît. Cette préférence lui suscita des inimitiés; son
opéra eut peu de succès, et dès lors on vanla outre mesure celui
de Vogel, dont l'ouverture avait déjà fait une explosion fou-
droyante dans les concerts. La pièce de Desriaux était infini-
ment supérieure au livret de Marmonlel, imité trop servilemcnf
» 21
«M REVUE DE PAHIS.
de Métastase, et dans lequel se trouvaient ces deux paires d'a-
mants, cette partie carrée, assortiment obligé des opéras italiens
de l'époque. On avait alors la manie, à l'Opéra, de doubler du
même et d'offrir presque en même temps deux pièces composées
sur un sujet donné. Ce n'était pas sans malice que l'on opposait
un musicien à un autre, en proposant le même thème à tous les
deux, on avait soin de donner le plus mauvais livret à l'homme
que l'on voulait éconduire. Piccinni faillit être victime de cette
ruse en reproduisant //^/j/^éw/e en Taurkle après Gluck; Che-
rubini subit le même désavantage lorsqu'on le mit en concurrence
avec Vogel. Le i?e«««(/ de Sacchini était bien une autre ^r-
mùle, mais l'action ne portait pas sur des situations absolument
semblables.
"Si des mots font un opéra, Démophon est un opéra, » dit
un plaisant après avoir entendu la nouvelle production lyrique
deMarmoutel.
La troupe italienne, qui chantait à Londres au théâtre de Hay-
Market, est appelée à Versailles par M"e Montansier, directrice
des spectacles de cette ville. Cette compagnie, infiniment supé-
rieure en talents à celle qui avait paru, en 1779, à l'Académie
royale, exécute parfaitement // niarchese di Tulipano . Gli
Schiavi per amore, Giamina e Bernardone, l'Italiana in
Londra, le Gelosie rillane, la Frascatana. C'est le premier
exemple d'une troupe de chanteurs italiens qui joue tour à tour
en France et en Angleterre, avec cette différence que la saison
d'hiver était réservée aux Anglais. 1788, été.
Le 18 janvier 1789, le froid est si rigoureux, que les chanteurs
restent auprès de leur feu. La salle de l'Opéra est déserte ; on y
gèle , et la recette ne s'élève pas au-dessus de -360 livres tour-
nois.
ydspasie, autre croûte de Morel et de Grétry , ne tombe pas
aussi durement qu'avait id^W. Amphitryon. 18 mars.
Deux jours après , le spectacle se composait de Renaud et
du Devin du village. Lainez venait de chanter son rôle de
Renaud ; il alla se reposer dans la salle , aux secondes loges ,
auprès de Mi'e Davion , fille d'une ouvreuse. M"" Gavaudan
faînée entre comme une furie, apostrophe le ténor et l'ou-
vreuse , les accable des injures les plus violentes , et met tant
d'éclat dans ses discours , que le public, peu curieux de les en-
REVUE DE PARIS. *43
tendre si longtepms, demande à grands cris que ce scandale fi-
nisse. M"e Gavaudau ne fut pas conduite en prison , comme cela
se pratiquait alors, mais on lui défendit d'entrer dans la salle ,
même en payant.
Un arrêt du conseil d'État du 28 mars 1789 rétablit les feux
des acteurs de l'Opéra.
W'ie Rousselois, qui s'était fait un nom en province, débute
avec succès, le 28 avril 1789, dans le rôle de Clytemnestre
à'Iphigénie en Aiilide; elle est reçue à l'Académie royale. Pen-
dant cette représentation, le peuple révolté achevait de brûler
la maison Réveillon dans le faubourg Saint-Antoine. M"e Rousse-
lois tient encore, en 1857, l'emploi des mères et duègnes au
théâtre de Bruxelles ; sa voix est toujours puissante et sonore.
La vieillesse de cette î;rand'mère est aussi étonnante que l'en-
fan(;e de sa petite-fille Léontine Fay. La Du 'i'erdier avait
chanté à l'Opéra , pendant quarante-cinq ans , du temps de
Lulli ; la fameuse Hilaire conserva toute la puissance de son
organe jusqu'à soixante-dix ans, et la Saint-Christophe ne
prît sa retraite qu'après cinquante bonnes années de service
actif.
Le 2 juin, les Prétendus paraissent pour la première fois
sur la scène. Cet ouvrage pitoyable, et pourtant le moins mau-
vais de Lemoine, réussit complètement ; il reste au théâtre pen-
dant plus de quarante ans, pour la honte de la nation française.
Les représentations des Prétendus sont interrompues d'abord
par la mort du Dauphin. Le 12 juillet, le peuple vient arracher
l'affiche qui les annonçait ; il avait bien raison ! mais ce n'était
pas son indignation contre le nouvel opéra qui le portait à faire
usage de son autorité pour arrêter les exercices de l'Académie
royale de musique. Le peuple avait d'autres affaires en tète : il
préludait au siège de la Bastille. Le 21 juillet, après avoir pris
et renversé en partie ce château-fort, il voulut bien permettre
à l'Opéra de reprendre le cours de ses représentations et faire
briller, sur son affiche , les Prétendus accolés au Devin du
village. Belle association ! c'est l'Opéra qu'il fallait démolir ce
jour-là.
L'autre Démophon, celui de Desriauxet de Vogel, est repré-
senté, le 22 septembre 1789, avec le plus brillant succès. Le
public fui tellement saisi, (ransporlé par la belle syniphonio
214 HEVIE DE PARIS.
placée par Vogfl en tète de son opéra , qu'il voulu! l'enlendre
une seconde fois. Cela était sans exemple au théâtre; l'ouverture
du Jeune Henri fut accueillie plus tard avec le même enthou-
siasme à rOpéra-Comique. On la fit redire d'ahord ; malgré ce
brillant début qui disposait admirablement l'auditoire en faveur
de la pièce , le Jenne Henri hi\. outrageusement sifflé, conspué;
on ne voulut pas en entendre la fin. Après la tempête qui fit
l)aisser le rideau . le parterie se souvint de la symphonie mélo-
dieuse et pittoresque de MéhuI, il rendit un hommage éclatant
à ce musicien en la faisant exécuter pour la troisième fois. L'ou-
verture du Z>é/«o/?/iOMde Vogel, celle An Jeune Henri, si bien
fêlées, senties seules choses qui soient restées de l'un et l'autre
opéra. Plusieurs morceaux de chant de ce Démophon réunissent
la force dramatique au charme de la mélodie ; les choeurs sur-
tout doivent être remarqués.
L'ouverture du Démophon de Vogel se lie à la première scène
du drame , comme les ouvertures à'Iphigénie en Aulide et de
Don Juan. Elle a perdu ce précieux avantage en passant au
concert, et bien des personnes , qui n'ont aucune idée de la po-
sition primitive de cette symphonie, se permettent d'en criti-
quer la fin comme peu digne de succéder à un début si large et
si véhément. Ilsn'auraienl pas fait cette observation au théâtre.
Là, cette ouverture, qui vient d'exprimer les passions tragiques
avec une effrayante vérité, s'apaise tout à coup au lever du ri-
deau , et prend un autre caractère dès que le spectateur aper-
çoit l'infortunée Dircé , qui doit inspirer l'inlérêl le plus tendre.
Ces accents , simples et touchants , suaves et pleins de candeur ,
que l'on trouve peut-être un peu faibles au concerl, contrastent
avec la vigueur impétueuse du reste de la symphonie , et vien-
nent s'unir admirablement aux premières scènes de l'opéra.
Un des amis de Vogel , voyant le piano de ce compositeur
couvert de bouteilles , lui reprocha de trop aimer le vin. Vogel
lui répondit en exécutant un morceau plein d'énergie et de
verve . et lui dit après l'avoir fini : « Est-ce avec de la limonade
que l'on fait de telle musique ? « Vogel était d'une complexion
forte ; cependant le chagrin qu'il éprouva pour la mise en scène
du Démophon, et ses excès , le mirent au tombeau à peine âgé
de trente-deux ans.
Depuis qu.ifre ans. M""- Sninl-Hiilierli n'avait produit auciuie
HKVUK r>E PARIS. Si.'î
de ces brillantes explosions qui signalèrent les premiers temps
de sa carrière dramatique. Les rôles nouveaux lui manquèrent :
on n'écrivait rien qui fût à la hauteur de son talent ; elle conser-
vait pourtant sa réputation en répétant les anciennes pièces.
Chaque fois qu'elle paraissait dans un rôle, elle y faisait aperce-
voir des beautés nouvelles et des conceptions <[ui prouvaient
une connaissance profonde de son art.
Elle avait rajeuni le rôle d'Armide de Gluck par des inten-
tions et des nuances né{{ligées par Rosalie Levasseur. Elle avait
imprimé un accent pathétique et solennel à celui d'Alceste ; elle
était sublime dans l'air Divinités du Styx ! Le charme de son
exécution , la vigueur de son jeu dramatique soutinrent la
Phèdre de Lemoine ; mais le rôle de Clytemneslre A'IpIngénie
en Aulide parut au-dessus de ses forces. M'i« Maillard , son
élève, s'était montrée ingrate; M™» Chéron avait créé le rôle
d'Antigone à'OEdipe à Colotie, rôle déjeune princesse, il est
vrai, et qui ne s'accordait point avec le genre de talent de
RI""' Saint-Huberti. Ces désagréments et quelques intrigues de
coulisses lui inspirèrent du dégoût pour le théâtre. Vivant, de-
puis quelques années , en intimité avec le comte d'Enlraigues ,
elle avait adopté avec chaleur les opinions politiques de ce
membre de l'assemblée constituante. L'émigration desonamant
acheva de la déterminer. En avril 1790, elle quitte rOi)éra pour
aller le rejoindre à Lausanne. Le comte l'épouse le 29décend)re
suivant , et ne déclare son mariage qu'en 1797 , à l'époque de
son arrestation à Trieste.
M"'e Saint-Huberti, devenue comtesse d'Enlraigues; M""* Saint-
Huberti, qui n'avait cessé d'être grande actrice que pour se pla-
cer parmi les grandes dames, termina sa carrière, jusqu'alors si
brillante, d'une manière déjilorable, horrible : elle fut assassi-
née en Angleterre. Informée des liaisons du comte d'Enlraigues
avec le ministre Canning , la police de Bonaparte envoie deux
émissaires à Londres. Ces émissaires parviennent à corrompre
Lorenzo, domestique du comte, afin de pouvoir prendre lecture,
et même copie des notes et dépêches que ce Fiémontais portait
fréquemment à Canning, de la part de son maître. Le 22juil-
let 1812, d'Entraiguesayant donné l'ordre (le mettre les chevaux
à sa voiture, et déclaré son intention d'aller chez Canning,
pour avoir son avis sur un mémoire imitorlant qu'il lui avait
'21,
2i6 REVUK DK PARIS.
envoyé la veille par Lorenzo, celui-ci comprit (|ueson infidélité
allait être découverte ; il perdit la tête , et dans son trouble , il
poignarda le comte et la comtesse d'Entraigues et se tua lui-
même après.
Nephté, 11 décembre 1789; les Pommiers et le Moulin,
30 janvier 1790 j Louis IX en Egypte, 15 juin 1790; trois opé-
ras de Lemoine , triple calamité pour l'Académie royale de mu-
sique !
Je me hâte d'arriver à VJntigone de Zingarelli , production
faible, il est vrai, mais d'une bonne école , que les événements
politiques, les troubles sans cesse renaissants de la capitale ar-
rêtètent après la seconde représentation; 30 avril 1790. Cet
ouvrage était une imitation , une traduction déguisée de VAn-
tigono, donné par Zingarelli, sur le théâtre de Mantoue,
en 1786.
La ville de Paris reprend l'Académie royale de musique dans
ses attributions (8 avril 1790); les commissaires qu'elle nomme
administrent ce théâtre de concert avec le comité formé des
chefs du chant , de la danse . de l'orchestre , et des premiers
sujets.
Clôture du concert spirituel : les sérénades républicaines le
condamnent au silence. L'arrivée du roi , son établissement aux
Tuileries lui avaient déjà enlevé son logement.
Le comité de salut public prohibe les mascarades et les dégui-
sements, cette mesure fait suspendre les bals de l'Opéra. Celui
du jeudi gras 11 février 1790, avait été annoncé par ordre du
ministre ; la municipalité fît supprimer l'affiche dès neuf heu-
res du matin et défendit que ce bal eût lieu.
La troupe italienne de Monsieur quitte la salle des Tuileries et
vient prendre possession du nouveau théâtre que l'on avait
construit pour elle , rue Feydeau. L'ouverture en est faite le 6
janvier 1791, par le Nozze di Dorina.
Méhul, qui venait d'obtenir un succès d'enthousiasme à l'O-
péra-Comique où l'on jouait Euphrosine , débute à l'Académie
royale de musique par Cora, qui fait peu de sensation. 15 fé-
vrier 1791.
Corisandre, de Langlé, paraît le 10 mars suivant avec plus de
bonheur.
Candeille, musicien pitoyable , refait la musique d'ime partie
REVUE DE PARIS. 247
de Castor et Pollua? , en conservant les meilleurs morceaux
de Rameau. Ces fragments de Tancieu auteur sont fort applau-
dis. 15 juin 1791.
jVjme Pouteuil , femme charmante et la virtuose favorite des
Marseillais, est reçue à l'Académie royale où elle débute par le
rôle d'Antigone d'OEdipe à Colone.
«Le 2ijuin 1791 , l'Académie royale de musique a pris le
titre d'Opéra sur son affiche. Ce titre était consacré depuis
longtemps par la voix publique ; il indique bien mieux l'objet
que celui A'' Académie ^ qui nous semble devoir être désormais
rayé du dictionnaire constitutionnel. «
Cette observation, consignée dans un écrit de l'époque, me
parait d'autant plus singulière que l'on donnait alors des noms
grecs et latins à tous les établissements anciens et modernes.
Mais l'ancien régime avait placé les artistes de notre premier
théâtre lyrique sous le patronage d'Académus , et le mom d'aca-
démie, tout grec qu'il était , devait nécessairement être proscrit.
Il ne le fut pas , à cette époque du moins. Un arrêté du comité
de salut public , du 16 septembre, rétablit le litre Jcadémie
royale de musique. C'est une galanterie que la municipalité de
Paris voulut faire au roi ; ce prince était en faveur, il venait de
signer la constitution. Louis XVI et Marie-Antoinette assist("'rent ,
pour la dernière fois, aux représentations de l'Opéra, le SI
septembre suivant. L'affiche de l'Académie , redevenue un in-
stant royale , annonçait Castor et Pollux. La popularité du roi
fut de courte durée , et l'on en revint bientôt à la dénomination
d'0/>ém-iVa^o«a/ .• cinquième changement de titre j nous en
verrons d'autres encore.
Cette même affiche du 22 juin fît connaître au public , pour
la première fois , les noms des acteurs qui devaient figurer dans
la représentation annoncée. Jusqu'à ce jour, les litres des pièces
et les noms des auteurs étaient seuls portés sur l'affiche.
Je cite pour mémoire le Portrait, opéra en deux actes , mu-
sique de Champein; l'Heureux Stratagème ^ en deux actes,
musique de Jadin; OEdipe et Jocaste , de Méreaux.
On voit que la famille d'Œdipe était alors exploitée par tous
les faiseurs de livrets. Le triomphe d'OEdipe à Colone les avait
alléchés.
Dans une scène de Jocaste , Œdipe cherche à découvrir le
548 BEVUE DE PARIS,
meurtrier de son père Laïus. Phorbas esl depuis dix ans en pri-
son, il était avec Laïus au moment de la mort de ce roi; Phor-
bas est accusé de l'avoir tué , mais on n'a pu le condamner faute
de preuves. Œdipe se fait amener ce serviteur, et lui ordonne
de désigner l'assassin.
L'assassin ! et c'est vous qui me le demamlez !
Indigné, Phorbas se retirait après ce vers qui formait à lui
seul tout son rcMe. Adrien , élève de l'école royale de chant et
de déclamation, représentait Phorbas; il produisit une telle
sensation par la vérité de ses accents , de son jeu , de son cos-
tume , que le public à l'instant proclama le triomphe du jeune
débutant. Talma lui donnait des leçons ; notre grand tragédien
avait pris soin de le faire habiller comme doit l'être un malheu-
reux esclave qui a passé dix ans dans un cachot. Sa barbe, ses
cheveux blancs étaient en désordre , sa tunique en lambeaux;
c'était un véritable échappé des galères thébaines.
M""" Saint-Huberli avait fait faire un pas à la réforme du cos-
tume à r.\cadémie royale de musique. C'est Talma qui acheva
ce que cette cantatrice avait si bien commencé. M"'' Saint-
Huberti avait quitté les grands paniers et pris une robe grecque,
mais elle jouait le rôle de Didon avec un toupet frisé, poudré,
qu'un énorme chignon accompagnait. On était encore bien loin
de la vérité , quoique Lainez eût supprimé les deux queues fice-
lées avec des rubans blancs , que Legros portait à sa perruque
lorsqu'il représentait Achille. Un rang de boucles artistement
pommadées et poudrées figuraient aussi dans la coiffure du tils
de Pelée, que l'on chaussait en escarpins à talons rouges.
Achille, prince thessalien, était nécessairement gentilhomme;
il devait porter au moins les insignes d'un marquis. Agamem-
non , le roi des rois , était un personnage plus important encore ;
aussi Larrivée se faisait-il munir de deux rangs de boucles et de
trois queues plus longues que celles d'Achille. Cet acteur parais-
sait dans VAlcesIe de Gluck avec un casque chargé de plumes
de diverses couleurs, une culotte de salin vert à boucles d'acier
en pointes de diamant, des bas de soie couleur de chair, des
souliers à talons rouges, la grande perrucpie à boucles et à deux
qupups. la massup en main et la |ieau du lion de ^iémée jetée
REVUE I>E PARIS. Q19
sur lY'paulc. C'est ainsi que Larrivée représeiUait Ileivulo. Vn
tableau dont il existe plusieurs copies eu tapisserie des Gobelins ,
a conservé ce singulier costume dans toute sa bizarrerie.
Les plus beaux rôles de l'emploi de basse furent confiés au
débutant qui venait de se signaler avec tant d'éclat. Adrien était
dans sa loge prêt à s'habiller pour représenter Œdipe dans
l'opéra de Sacchini. Le coiffeur lui apporie une perruque '«
boucles et curieusement poudrée , une barbe frisée à tire- bou-
chons; l'acteur foule aux pieds ces ridicules toisons. Vient en-
suite le tailleur portant une tunique , un manteau brodé en
étoiles d'or ; Adrien dit qu'on se mocpie de lui et du pul)lie , et
qu'il faut sur le-champ enlever les paillettes , les galons. Le
tailleur s'y refuse; l'acteur prend les ciseaux, dépouille son
vî'tement de tous ces oripeaux, et fait de notables dérliirurc;
au manteau comme à la tunique. H reprit la barbeet les cheveux
de Phorbas, parut sur la scène . et reçut du public de nouvelles
félicitations sur son goût et son talent. Il semble que cette
double approbation aurait dû persuader la direction de ce théâ-
tre, et l'engager à marcher enfin dans la bonne voie sous le
rapport de la mise en scène. Point du tout ; le tailleur cour-
roucé se plaignit hautement de ce que M. Adrien s'était permis
de dégrader, de lacérer un costume d'Œdipe bien riche et !)ien
frais , qu'il avait confectionné sur le modèle de celui que M. Ché-
ron portait dans la même pièce, et condamna le novateur judi-
cieux à payer le prix de ces prétendues dégradations.
M">^ Guimard s'était retirée du théàlre en 1790; deux an>
après nous voyons paraître au premier rang M"« Miller, reçue
en 1786, M"» Miller, qui devint ensuite Jl"" Gardel. MH^^ saul-
nier, Roze , M'ne Pérignon , complètent le nombre des [)remiers
sujets de la danse. M"- Chevigny est encore parmi les doubles,
et W^'^ Bigottini parmi les figurantes, L'Angleterre nous avait
enlevé M"<' Laure.
Le drame lyrique est en pleine décadence à l'Opéra, le ballet
vient au secours de ce théâtre; il s'élève au plus haut degré de
gloire et de prospérité. Gardel le jeune, Gardel, notre contem-
porain , né à Nancy le A février 1758, entré â l'Académie royale,
comme danseur, en 1774 , fut mailre des ballets de ce théâtre
en 1787. Il donna successivement, à partir de 1790, Ti'lvma-
que. Pnycht'. ballpls-panlomimes en trois -^cles . dont la forlune
250 RF.VUE DE PARIS.
fut prodigieuse. Psyché compte neuf cent douze représenta-
tions; la neuf cent cinquième fut donnée le 23 février 1829;
M"" Taglioni était chargée du rôle de Psyché. Tous les princi-
paux rôles de femmes de ces ballets furent remplis , dans leur
nouveauté, parM'"<' Gardel.
« En 1816 comme en 1786 , depuis son mariage comme lors-
qu'elle était encore M"" Miller, à vingt ans comme à cinquante ,
M"" Gardel a toujours été l'objet de Tadmiration unanime. Aussi
excellente mime qu'habile danseuse, elle semblait, dans chaque
nouveau rôle, se surpasser elle-même. On disait que de ses
pieds jaillissaient des diamants ; on l'appelait la Vénus de Médi-
cis de la danse ; et jamais la critique n'est venue mêler son aigre
voix à ce concert d'éloges. Comme A. Vestris, elle embrassa
tous les genres ; la nature les avait faits l'un et l'autre pour
exceller dans tout. »
Vestris représentait l'Amour, dans le ballet de Psyché^ La-
borie , Zéphire. Deshayes fut ensuite chargé de ce rôle et le
perfectionna.
CastilBlaze.
VOYAGES.
CADIX.
28 juillet.
Mon bonheur m'a suivi jusqu'à Cadix , où notre brick vient
de mouiller ajirès deux jours et demi d'un voyage un peu re-
tardé parles calmes qui régnent presque toujours au sud du cap
Saint-Vincent. J'ai peu de chose à dire de la côte de Portugal ,
que nous avons constamment laissée bien loin dans l'est, enve-
loppée d'une de ces brumes épaisses qu'on est tout étonné de
trouver sous des latitudes aussi chaudes. Mais en doublant le
cap Saint-Vincent , qu'on voit surgir de loin avec les blanches
murailles du couvent qui le domine, la brise fraîche du nord-
ouest qui nous poussait tomba tout à coup, et nous senlîines,
à la tiédeur de l'air, que nous venions d'entrer dans un autre
cliiuat.
En effet, la température humide et brumeuse qui lègne sur
toute la côte ouest de la Péninsule, même pendant l'été, n'a
certes rien de méridional , et jusqu'à ce que l'haleine brûlante
de l'Afrique vous ait atteint, jus(|u'à ce que vous ayez senti
passer par-dessus l'Océan , sans s'y rafraicîiir, l'ardente brise
qui a balayé les sables du Sahara , vous avez peine à croire que
vous soyez par le ôC" de latitude, et à quelques vingtaines de
lieues du grand désert. C'est là une de ces brusques transitions
auxquelles les tempéraments les plus endurcis ont peine à s'ha-
io2 niiVUE DE l'.UllS.
hidier, el qui foui payer aux liabiUiiifs tics cliiuals tempérés le
tribut qu'il m'a fallu payer dans Cadix au redoutable vent de
medinc , qui désole toute la côte de l'Andalousie. A cela près
de ce vent maudit , qui y souffle , i)ar bonbeur, assez rarement,
je doute qu'il existe au monde un climat plus délicieux que
celui de Cadix La pluie, les nuages mêmes, y sont inconnus
Tété : le vent d'ouest qui y règne presque constamment, y ap-
porte touîe la fraîcheur du vaste Atlantique qu'il a traversé. Le
thermomètre, à l'ombre, ne s'y élève guère au-dessus de vingt
degrés, et la biise est quelquefois si fraîche, qu'elle empêche de
sentir, même sur les dalles brûlantes dui)ort, l'ardeur dévo-
rante du soleil. Mais gardez-vous de ce soleil africain, et de ses
rayons presque perpendiculaires pendantla canicule. Ici , comme
dans tous les pays chauds , il y a dans ce ciel si pur, dans ce
climat, si délicieux, dans cet air si frais quelque chose de per-
fide , dont il faut se défier comme d'un ennemi qui vous caresse.
Si pure que soit l'atmosphère qu'on respire à Cadix, toute im-
prudence est funeste , tout excès est à l'instant puni. Ces beaux
fruits qui vous tentent, à chaque coin de rue , ces melons ou
pastèques odorantes , ces raisins gigantesques , ces figues par-
fumées , vous sont donnés à condition d'en user, comme le sage
use du plaisir, avec défiance et sobriété. L'hygiène est ici le
premier, je dirai presque le seul secret de la santé : une vie
réglée, ([uelques instants de sommeil au milieu du jour, surtout
pas de courses au soleil , à ces heures brûlantes, où, suivant
le proverbe de tous les peui)les du midi, « on ne voit dans les
rues que des chiens et des Français j » et quinze jours suffiront
pour acclimater vos fibres du nord à cet air énervant du midi
et à la molle langueur qu'il inspire.
Mais c'est en voyageur, et non pas en médecin, que je suis
venu voir Cadix; et avant de parler du climat et de donner à ceux
qui y viendront après moi des leçons de prudence qu'ils ne sui-
vront pas plus que moi, j'aurais dû dépeindre le ravissant aspect
que présente, vue de la mer, cette sinj'ulière ville. Byrôn, par
une de ses images si saisissantes de justesse et de poésie, l'a
comparée ù un nageur dont la tète s'élève et s'abaisse tour à
tour au-dessus des tlots; nulle comparaison au monde n'est plus
propre à rendre l'impression toute fantastique que cause à ceux
qui y arrivent par mer celte ile de i>icrrc «pii bcmblc flotter sur
KEVUli DL PAUIS. -26Ô
la lame et suivre ses oscillations. D'abord vous n'apercevez à
riiorizon que le phare de Saint-Sébastieu et la coupole blan-
châtre de la cathédrale, qui dominent tous deux la cité flottante;
vous les perdez, vous les retrouvez tour à tour, selon que le
flot vous lève et vous abaisse ; h mesure que vous avancez, les
objets deviennent plus distincts : du sommet de chaque maison,
vous voyez poindre une de ces petites tours blanches et carrées,
beffrois roturiers où le négociant de Cadix allait naguère voir
arriver ses galions, comme un seigneur féodal eût compté ses
hommes d'armes. Puis enfin, lorsque vous a|)i>rochez de l'entrée
du golfe, la ville tout entière se développe devant vous, avec sa
forte enceinte de murailles, ses longues batteries qui s'avancent
dans la mer, et sa forèl de maisons blanches, pressées l'une
contre l'autre, et dont les terrasses étagées semblent monter
l'une au-dessus de l'autre, comme des degrés de marbre.
L'aspect de Cadix, à une demi-lieue en mer, est absolument
celui d'une ville orientale, moins la verdure que les musulmans
aiment à jeter au milieu de leurs massifs de maçonnerie, pour
reposer l'œil fatigué de leur blancheur; mais ici, sauf les quel-
ques bouquets d'arbres de l'Alameda et de la place San-Anlonio,
la haine des arbres, qui est le trait caractéristique" de l'habitant
de la péninsule, les a sévèrement bannis de Cadix et de la longue
enceinte de murailles qui l'entourent. Et d'ailleurs où trouve-
raient-ils place pour croître au milieu de celte ruche I)ruyante
et affairée, qui bourdonne tout le jour, et ne se repose pas même
la nuit, et dans ces rues étroites où le soleil a peine à pénétrer?
L'Andaloux a-t-il besoin d'arbres pour aller le soir sur ses
remparts, à l'heiu'e où le travail cesse et où le plaisir <oniuiencc',
resitirer la brise fraîche du golfe, et laisser couler, son vifjarito
à la bouche, les heures sans les compter? Quel massif de verdure
vaudrait pour lui cette ville coquette et parée comme imc jeiuie
fille, ce Cadix dont il est fier, avec ses frais miradores aux
jalousies vertes et aux draperies de soie floUantes qui se soulè-
vent le soir pour laisser regarder dans la rue la curieuse seno-
rita? Quel charme aurait pour lui celte campagne nue et déso-
lée, où l'on n'ose passer que le piintemps et Tautomne, tandis
que l'été, les riches habitants de la côle viennent chercher la
fraîcheur à Cadix comme on va la chercher chez nous en Suisse
un dans les l'yrénées? .>on ' son univers à lui, est dans l'élroite
2S4 KtVLli DE PARIS.
enceinte de pierre et de chaux qui entoure sa cité natale : son
salon, son théâtre et sa campagne à la fois se trouvent réunis
sur celte fraîche Alanieda, qu'il échange vers dix heures, en
promeneur iiiconslanl, pour les causeries plus vives et les hancs
mieux ahrilés de la place San-Antonio.
C'est réellement un spectacle charmant que de voir, aux
rayons de la pleine lune, celte hclle place circulaire, avec ses
hancs noirs de mantilles pressées les unes contre les autres, à
l'omhre de ces grands arbres qui ont abrité, depuis qu'ils exis-
tent, tant de conservations secrètes et tant d'amoiu'eux rendez-
vous. C'est là, et là seulemenl, dans toute l'Europe, que j'ai
retrouvé cet usage si bienveillant de l'hospilalière Venise, qui
permet aux femmes, même les plus élégantes, d'adresser la pa-
role à l'étranger solitaire qui vient s'asseoir à côté d'elles; de lui
dire, dans ce patois caressant de Venise, qui ressemble au
hégay( inenl d'un enfant. (|u'il est le bienvenu sur la terre d'Italie,
et qu'il peul, si bon lui semble, y retrouver une patrie.
Les dames du patriciat gaditain croiraient déroger, je le sais,
si elles se conformaient à cette coutume tonte patriarcale. Mais
la bonne vieille bourgeoise, vouée au culle du passé, a encore
ici, comme en Italie, pitié de l'étranger dépaysé qui vient y
planter sa tente. Voyager, aux yeux des vrais bourgeois de
Cadix qui n'ont jamais perdu de vue la tour de Saint-Sébastien,
est dans une vie d'homme quelque chose de si périlleux et de si
étrange, qu'on ne saurait avoir trop de compas.sion du pauve
diable que ses affaires amènent si loin du clocher natal. Je dis
ses alîaires, car personne parmi eux ne comprendrait que l'on
put voyager pour son plaisir. Quant à l'instruction, je voudrais
bien savoir à quoi elle servirait à des gens qui savent fumer cin-
quante cfrjarifos par jour, pi(iuer un taureau au besoiii, et faire
l'amour eu bon Andaloux à des senoritas, «pii n'ont pas besoin
non plus d'apprendre à lire pour savoir à ([uinze ans plus qu'on
n'en sait ailleurs à vingt,
On a souvent comparé l'Italie à l'Espagne; mais j'ai toujours,
pour ma pari, été beaucoup moins frappé des points de contact
que des dissembiances. Je ne parlerai pas de l'aspect du pays ;
j'ai assez maudit les plages dépouillées de l'Espagne, sans avoir
besoin, pour les rendre plus odieuses encore, de mettre en re-
{jard avec elles les frais paysages de l'Italie. Mais les ma-urs et
REVUE DE PARIS. 255
\o oaraclère des liahilanls de ces deux péninsules, situées ù peu
pr(''s sous la même zone de notre hémisphère, offrent entre eux
assez de contrastes pour qu'il y ait, à les rapprocher, quelque
chose d'instructif et de piquant.
Entre l'Espagnol et l'Italien, les traits communs aux deux na-
tions sont ceux qui vous frappent d'abord. Ainsi vous retrouvez
chez tous deux l'abandon, le sans-géne, la franquezu, comme
on dit ici, c'est-à-dire le parti pris de simplifier sa vie, en la dis-
pensant de toutes ces formalités vaines qui multiplient les de-
voirs aux dépens des plaisirs ; le culte des affections de famille,
la dernière des religions de l'homme qui survive à toutes les au-
tres, et la seule peut-être qui i)uisse lui en tenir lieu ; l'insou-
ciance, don précieux que la nature lui a fait pour lui apprendre
à se passer de tout ce qui lui manque; la résignation enfin, ce
dernier mot de toutes les philosophies humaines, science diffi-
cile qu'elhs enseignent en vain, etque l'instinct seul fait trou-
ver tout d'abord à ces peuples habitués à souffrir.
Il y a dans l'organisation des hommes du Midi quelque chose
de si délicat et de si impressionnable, qu'on s'étonne, au pre-
mier abord, de voir tout ce que ces fibres, si irritables au i)hysi-
que comme au moral, peuvent supporter de souffrances. Mais
l'Espagnol sur ce point l'emporte de beaucoup sur l'Italien. Ce-
lui-ci, en dépit du beau vers d'Alfiéri, n'est pas « un esclave qui
frémit, » mais un esclave qui chaule sous ses fers. L'Espagnol,
au contraire, au fond plus résigné, porte moins gaiement sa
servitude sous quelque nom qu'elle se déguise ; habitué à n'at-
tendre de ses gouvernements ni protection ni appui, et à ne les
connaître que par ce qu'ils lui coûtent; changeant de maître tous
les six mois , mais , sans que le bât en soit jamais moins lourd,
Wpaye, comme le voulait Mazarin, mais il iiechante pas. L'em-
preinte d'une tristesse patiente et grave est sur sa figure sombre,
qu'un sourire ne déride jamais. Méfiant comme tous les hommes
qui ont beaucoup souffert, il ne se reprend pas chaque matin,
comme l'Italien, à espérer et à vivre ; il marche courbé sous le
faix, sans s'abattre, sans se plaindre, sans essayer de le secouer.
A quoi bon , d'ailleurs? A chaque fois qu'il l'a jeté bas, ne le
lui a-t-on pas remis plus pesant sur les épaules, et la liberl»^
même a-l-elle eu pour lui, quand elle a tenu la bride et le bâton,
la main moins dure que le despotisme?
256 REVUE DE PARIS.
Une sf'iile chose console un peu de tous ses mnux l'Espagnol
el surtout l'Andaloux, doué d'une nature plus élastique et plus
heureuse; ce sont les femmes, non qu'elles régnent ici comme
en Italie, véritable paradis des femmes, depuis que la politique
et les cigares les ont détrônées chez nous. Les femmes en Espa-
gne tiennent, dans la vie des hommes, presque autant de place
qu'en Italie, et que naguère en France ; mais cette place est plus
humble; où l'Italien obéit , l'Espagnol règne en maître. Levii-
fflior sesso, comme l'appelle Alfiéri, est bien ici, sinon le meil-
leur, au moins le plus fort et le plus obéi. La jalousie , cette
vieille tradition des romanciers, passée de mode en Italie depuis
si longtemps, souffle encore ici avec les vents de l'Afrique sur
les Othello bourgeois de l'Andalousie. Ici l'on voit encore des
grilles et des verrous, autre part qu'au théâtre ou dans les ro-
mans ; ici l'on trouve de ces fronts mornes que le regard de
l'objet aimé n'a Jamais dériJés, et de ces beaux yeux de femme
qui se baissent limidement devant l'œil impérieux de l'époux et
du mailre, mais pour se relever, il est vrai, quand il est parti.
Rien n'est plus commun que de voir, non pas seulement des
maris, mais des fiancés, des novios ^ interdire à la jeune fille
qu'ils ne sont même pas sûrs d'épouser, les spectacles, les dan-
ses, les Jeux, les plaisirs les plus innocents. Et ce qu'il y a de
l)lus curieux, c'est que ces jeunes lîHes si ardentes, si pressées
de jouir, se soumettent sans murmurer à cette tyrannique con-
trainte, et se préparent par ce dur noviciat, où se passent les
plus belles années de leur vie, A la longue réclusion et aux sé-
rieux plaisirs du mariage.
Et puisque j'en suis sur le mariage, je veux, une fois pour
toutes, ici fixer le sens d'un mot qui joue une rôle important dans
la langue espagnole, à Cadix plus que partout ailleurs. Ce mot
sacramentel, qui fait le fond de la langue amoureuse, et qu'on
entend résonner dans chacun des arbres de l'Alameda, est celui de
iiovio. Je me suis enquis auprès de plusieurs seMO/v/as, expertes
dans la matière, de ce que signifiait ce mot si fréquemment répété
par elles; et après mûr examen, je crois qu'on peut le définir
l)ar quelque chose d'intermédiaire entre un fiancé et un amou-
reux, plus près cependant de celui-ci que de l'autre. Tous les
iton'os ne sont pas des fiancés, et il en est encore moins qui de-
viennent des maris. C'est en quelque sorte, le premier des gra-
RKVUE DE PARIS. 2o7
des (le la tacuUé conjugale, dont le novio est à peu près le
bachelier ès-leltres, le coviproinetido ou fiancé, le licencié, et
le marido (mari), le docteur,
Quant aux droits que confère le titre de novio, ils consistent,
lorsqu'ils sont reconnus par les parents de la senorila, ce qui
n'arrive pas toujours, 1" à avoir l'entrée libre dans la maison à
certaines heures fixées; 2° à voir la senorita, mais toujours en
présence de la mère, et à se promener ou s'asseoir à côté d'elle
à l'Alameda ; 3'> à causer tout bas avec elle, de manière à ce que
la senora madré puisse voir, mais non pas entendre; 4" à tu-
toyer l'objet de sa flamme discrète; '6" à avoir sur elle puissance
quasi maritale, c'est-ù-dire droit de lui interdire à son gré le
théâtre, le bal, la société, les taureaux et la promenade avec
tout antre que lui, droit dont les norios les plus exigeants ne se
font pas faute d'user.
Tels sont les principaux articles de ce fuero ou code marital,
scrupuleusement mis en vigueur à Cadix comme dans toute
l'Espagne, et beaucoup mieux observé, je vous jure, quoique
coutume non écrite, que toutes les lois de la monarchie et tous
les décrets des cortès. Mais ce code, comme tous les autres, a
probablement été rédigé par les hommes; car le miiior sesso,
comme on voit, y est passablement maltraité. Ce ne serait rien
encore si la fidélité des novi'os à tenir leurs engagements et à
prendre leur dernier grade dans la faculté était en proportion
des droits qu'ils s'arrogent et des sacrifices qu'ils imposent.
Mais, hélas ! si j'en dois croire (luelques senoritas, qui m'ont
paru prêtes à s'insurger comme une de nos pétitionnaires à la
chambre des députés, contre le code civil espagnol, v. norios,
hay muchos,x maridos pocos (des novios, il y en a beaucoup,
et des maris fort peu). » .l'ai recueilli bien des plaintes amères
contre l'inconstance des caballeros et leur manque de foi; et s'il
était permis de plaisanter en matière aussi grave, je dirais que
les femmes espagnoles ne tarderont pas à réclamer aussi leur
charte, et qu'il y aura bientôt une révolution de plus à ajouter A
toutes celles que l'Espagne a déjà traversées.
Pauvre ville de Cadix ! il ne lui manquerait plus que cette
guerre intestine, bien autrement dangereuse que celle de don
Carlos, pour mettre le comble à tous ses maux, sur lesquels elle
sV'ioiM'dit de si bon cœur! .te doute, en effet, qu'on puisse trou-
258 RKVUE 1>E PARIS.
ver jJans tous les coins de IT.iirope une ville aussi gaip, aussi
propre, aussi parée, et qui cache sous cet air de fêle une misère
aussi profonde. Depuis rémancipation des colonies espagnoles,
son commerce, frapi)é de mort, déchoit de jour en jour ; les
énormes droits d'octroi dont elle est grevée, et qui augmentent
à mesure que leur produit diminue, mettent le comble à la souf-
france des classes inférieures. Un tonneau de mille bouteilles
de vin de Xérès paye oOO francs de droits, et le reste à propor-
tion. Les livres étrangers payent à l'entrée un droit de plus de
2 francs oOcentimes par volume, et les livres espagnols en payent
un à la sortie; les cigarres, ce pain quotidien de l'Espagnol aisé,
comme le ciijarito en papier est celui des classes inférieures,
payent une vingtaine de francsle mille; le tabac est hors de prix
dans le pays auquel appartiennent encore la Havane et Puerlo-
Rico. Et cependant, disons-le ù Ihonuèur de Cadix, cette popu-
lation, grevée de tant de charges, et qui porte gaiement de si
effroyables misères, est une des plus douces de l'Espagne. Ici,
vous n'entendez pas parler comme ailleurs de meurtres et de
cuchilladas (coups de couteau); les rues sont siires à toute
heure de nuit, chose presque sans exemple dans la Péninsule,
grâce à Fadmirable police qui règne dans Cadix. Les serenos
(crieurs de nuit), ainsi nommés de ce que les nuages étant ici
une chose inconnue, leur seul cri est celui de « sereno (le temps
est serein), « exercent, pendant toute la nuit, la surveilkmce la
plus active, et s'assurent si les portes sont fermées et les volets
bien mis. Vous ne pouvez entrer dans une boutique pour de-
mander votre chemin sans que le marchand ne quitte son
comptoir pour vous l'enseigner, et souvent même pour vous
y conduire. Ajoutons cependant que celte aménité de mœurs ne
s'étend pas beaucoup au delà des murs de Cadix, et j'ai cru
trouver déjà plus de rudesse et moins d'obligeance dans les petites
villes qui en dépendent.
Cadix possède peu de monuments remarquables, sauf sa cathé-
drale immense, édifice dans le goût corrompu du xvui<' siècle, qui
l'a vu commencer. Chose étrange ! Cadix, au temps de sa prospé-
rité, n'a pu parvenir à achever sa cathédrale; et aujourd'hui,
malgré sa détresse, elle semble s'être piquéi' d'honneur et vou-
loir conduire à sa fin cette gigantesque enlreprise. Des troncs
sont ouverts dans toutes les églises pour recevoir les offrandes
REVUE r»E PARIS. 259
i\os fidî-los ; (les souscriptions oui (Héfonnws; los llitiitios rrn'mos
onl joué, par un compromis assez bizarre, au bénéfice de celte
œuvre pie, et le but, celle fois, a sancUfié les moyens. Tout
annonce donc que, d'ici ù une dizaine d'années, Cadix verra
achever ce vaste édifice qui lui manquait, et qui, malgré tous
ses défauts, serait d'un effel imposant, si l'on jetait à bas
les ignobles masures au milieu desquelles on s'est avisé de le
bàlir.
Je reviens d'une grande course de taureaux, qui a eu lieu à
Puerto-Santa-Maria, de l'aulre côté du golfe, et je passe ma
ruiit. une de ces belles nuits d'été, comme on n'en voit qu'ici, ù
recueillir, toutes frarches encore, les impressions que m'a laissées
cet étrange spectacle. Aussi bien, qui i»ourrait songer à dormir
pondant ces admirables iiiiils, où la lune est aussi claire (lue lo
jour de nos climats, et où même, à défaut de lune, les étoiles,
élincelant comme des myriades de diamants sur ce ciel noir à
force d'être bleu, donnent une clarté aussi vive que celle d'une
luiit de lune à Paris. Une brise délicieuse agite, sous ma fenê-
tre, les îirbres de l'Alameda, fatigués des chaleurs du jour; une
grande frégate américaine étale devant moi, sur le fond sombre
du golfe, ses vergues gigantesques, qui se dressent en l'air
comme les bras d'un fantôme; les feux des pêcheurs étincellent
dans la nuil, et glissent sur l'eau comme des âmes eu peine,
tandis que de petites lames phosphorescentes viennent se briser
sans bruit sur les récifs du rempart et les semer de leur pous-
sière lumineuse. Le profond silence de la nuit n'est troublé que
de loin en loin par la voix grave des serenos. Cadix dort, car
il est minuit passé, et les arbres de l'Alameda n'ont plus de con-
fidences à entendre, ni de noiios à abriter. Anne Radclitre, à
ma place, eût fait un roman; Byrou, quelques-unes de ces belles
strophes qu'il a semées d'une main avare dans sa course trop
rapide ù travers l'Espagne; moi, je raconterai, dans mon humble
prose, une coi/icla de toi os • c'est encore de la poésie, si l'on
veut, mais de la poésie tachée de sang, comme celle de Rome
sous l'empire, quand son dernier cri de détresse était comme
celui de l'Espagne : « Le cirque et du pain ! »
Je pourrais vous décrire ici, en style héroï-comi(iue, le grand
combat des fcluchos ou barques du port et des bateaux ù va-
peur, qui se disputaient, dans ce grand jour, la gloire elle pro-
iGO nEV["K ItE l'AKlS.
fit tie iransporlor au Puerto toute la population de Cadix,
pressée sur les dalles du môle ; mais je vous fais grâce de cette
barcoHiachic , qui. il y a un siècle ou deux, n'eût pas manqué
d'avoir son Arioste. C'est d'ailleurs toujours la vieille guerre de
la routine avec le progrès, du passé avec l'avenir; et moi qui
suis, en Kspagne du moins, toujours du côté des vieilles coutu-
mes <iui s'en vont avec la mantille et le costume national, je
pris poui' mes péchés, conimes les vieux bourgeois de Cadix, un
felucho , qui mit trois heures, le vent étant devenu contraire, à
nous faire faire les quatre ou cinq milles qui séparent Cadix de
Puerto.
La campagne près de cette ville, comme dans tous les envi-
rons de Cadix et sur la plus grande partie de la côte d'Andalou-
sie, est tout simplement un désert, où il faut bien cependant
qu'il croisse quelques vignes, puisqu'on y fait ce vin de Xérès
que l'Angleterre achète ici à grands frais. C'est une terre basse
et plate, brûlée par le soleil et écorchée par les vents, et où ap-
l)araissenl çà et là, au milieu des sables, quelques plaques ver-
dàtres de maigres pins, qui parviennent à peine à hauteur
ti'homme. De villages, il n'y en a point, la population étant toute
réfugiée dans les cinq ou six jolies petites villes qui peuplent les
bords du golfe. De loin en loin , il est vrai , on voit briller , au
milieu des pins, les blanches murailles d'un casin abandonné,
que ses maîtres n'osent pas aller visiter de peur des brigands.
J'ignore si, dans le misérable état où se trouve l'Espagne, les
propriétaires de ces biens ruraux en touchent souvent les
revenus ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils en acquittent
l'impôt.
PuertoSanta-Mariaestune jolie ville, bâtie tout en longueur,
et dont on ne soupçonnerait ni la beauté ni l'étendue en débar-
quant sur son petit môle en bois. Deux rues parallèles de plus
d'une demilieue de long la traversent tout entière, et aboutissent
à une jolie promenade plantée d'orangers, les premiers que j'aie
vus aux environs de Cadix. Ses maisons , moins hautes et aussi
blanches (pie celles de Cadix, sont peut-être plus pittoresques
encore. Mais il y manque ce qui fait le charme de Cadix, c'est-
r« dire le mouvement et la vie. La plupart de ces jolies maisons ,
qui api>.irliennent aux négociants de Cadix, sont maintenant à
IdUtr. el. malgré leur pro|)ro(é rechorcln'e . elles onl im air de
REVUE DE PARIS. 261
(ristcsso et irahandon qui fait mal ;\ voir. Jamais linc<'Ul plus
blanc et plus coquet n'a enveloppé une ville morte.
Le Puerto cependant n'était pas mort ce jour-là, grâce aux
flots de la population gaditaine qui affluait dans ses murs. Des
felouques, des bateaux à vapeur tout noirs de têtes, passaient à
chaque instant la barre difficile de la petite rivière, et venaient
verser sur le débarcadère leur contingent de curieux. Je me
mêlai , à mon tour , au torrent qui m'entraîna, sous les rayons
d'un soleil africain, vers la Plaza de Toros, située à l'extrémité
de la ville. Les anciens Romains, habitués à se repaître, dans
des amphithéâtres de marbre, des sanglants plaisirs du cirque,
eussent regardé sans doute avec le plus profond dédain un de
ces cirques espagnols , grossièrement construits en bois , et qui
forment un si piteux contraste avec les magnifi(iues arènes dont
l'Espagne garde encore les débris j mais , aux yeux des Espa-
gnols modernes , moins recherchés que leurs aïeux, les contem-
porains de Martial , un amphithéâtre est toujours assez beau ,
pourvu que le sang y coule à flots et que le taureau et les
picadores y fassent bien leur devoir. J'eus donc soin, en en-
trant dans celui-ci , d'oublier le Colysée et les arènes de Vérone
et de Nîmes, et à part sa rustique simplicité, le coup d'œil
qu'il présentait n'était réellement pas sans intérêt et sans gran-
deur.
Une enceinte circulaire de deux cents pieds de diamètre envi-
ron était destinée à servir d'arène aux gladiateurs à deux et à
quatre pieds. D'un côté s'élevait la loge officielle réservée aux
autorités ; au-dessous était la porte qui donne entrée aux tau-
reaux vivants , et en face d'elle celle qui livre passage aux tau-
reaux morts et aux mules qui les emportent. Tout le reste de
l'enceinte était couvert de gradins circulaires , élevés en étage
les uns sur les autres, au nombre d'une dizaine environ. Au-
dessus d'eux enfin, au second étage, des loges couvertes conte-
naient les belles Gaditaines qui venaient rassasier leurs yeux
avides de ce spectacle, qui pourrait , au besoin, remplacer pour
elles tous les autres. La moitié de l'enceinte à peu près était ex-
posée au soleil , qui commençait cependant à pencher déjà vers
l'horizon. Les places à l'ombre, comme de raison , se payaient
le double et n'étaient pas les mieux garnies. Malgré l'ardeur du
soleil , une foule l)igarrép et I)ruyan(e . armée de larges évcn-
262 REVUF. DE PARIS.
lails. se pressait sur ces bancs, trop étroits pour elle , cl y fai-
sait une effroyable consommation de noisettes et de verres d'eau.
Je suis pei'suadé que beaucoup de ces braves Andaloux, qui
exposaient bravement au soleil leur teint irop bronzé pour
avoir à en redouter grand'chose, étaient là depuis plusieurs heu-
res, sans regretter, dans cette douce attente, ni leur temps,
ni leur peine , ni les 3 réaux ( 16 sous ) que leur place leur avait
coûtés.
La porte opposée à la loge officielle s'ouvrit , et quelques
hommes à cheval, d'un âge mûr pour la plupart, vinrent, dans
toute la splendeur de l'ancien et riche costume de majo anda-
loux, tel qu'on ne le voit pins que sur les théâtres, demander au
gouverneur la permission de commencer la course. Elle leur
fut accordée gravement , comme elle était demandée, et mes-
sieurs \espicadores se relirèrent en bon ordre. Après eux vin-
rent les clinlillos, piétons chargés d'exciter le taureau , et qui
n'ont d'autres armes qu'un manteau de soie de couleur voyante,
qu'ils agitent devant les yeux de l'animal furieux pour détour-
ner sa colère. Leur costume, plus léger, bien qu'aussi riche que
celui dtspicadores. était aussi plus gracieux. Ils n'avaient pas,
comme ceux-ci, le vaste sombrero gris à larges bords ; leur tète
n'était couverte que de la classique résille noire; une veste de
soie étroite et toute couverte de riches broderies d'or, une culotte
blanche bien serrée et des bas de soie blancs dessinaient leurs
formes musculeuses. Ils saluèrent à leur tour avec beaucoup de
de grâce les autorités, qui leur rendirent leur salut , et chacun
se retira pour faire place au héros de la fête.
Une porte s'ouvrit brusq:iement, et l'on vit bondir dans l'arène
un taureau de cinq ans, qui s'arrêta tout d'un coup, l'air plus
étonné que farouche , devant cette foule immense, qui l'accueil-
lait de ses cris et de ses trépignements. Quoique l'usage, m'a-t-on
dit, soit de faire jeûner pendant vingt-quatre heures l'animal
qu'on destine au combat, pour diminuer ses forces, et de lui
laisser tomber sur le dos, au moment où on le lâche, une lourde
barre de bois qui brise à moitié le ressort de sa puissante échine,
le nouveau venu avait encore l'air de taille et d'humeur â ven-
dre chèrement sa vie. Ses cornes n'avaient pas ces immenses di-
mensions que je n'ai vues qu'aux bœufs d'Italie j mais elles n'en
étaient guèremoins formidables, et son cou c<tiirtet ramassé, ses
F.EVUE L)t fAKlS. 26Ô
fanons pendants, el son œil rouge et éfincelanl comme du feu,
annonçaient une vigueur jieu commune.
A peine avail-il eu le temps de reconnaître le terrain, que l'a-
gile bataillon des chnlillos vint voltiger autour de lui. Chacun,
en déroulanl devant ses yeux sa bannière de soie, cherchait à lui
faire quitter le milieu de l'arène pour l'attirer aux extrémités ,
près de certains abris en planches où se réfugient les chulillos
en danger. C'était là que l'attendaient les picadores, un mou-
choir noué sur les j'eux de leurs chevaux , qui , sans cela ,
n'attendraient jamais le taureau de pied ferme , et les cuisses
rembourrées de manière à ne pas craindre la corne de l'animal
en furie.
Lorsque le taureau, impatienté des agaceries des chulillos,
eut quitté son poste pour en poursuivre un jusqu'à l'extiémilé
de l'enceinte, un picador, la lance au poing, vint lentement se
présenter devant lui. A la vue de ce nouvel ennemi , plus re-
doutable que les autres, le taureau s'arrêta encore une fois tout
court, indécis, mais non pas effrayé. Le picador, avec un mer-
veilleux sang-froid, l'œil attaché sur l'œil du taureau pour y lire
le côté par où son ennemi devait attaquer, assurait sa lance sous
son bras et se préparait à soutenir ce redoutable choc. Cette
lance, du reste, n'en est pas une; ce n'est qu'un aiguillon armé
d'un fer assez long pour irriter le taureau, mais non pour le
blesser. Tout l'art du ;j?Cf«/o/' consiste à présenter son fer d'une
main ferme au taureau, qui se l'enfonce lui-même dans le poi-
trail, et à tenir bon sous ce terrrible effort jusqu'à ce que le
taureau , désespérant de vaincre l'obstacle , se retourne pour
aller ciiercher un autre ennemi.
Enfin, le taureau, qui pendant ce temps étudiait aussi son ad-
versaire, tout en labourant la terre de ses pieds de devant, se
décide à s'élancer sur lui. Le picador l'attend de sang-froid, et
sa lance, soutenue par une main vigoureuse, s'enfonce dans le
flanc du taureau. Mais le noble animal, irrité par sa blessure,
écarte, par un effort désespéré, Tobstacle qui l'arrêtait, et dé-
chire de ses cornes le flanc du cheval, qui, en se cabrant ,
renverse le cavalier. Aussitôt l'essaim des chnlillos se précipite
sur lui pour délouiner sa colère, tandis que Montés, le plus
célèbre /no/flrrfo/- delà Péninsule, Montés, dont j'avais reconmile
beau profil romain, pour l'avuir vu, il y a six mois, lithographie
2G4 r.EVUE UE PARIS.
sur nos boulevards, parvenait, A force d'adresse et de courage,
à attirer sur lui la fureur du taureau, qu'avec un bond léger il
eut bientôt évité.
La racine manœuvre recommença cinq ou six fois, aux ap-
plaudissements forcenés des spectateurs, et aux cris àa bravo
toro! chaque fois que le pauvre animal, qu'on forçait évidem-
ment de sortir de son caractère, avait labouré de sa corne le
flanc d'une des rosses qu'on obligeait, bien malgré elles, à mar-
cher contre lui. Somme toute, c'était, quoi qu'en disent les
fanatiques de taureaux, race qui, aujourd'hui même, commence
à se perdre en Espagne, c'était un triste et dégoûtant spectacle
que cette boucherie de sang-froid, ofi tous les acteurs, excepté
l'homme, semblaient figurer à regret. Quant à moi , je confesse
ici ma faiblesse, je ne le supportai si longtemps qu'en détournant
les yeux aux plus beaux coups, c'est-à-dire aux moments criti-
ques où le /'ù'ar/or. renversé avec son cheval, restait engagé
sous lui jusqu'à ce qu'on vint le délivrer. Sans doute, j'admirai le
courage et la légèreté des chvlillos et le sang-froid des pica-
(lores ; mais l'idée peut être fausse qu'ils ne couraient pas,
après tout grand danger , m'ôtait une bonne partie de l'intérêt
qu'ils auraient pu m'inspirer. Je plaignais les chevaux encore
plus que les hommes, et le taureau encore plus que les chevaux '•
généreux animal qu'on avait été retirer de ses tranquilles pâtu-
rages de la montagne pour le livrer en spectacle à cette foule
endurcie, comme un Barbare du Danube condamné à mourir
j)0ur les menus-plaisirs des Romains et qui devait encore, avant
de mourir, saluer ses bourreaux.
Un seul rôle me parut noble et grand dans toute cette caniî-
ceiia. c'était celui de Montés, qui, toujours occupé de protéger
les autres sans songer à lui même, semblait vraiment leur génie
lulélaire. Se faisant un jeu de la colère du taureau, dont un
coup d'œil, dit-on, lui révèle le caractère, un geste, une incli-
naison du corps lui suffisait souvent pour se détourner de la
ligne droite que suit toujours le taureau, et échapper à la re-
donlalde atteinte de la corne qui le menaçait.
Ouand le taureau, irrité par les dards recouverts de bande-
rolles de papier que les dmlillosXm enfoncent dans le cou, par-
dessus les cornes, au moment même où il fond létc baissée sur
eux, parut sullisammenl excité pour livrer son dernier combat j
RliVLE DE l'ARIS. 265
quand il eut déchiré assez de flancs de chevaux, et qu'assez de
sang eut ruisselé dans l'arène avec leurs entrailles fumantes
qu'ils traînaient quelquefois après eux, Montés parut, tenant
d'une main un petit manteau rouge, et de l'autre une courte et
forte épée.
A l'instant même, un silence imposant d'anxiété régna dans
toute l'arène parmi les quinze mille spectateurs. Chacun retint
son haleine de peur de perdre un des coups de ce duel à mort qui
allait succéder aux joutes à armes courtoises qu'on avait vues
jusque-là : l'homme et le taureau s'arrêtèrent l'un devant l'autre
comme si chacun eût enfin trouvé un ennemi digne de lui. Maiti
le taureau baisse la tète, creuse la terre de ses pieds, hume la
poussière de ses naseaux sanglants, et semble avoir besoin de
s'exciter lui-même, tandis que l'homme, toujours maître de lui
cherche dans l'œil de son ennemi la pensée secrète qui guidera
son attaque , et lui présente de loin le fer aigu qu'il doit lui-
même enfoncer dans ses flancs.
Cependant le taureau, animé par les cris des spectateurs, qu'a-
vait lassés sa longue hésitation , piqué même par quelques-uns
de ceux qui se trouvaient le plus près de lui , heureux et fiers
d'avoir du sang après les long aiguillons qu'ils enfonçaient dans
sa croupe, se décide tout d'un coup : il s'élance tête baissée sur
Moulés, qui, par un léger mouvement du corps, évite la corne,
et fiche dans la nuque du taureau le fer que celui-ci, par son
seul élan, fait entrer jusqu'à la garde.
A ce beau coup, à ce coup difficile qui réussit rarement et
coûte souvent la vie à celui qui le manque, des applaudissements
frénétiques ébranlèrent toute l'enceinte, qui sembla un instant
prête à s'écrouler. Moi-même, je l'avoue, malgré le dégoût que
in'avait inspiré ce spectacle, je me sentis ému un instant du
froid courage et de la merveilleuse agilité de cet homme, bala-
<lin héroiqtie, ennobli parle danger, et qui risque tous les quinze
.joiu's sa vie i)our quelques centaines de francs. Montés a de la
fortune, fortune acquise dans cent combats, au prix de sonsang
et au péril de sa vie; il pourrait vivre heureux et tranquille,
mais la gloire l'appelle dans le cirque, et Montés n'a jamais su
résister à l'appel de la gloire. Les applaudissements de la foule
et l'enivrant attrait du danger manqueraient dans sa retraite à
ce ^ylla des maludoics. s'il abdi(iuait une dictature tpic nul
» 23
266 REVUt DE PARIS.
ne lui conteste. Montés est né pour l'arène, il y a vécu,
et il y mourra sans doute comme tous ses pareils , comme
le chasseur de chamois meurt à la montagne, plutôt que
d'aller linir paisiblement dans son lit comme un homme de la
plaine.
Cependant le taureau, son épée fichée dans la nuque parcou-
rait encore l'arène, mais au hasard, sans suivre une ligne droite
et sans voir même ses ennemis , qui s'agitaient autour de lui,
comme des corbeaux autour du daim blessé, qui leur promet un
festin. Le malheureux cherchait sans doute une place pour mou-
rir ; quand il l'eut trouvée, quand, pareil au gladiateur romain,
il eut i-egardé encore une fois l'arène ipii tournait autour delui,
il s'agenouilla lourdement et tomba pgur ne plus se relever. Un
long crr de joie retentit dans l'arène, comme si, pour cette foule
altérée de sang, cette mort était un triomphe en même temps
qu'un plaisir. Il respirait encoie que trois mules, ornées de clo-
chettes retentissantes, étaient attelées après son cadavre et l'en-
traînaient après elles , en laissant sur leur passage une longue
tiace de sang , et le convoi funèbre du pauvre taureau n'avait
pas disparu, qu'une autre victime entrait déjà dans l'arène et
que le second acte du drame de sang avait commencé.
Comme toutes les scènes de ce drame se ressemblent, en avoir
raconté une, c'est les avoir racontées toutes. Ma conscience de
voyageur me faisait un devoir d'assister au moins une fois à cet
odieux spectacle ; mais, après la mort du troisième taureau , le
mal de cœur commençant à me gagner , je me décidai à sortir,
au grand étonnemenl de mes voisins , qui ne comprenaient pas
qu'on s'en allât ainsi au plus l)eau moment. Je jetai cependant,
avant départir, un coup d'œil sur l'assemblée, qui était pour moi
la partie la plus intéressante du spectacle, et je fus frai)pé de l'a-
nimation de toutes les figures et de la beauté de la race anda-
louse. race bien plus caucasienne que mauresque, (pioi qu'on
en ait dit, surtout parmi le paysans , si différents de la popula-
tion chétive et étiolée de la ville. Il était facile de les recon-
naître à leur haute taille, à leur allure leste et lîère, à leur
chapeau pointu surmonté d'une petite houppe de soie , îi leur
veste de cuir brodé , suivant l'usage arabe , et à leurs longues
guêtres aussi de cuir J)rodé qui défeudenl la jambe jusqu'au
yenou.
REVUE DE PARIS. 267
Quant aux femmes, malgré la réputation qu'on leur a faite,
je n'ai trouvé jusqu'ici rien qui les distingue du reste des Espa-
gnoles, dont elles ont les beaux yeux, le petit pied, mais aussi le
teint jaune ou brun , avec un peu plus de grâce peut-être et
plus de prétention dans la démarche. Toutes portaient inva-
riablement la mantille à cette fêle démocratique d'où les cha-
peaux sont bannis , et où la reine elle-même n'oserait porter
d'autre coiffure que la mantille. Les élégants de Cadix avaient
au moins du viajo audaloux la veste ou le chapeau pointu, car
il est de mauvais ton de venir à la corrida en toilette , tant cet
instinct d'égalité qui fait le fond du caractère espagnol perce ici
partons les pores.
P. S. Hier, Jour de l'Assomption , a eu lieu , au dire de tous
les connaisseurs , la plus belle corrida qu'on ait encore vue au
Puerto; dix-huit chevaux ont été tués, tous lespicadores et quel-
ques chulillos ont été blessés, et le fameux Montés lui-même n'a
échappé ([ue grâce à son extrême agilité , et a eu ses vêtements
tout déchirés par la corne du taureau. Quatre des taureaux
destinés au combat ont eu la vie sauve, car il ne s'est trouvé
personne pour les combattre. Comme je ne me suis pas soucié
d'assister à ce divertissement , personne ici, i)armi les Gaditains
de pur sang , ne peut comprendre mon apathie ; on me dit qu'il
en est toujours ainsi avec les étrangers ; qu'à la première
fois , la corrida les dégoûte , mais qu'il faut y retourner, et
que je serais bientôt aussi passionné pour elle qu'un véritable
Andaloux. Il se peut qu'on dise vrai ; mais je n'ai pas envie d'es-
sayer.
RossEEUw Salvt-Hil\ire.
FESSÉES D'AOCT.
Nous tirons du voliime des Pensées d'Août, par M. Sainte-
Beuve, qui parait demain chez le libraire Rendue!, les deux piè-
ces, suivantes qui donneront idée du ton. M. Alfred de Musset
avait, dans quelques vers, reproché ;\ son ami, M. Sainte-Beuve,
de ne plus faire de poésies, et il lui rappelait qu'il existe souvent
en nousunpoj'te endormi, toujours jeune et vivant. M. Sainte-
Beuve lui répond par ces stances :
A Airrcfl de Htisset.
Il n'est pas mort. Ami, ce poëte en mon âme;
Il n'est pas mort. Ami, lu le dis. je le crois.
Il ne dort pas, il veille, étiucel e sans flamme;
La flamme, je l'étouffé, et je reliens ma voix.
Que dire et que chanter quand la plage est déserte,
Quand les flots des jours pleins sont d(\jà retirés.
Quand l'écume flétrie et parloul l'algue verte
Couvrent au loin ces bords, au malin si sacrés?
Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie
Renfonce à tous instants à ce cœur non soumis ?
Que dire des banquets où s'égaya la vie,
El des premiers plaisirs, et des premiers amis?
L'Amour vint, sérieux pour moi dans son ivresse.
Sous les fleurs lu clmnlais. rriillinl ses dons jaloux.
Enfin, un jour tu crus ! moi, j'y croyais sans cesse;
Sept ans se sont passés !... Alfred, y croyons-nous?
L'une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette
Comme un fruit (ju'on méprise après l'avoir séché.
L'autre, tendre et croyante, uu jour devient muette.
Et pleure, et dit que l'astre, en sou ciel, s'est couché.
Le mal qu'on savait moins se révèle à tout heure,
Inhérent à la terre, irréparable et lent.
On croyait tout chanfifer, il faut que tout demeure.
Itaillcr, maudire alors, amer et violent,
A quoi bon? — Trop sentir, c'est bien souvent se taire,
C'est refuser du chant l'aimable guérison.
C'est vouloir dans son cœur tout son deuil volontaire,
C'est cnchaioer sa lampe aux murs de sa prison !
Mais cependant. Ami, si ton luth qui me lente,
Si ta voix d'autrefois se remet à briller.
Si ton frais souvenir dans ta course bruyante.
Ton cor de gai chasseur me revient appeler.
Si de toi quelque accent léger, pourtant sensible,
Com'me aujourd'hui , m'apporte un écho du passé.
S'il revient éveiller à ce cœur accessible
Ce qu'il cache dans l'ombre et qu'il n'a pas laissé,
Soudain ma voix renaît mon soupir chante encore,
Mon pleur , comme au matin, s'échappe harmonieux,
El tout parlant d'ennuis qu'il vaut mieux qu'on dévore,
Le désir me reprend de les conter aux cieux.
Dans l'autre pièce, le pointe, voyageant en Suisse, se reporte
au souvenir des amis qu'il a laissés :
— Les lieux sont beaux et grands; ils parlent un langage
A d'abord étonnor. h l'ernplir "^aiisiinrlago.
270 REVUE DE PARIS.
A faire (jii'on s'arrête à leur gloire soumis,
Etqu"Ithaque lin instant s'oublie, et les amis.
Et pourtant, et l)ientùt, cette nature immmense
Laisse un grand vide au cœur et le tient à dislance,
El tous ces monts glacés qu'à l'horizon je vois,
Pour m'y bercer de loin, n'ont pas même les bois.
Oh! j'ai besoin toujours, quelque lieu qui m'appelle,
DeThomme et des amis, du souvenir fidèle,
De ressaisir au cœur l'écho du cœur sorti.
De chercher au sentier ce qu'un autre a senti !
De ce cadre si fier par les monts quil assemble.
Dans un détail chéri, l'on goûte mieux l'ensemble.
En y prenant pour guide un rayon jn-éféré,
Le tout i)lus tendrement s'éclaire à notre gré.
Un banc au bord du lac, un ombrage, une allée
Où d'avance l'on sait qu'une âme, un jour voilée,
S'est assise en pleurant ; des rocs nus et déserts.
Mais qu'un chantre qu'on aime a nommés dans ses vers:
Ces places, à nous seuls longtemps recommandées.
Mêlant au vaste aspect la douceur des idées.
Voilà, dans ces grands lieux, à l'écart et sans bruit,
Ce que ma fuite espère et tout d'abord poursuit.
Laissant les bords nombreux où le regard hésite,
Aussitôt arrivé, j'ai donc choisi mon site
Aux bosquets odorants d'une blanche villa.
Cherchant l'endroit , le banc, et me disant ; C'est là !
Il était soir; le jour, dans sa pénible trace^
Avait chargé le lac d'orage et de menace ;
Mais, comme dans la vie on voit souvent aussi,
Le couchant soulevait ce lourd voile éclairci.
Je m'assis solitaire, et là, pensant à celle
Qui m'avait dit d'aller et de m'asseoir comme elle,
Je méditais les flots et le ciel suspendu,
Le silence lui seul et le calme entendu,
La couleur des reflets. La nue un peu brisée
Jetait un gris de perle à la vague irisée.
Et le lac infini fuyait dans sa longueur.
Celle Iranquillité me distillait au cœur
REVUE DE PARIS. 271
Un charme, qui d'abord aux larmes nous convie :
« Oh ! disais-je et mon vœu, rien qu'une telle vie,
Rien qu'un destin pareil au jour qu'on vient d'avoir,
Lourd, orajseux aussi, mais avec un tel soir! >>
A Lausanne, aussitôt que la barque m'y jette,
Ou'ai-je fait? tout un bond j'ai cherché la Retraite,
C'est le nom ( près de là ) de la douce maison.
Où des amis bien chers onl fait une saison.
Ils m'en parlaient toujours d'une secrète joie.
Le lac vu du jardin^ ces grands monts de Savoie
Tout en face, si beaux en couchant enflammé...,
J'ai voulu prendre un peu de ce qu'ils ont aimé.
Je suis allé, courant comme à la découverte,
Demandant le chemin à chaque maison verte;
Tant que, lisant le nom sur la barrière écrit.
Je m'y sois arrêté d'un regard qui sourit;
Et sans entrer plus loin ( car si matin je n'ose ),
J'ai tout vu du dehors, comme hélas ! toute chose.
Entîn j'ai côtoyé, j'ai compris ce doux lieu;
A mes amis, un soir d'hiver, au coin du feu,
Je dirai : Je Vai vu; je pourrai leur répondre,
El, sur un point de plus, l'âme ira se confondre,
A Thoun, miroir si pur, de granit encadré.
Je voguais, à la main tenant mon cher André,
Négligemment , sans but... Tout d'un coup, à la page
Oîi je Usais le moins, je saisis un passage :
O Thouti, onde sacrée! (1) — Il a vu ces grands bords;
Jeune, il a dénombré leurs sauvages trésors.
Il les voulait revoir, quand l'amour infidèle
Le délaissait en proie à sa flamme moins belle;
Il s'y voulait guérir ! — L'eau , les monts et les cieux
Ont redoublé d'attrait. Le roc mystérieux
Qu'il m'indique en ses vers, et le creux qui s'enfonce.
Le voilA, plus présent quand c'est lui qui l'annonce.
Il ychercliait, blessé, comme un asile sûr.
Mon cœur, aux mêmes lieux traînons mon deuil obscur!
(1) André Cliénier, Éléi^ic 40e.
il-1 Rr.VTF. W. PARIS.
Ainsi, je vais en arl, en amitié secrète
Observant les sentiers. Ainsi, fais, ô poète,
Ainsi, fais de tes jonrs ! et quand l'homme bruyant,
Qu'on répute là-bas solide et patient.
Jusqu'à trois fois peut-être, en sa lourde carrière,
Change d'opinions et de vaine bannière,
Toi qui parais volage et souvent égaré,
Passe ta vie à suivre un vestige adoré !
Sainte-Bebve.
LA COMÉDIENNE,
NOUVELLE
TRADUITE DE l' ALLEMAND DE HEÎ(RI LALBE (1).
T.
Un jeune voyageur arrivait à Vienne par une de ces ti(^des et
voluptueuses soirées d'été qui font vivement palpiter le cœur et
qui soulèvent la poitrine sous des battements pleins de vie.
Une pluie fine couvrait le pavé glissant 5 toutes les fenêtres des
rues étroites que traversait lentement le postillon , en faisant
(1) Henri Lacbe appartient à cette pléiade de jeunes auteurs ,
Gutzkow , Wienhorg, Mundt, Kuhne et autres, qui ont surgi en Alle-
magne après 1830. Poursuivi par le gouvernement prussien pendant
la guerre de la Pologne, pour quelques pages brûlantes en faveur de
cette cause malheureuse, emprisonné, puise\ilé, il se trouve au-
jourd'hui établi et marié à Berlin.
Laube est un des jeunes écrivains les plus populaires en Allemagne
par la grâce de son style, la délicatesse de ses nuances, la correction
et le fini des détails.
Il excelle surtout à peindre les rapports de sentiment , les nuances
les plus délicates du cœur. « Si Laube était Frani'ais, dit un critique,
son esprit et la grâce infinie de son style le placeraient tout d'abord
très-haut. Tousses tableaux sont pleins de vie et de fraîcheur. »
La direction de son esprit , maintenant plus calme , tend à une per-
fection de forme qui lui a fait reprocher d'imiter Go-tlie. 11 travaille à
poser les bases d'une liltéralure sociale.
r.a nouvelle dont non^ nffron> la Irailnction . l'ime île «es ilrniii're.;
274 REVUE DE PARIS.
résonner son cor , étaient ouvertes et remplies de jolies têtes de
curieuses jeunes filles. De beaux jeunes gens, frais, élégants, pas-
saient en se tenant par le bras. De tous côtés c'était un murmure
flatteur, un bruissement harmonieux et entraînant. Le jeune
voyageur se sentait fortement ému ; son cœur battait avec vio-
lence, et il lui semblait à chaque instant que quelque bonheur
enivrant allait surgir du milieu de la foule, et prendre une forme
et se jeter à son cou.
— « Louis , avait dit son père, homme sage et prévoyant,
il faut que tu voyages , que tu voies le monde pour le re-
cueillir, n
— « Mais, mon pi're, comment me recueillir au milieu des
enivrements du monde? Au contraire, mon mal ou mon bonheur
ne fera qu'y grandir. »
— « ÎS'on , non , avait répondu le père ; les cœurs comme le
tien ne trouvent de bornes que dans l'immensité. Il faut qu'ils
en viennent à reconnaître que le monde, dans son inépuisable
variété, est trop grand, trop riche pour le cœur humain, qu'il
faut Dieu pour en embrasser toutes les jouissances. C'est alors
seulement (ju'ils se forment, ces cœurs trop larges, c'est alors
seulement qu'ils reconnaissent que la limite , que le retranche-
ment constituent noire bonheur. «
En efifet, le malheur de Louis était d'avoir trop de bonheur;
son cœur en était inondé. 11 ne savait où aller avec ses organes
immenses, et il languissait au milieu de l'abondance. Il ne vou-
lait pas se soumettre aux formes traditionnelles . parce qu'il les
considérait comme un vol fait à la grandeur, à la richesse de la
vie. Ainsi il ne pouvait se résoudre à prendre une position fixe,
il ne voulait pas se niariqr, et cependant il ne voulait point res-
ter seul : tout cela lui semblait trop exclusif.
Mais son père était un homme d'une grande prudence; il con-
productions , est tout un petit traité de métaphysique du cœur , (rès-
propre à donner une idée de sa manière, et qui renferme une moralité
dont on peut faire son profit.
« Laube est jeune, dit un littérateur distingué, Wolf à léna ; il n'est
pas à douter qu'avec rélaslicitc de son talent, la justesse de son coup
d'œil et la ricliesse de sa forme , il n'atteigne un jour une place très-
(listinf'uée dans la litti'rafure allemande. »
REVUE DE PARIS. 275
naissait à fond le mal de son fils. Il l'embarqua dans une chaise
de posle , et lui donna pour compagnon de voyage un neveu
avec lequel Louis avait été élevé, et avec qui il se plaisait volon-
tiers, sans cependant l'aimer.
Paul, ce neveu, était un beau garçon, mais rude et sec; il
avait beaucoup de connaissances et une bonne humeur toujours
égale. C'était, enfin, un de ces hommes calmes et vivant dans
un commode laisser aller, n'appelant pas la vie ou le bon-
heur à eux, mais se laissant volontiers trouver par l'un et par
l'autre.
— « Tu fais bien de l'embarras , disait-il ordinairement, et
le creusi s la tète pour savoir comment se régit et se coordonne
ce petit monde. — Hé! mon Dieu, il se régit lui-même et se trouve
dans l'ordre depuis le commencement. Nous ne ferons pas le
monde, c'est lui qui se fait et vient vers nous. Quand on a tant
à faire que toi , pauvre raisonneur, comment se livrer en toute
sécurité à la joie et au bien-être ? — La joie, le rire, le bien-être,
voilà la vie. »
Paul , en parlant ainsi , était assis les bras croisés au fond de
la voiture. Le bonheur calme reposait et s'épanouissait sur son
visage rond , frais et bien nourri, et brillait dans ses regards
confiants et sincères. Si quelque belle et légère Viennoise glis-
sait, les cheveux ondoyants, auprès de la chaise de poste qui
roulait doucement, il ôtait sa casquette de voyageur et saluait
en souriant de sa tête blonde.
Louis, au contraire , était ému , inquiet.
— y Ah, Paul ! s'écriait-il, comment peux-tu supporter avec
tant d'indifférence un monde aussi riche , aussi puissant que
celui qui s'ouvre devant nous?
" Où porter mes regards ? Que faut-il embrasser ? Comment
saisir le bonheur qui glisse dans les rues , qui se joue à travers
Fair tiède et voluplueux que je sens frissonner autour de mes
tempes , qui brille, qui étincelle sans cesse à travers des regards
toujours plus vifs et toujours plus beaux? «
— «Eh bien! laisse-le arriver , ce monde, et sois sûr qu'il
nous trouvera ou que nous le trouverons.)
— « Ah ! Paul, Paul ! >
— « Allons , lu es un Turc , Allah est grand , et voici notre
hôtel. Halte, postillon. — Vois-tu ! le monde ne s'éloigne pas de
276 REVUE DE PARIS.
nous; il vient à noire rencontre quand nous ne courons pas
après lui. C'est comme l'amour des jeunes filles. »
IL
Assez tard dans la soirée Louis errait en rêvant sur les glacis
de la ville. L'air était doux comme l'haleine d'une jeune fille, et
autour de la lune glissait i)ar intervalles une nuée d'une forme
étrange , qui jetait quelque légère ondée dans le Danube. Le
Léopoldsberg à l'horizon apparaissait noir dans la brume. Quel-
ques amants , se tenant par le bras, passaient lentement auprès
du jeune homme martyrisé par son bonheur et ses désirs.
Un Jeune couple l'occupait particulièrement. La dame était
d'une taille élancée, mais i)Ieine; un buste arrondi se balançait
avec une gracieuse volupté sur une ceinture d'où partaient des
formes majestueuses ; et le vêtement blanc qui flottait autour de
cette fraîche apparition , qui se jouait mollement autour de son
pied ; le voile qui s'enflait légèrement sous la brise du soir cha-
(pie fois qu'elle tournait la tête vers son compagnon , attiraient
Louis irresisliblenient.il les suivit, les devança, s'arrêta pour les
laisser passer devant lui ; mais la dame n'avait d'yeux que pour
son cavalier, sa tête était sans cesse tournée vers lui , presque
inclinée sur son épaule, et l'autre côté de son visage était caché
par le voile. Une jeune fille gracieuse , dont la figure nous est
voilée, devient toujours un ange dans notre imagination, et c'est
une preuve frappante de l'égoisme de notre nature — à prendre
ce mol dans son sens spécial el philosophique — qu'en pareille
circonstance toutes les autres femmes disparaissent devant l'en-
chantement d'une simple possibilité de beauté. Louis oubliait
di!jà sa crainte accoutumée, sa négation hardie de la concentra-
tion du bonheur, et se concentrait déjà dans celle blanche enve-
loppe. Élroile était la rue dans Ia(iue!lele suivit le jeune couple;
une lumière brillait à une fenêtre d'un rez-de-chaussée et jetait
ses rayons dans la rue. Louis essaya de voir sa divinité h l'aide
de celle lueur. Le pas des amants s'était ralenti ; ils s'approchenl
toujours davantage, le voile de la dame est tout à fait levé.
Louis s'abrite dans l'ombre. Ils sont prèsde lui; la dame tourne
sa figure vers l'endroit où il est appuyé au mur, et son œil scru-
tateur cherche à percer l'ubscurilc. lue jeune fille s'aperçoit à
1
REVUE DE PARIS. 277
Tinstaiit nu;ine d'un liomniage qui lui est adressé j elle n'a pas
besoin de ses yeux; car elle esl pourvue d'un sixième sens pour
cela. Dans le regard curieux de la darne semblait se refléter
comme dans un miroir toute la conduite de Louis , sa prome-
nade sur les glacis, sa poursuite jusque-là ; elle avait tout saisi.
Il fut frappé du charme de ce visage, du demi-sourire qui errait
plein de finesse sur ses yeux à demi fermés et sur sa bouche dou-
cement émue.
.\vant qu'il revînt à lui, les amanis étaient entrés dans la
maison et reparurent dans la cliand)re éclairée. Tout cela res-
semblait un peu à m\ rêve, à une apparition. La dame blanche
enleva le voile qui lui couvrait la tête et s'assit sur une chaise;
d'abondantes boucles noires se détachèrent et vinrent inonder
son visage incliné; l'amant s'était mis à genoux devant elle et
a|)|)uyait sa tète sur les mains de la jeune fille. Ah ! comme elles
devaient être douces et tièdes !
Celte scène était ravissante.
Les yeux de Louis étaient humides de larmes d'amour, de
joie ou de boidieur, il ne savait.
Tout à coup, comme si elle s'avisait seulement alors qu'il
pouvait y avoir quelqu'un dans la rue, elle se leva, courut à la
fenêtre et ferma le rideau.
Louis resta encore un instant sans mouvement et couvrit ses
yeux de sa main, puis il s'éloigna lentement. Mais un reflet de
lumière qui silloiniait en tremblant le mur opposé à la fenêtre
lui fut un leurre irrésistible. H revint sur ses pas. En effet, un
espace ouvert permettait au regard de pénétrer dans la chambre.
Sur un fauteuil se trouvait une robe d'un jaune brillant, à coté,
(rainant à terre, un chàle blanc, puis une plume de héron. Non
loin de la fenêtre il aperçut une petite table couverte de toutes
sortes de petites objets assez bizarres qui gisaient confusément
bariolés l'un sur l'autre, des perles, des bracelets, des rouleaux
de papier, des agrafes, des paillettes élincelantes; à terre il y
avait iiussi quelques-uns de ces objets.
Son attention fut fout îi coup interrompue. La dame traversa
la chambre une guitarre à la main; puis il l'entendit rire, pré-
luder, et au milieu de son rire élever une voix sonore et pleine
et toute parfumée de volupté.
Ouelques personnes vinrent à passer; il ne pouvait rester da-
y 2S
278 REVLE DE PARIS.
vaiilage : il s'éloigna rêveur. Les dernières i)aroles ilu chant de
la jeune fille frémissaient encore dans tous ses nerfs; il ne sentait
pas la pluie chaude qui tombait assez fort en ce moment. En
traversant une rue, il s'arrêta pour regarder à une fenêli-e
éclairée une jeune fille qui tendait son bras blanc à la pluie;
puis, après avoir lissé ses cheveux de sa main humide, les cou-
vrit d'un petit bonnet et referma la fenêtre.
Plongé dans une profonde rêverie, il se remit en marche et
arriva bientôt à son hôtel. Il y avait tout un monde d'harmonie
qui se mouvait en lui — et lorsqu'il s'endormit, il lui sembla
qu'il tombait dans le ciel ouvert.
La pluie battait doucement sa vitre.
III.
Le jour a quelque chose de trivial quand un intérêt poétique
s'est emparé de nous au milieu des mystérieuses enveloppes de
la nuit, ou h la discrèie et soyeuse lumière de la lune.
C'est ce que sentait Louis le lendemain matin en traversant la
ville pour chercher la petite rue de la veille. Le bruit, la plénitude
de la vie, la multitude variée des formes élégantes qui se croi-
saient rapidement autour de lui, lui causèrent quelques distrac-
tions, s'emparèrent de lui peu à peu. et il ne trouva pas la petite
rue. Il rentra de mauvaise humeur, et agréa la proposition de
Paul. Ils sortirent pour mettre leurs lettres de recommandation
et faire des visites.
Chaque ville a son intérêt favori de chaque jour. Partout et
en même temps cet intérêt fait le sujet de la conversation, et les
gens d'esprit s'en servent, parce qu'il présente une espèce de mi-
lieu entre la pensée originale et un silence complet, et ils sentent
combien cet intérêt est nécessaire pour maintenir la sociabilité.
C'est surtout avec les étrangers que l'on se sert de ces moyens
pour lier connaissance; les rapports généraux de la société et le
théâtre sont toujours au premier rang.
11 y avait alors à Vienne un objet qui convenait précisément
à tous ces cas. C'était une jeune comédienne qui par son appari-
tion subite et éblouissante, par ses triomphes dans l'art et dans
l'amour, par son dédain pour d'excellents partis et par son choix
d'un époux, mettait en mouvement toutes les causeries du monde
REVUE DE PARIS. 279
et toutes les conjectures. Paul et Louis en entendaient parler de
tous côtés, et Paul pouvait en parler à son tour avec connais-
sance de cause; car la veille il s'était trouvé à table à l'hôtel avec
la dame et son fiancé; l'avait trouvée extrêmement aimable, et
s'était lié assez avant avec les deux jeunes gens. Celte rencontre
fut trouvée délicieuse ; on pressa Paul de questions, on es-
pérait un supplément d'histoires , et Paul réussit par cet inci-
dent. Il fut fort recherché, et le distrait Louis se trouva un peu
éclipsé.
Ce même soir la jeune comédienne devait jouer, et Paul vou-
lut aller l'entendre. Louis n'avait pas envie de l'accompagner; il
évitait le tliéâtre pour les impressions trop vives, trop entraî-
nantes, qu'il en éprouvait et qui le tourmentaient.
— « On y voit une foule de jolies tètes de femmes, disait-il;
sur la scène se développent des intérêts pleins de charmes, mille
désirs sont éveillés, échauffés, et la douleur produite par le
manque d'organes de perception et de jouissance devient un
supplice insupportable, n
— « Tu es un fou, lui répondit Paul; viens, nous prendrons
une loge obscure, et d'ailleurs lu peux fermer les yeux. »
Louis se laissa entraîner, et s'assit en effet de manière à ne
rien voir. Alors il s'abandonna aux rêveries excitées par la mu-
sique, celte muse facile et honnête, <iui, dans sa généralité,
prête une expression à chacun de nos désirs.
Tout à coup un bruyant applaudissement éclata dans la salle,
puis un profond silence s'établit aussitôt. La jeune et célèbre
actrice venait d'entrer en scène. Elle commença à parler.
— « Paul, quelle voix ! »
— « En effet, une fort belle voix. >i
Elle chanta. Louis eût bien voulu se tourner vers elle; mais
il ne l'osait pas, il respirait à peine.
— « Serait-ce vraiment elle ? »
A peine son chant fut-il achevé, que les applaudissements
recommencèrent. Une jeune fille qui était placée devant Paul,
applaudissait et s'écriait avec vivacité, et des larmes coulaient le
long de ses joues, ('.'était une jeune enfant d'environ dix-sept
ans. Le premier souffle parfumé delà maturité qu'on voit briller
sur la pêche se réfléchissait sur ses joues ; sa bouche était petite,
et ses lèvres encore fermées élaient étroites et timides; elles n'a-
280 REVUE I>E PARIS.
vaionl pas encore élé éveilltics par le baiser; mais dans ses ffrands
yeux rayonnait un ravissement profond.
Paul la regardait curieusement, et lorsqu'elle le remarqua,
elle se tourna vers lui, se sécha les yeux, et dit avec un son de
voix tout ému de bonheur : « Elle est ma sœur ! »
Louis craignait toujours davantage de regarder. Mais enfin la
curiosité l'emporta. Il se pencha sur le balcon et une exclama-
tion lui échappa.
Il régnait précisément un grand silence dans la salle. L'actrice
avait une scène muette. Tout le monde entendit l'exclamation de
Louis, et chacun de tourner la télé vers la loge qu'il occupait;
elle-même de la scène leva les yeux sur lui.
C'était elle, la blanche dame de la veille, .aujourd'hui elle por-
tait la robe jaune qu'il avait vue posée sur le fauteuil , le chàle
blanc et la plume de héron. Il n'avait pas pu la veille bien dis-
tinguerses traits; mais tousses mouvements, sa voix, sa douce,
son enivrante voix, c'était elle, c'était bien elle.
Il y avait longtemps que Louis n'avait été aussi heureux; tous
ses désirs s'étaient soudainement concentrés sur un seul objet ,
tout sou être, tous ses élancements s'étaient recueillis et unis.
Paul proposa à la jeune sœur de les conduire ce soir même
auprès de la belle comédienne.
— « Vous pouvez venir tous deux, répliqua-t-elle rapidement,
en regardant Louis , qui était debout près d'elle; nous soupons
à l'hôtel de l'archiduc Charles, et ma sœur aime beaucoup avoir
de la société quand elle a joué; George aussi^ surtout quand on
lui donne des éloges. »
— « Qui est George . qui est-ce là George ? "
— u Voyez-vous là-bas , ce grand jeune homme élancé qui
embrasse justement Fauny ? »
£nce moment la salle entière applaudit.
— « Ils savent tous que George et Fanny vont se marier ;
n'est-ce pas gentil qu'ils applaudissent?»
— « .\insi George et Fanny vont se marier, « continua Louis.
— a Sans doute, de demain en huit jours. »
IV.
T.p<; coniéiliens sont d'un commerce plii<; a.'^ri'viMo . plus corn-
P.RVLF. r>R PARIS. 2SI
mode que celui de beaucoup de gens d'espril ; car ils sont tou-
jours prêts à la licence poétique. Ils respectent la loi de la socia-
bilité, les mœurs extérieures comme une convention générale,
comme une égide qui les protège eux-mêmes ; mais ils savent
parfaitement distinguer jusqu'à quel point cette réserve est né-
cessaire , parce qu'ils ont pratiqué , représenté cent fois le jeu
masqué des relations sociales; ils sentent promptement à quelle
nuance le masque indispensable devient grimace, où la loi de la
société devient boiteuse et où il faut l'abandonner. 11 est vrai
qu'il y a peu de comédiens d'éducation.
Fanny ne possédait pas ce qu'on appelle une éducation supé-
rieure ; mais elle en avait tout le tact. Elle élail un exemple
frappant de celte apparente injustice d(îla nature, qui prodigue ;'i
ses créatures favorites toutes les qualités, celles mêmes que nous
croyons ne pouvoir atteindre que par les efforts soutenus de
l'attention et de l'étude. Fanny était un triomphe de cette immé-
diateté qui excite dans les hommes médiocres l'envie et la ja-
lousie. Elle était une favorite des dieux, comme les anciens ai-
maient à désigner de telles natures; elle trouvait tout, même ce
qu'elle ne cherchait pas; ce que d'autres appreiuient, elle le sai-
sissait; ce que d'autre savent, elle le sentait : chez elle la tête et
le cœur n'étaient point deux puissances séparées, ils étaient
un. Au milieu de ses plus entraînantes sensations surgissaient
le calme et la prudence, et du fond de sa douce sagesse s'élan-
çait le baiser.
Seule dame avec sa jeune sœur au milieu de cette société
d'hommes qui soupait à l'hôtel de l'archiduc Charles , elle était
assurée , enjouée , abandonnée même , et pas un membre de la
société n'eut la pensée que sa présence pût avoir quelque chose
d'inusité ou d'inconvenant, tant est puissante une nature riche
et vraie, tant elle ennoblit ce qui l'environne de son rayonnement
et de sa beauté,
La société se trouvait réunie dans une élégante salle de l'hôtel
et se composait de sept personnes. Outre les deux sœurs, George,
Paul et Louis, il y avait encore deux anciens amis de théâtre qui
fai.^aient des vers et de la musique.
Paul , qui avait déjù lié connaissance la veille, présenta
Louis.
Fanny n'était pas une ('blnuissaïUc bo.iiilé. ses formes élaient
2},
282 REVUE DE PARIS.
irréprocliablcs, mais pas aussi délicates, aussi molles qu'elles le
parai ssaienl dans réloisiieraenl; cependant la yracieuselé de sçs
mouvements faisait disparaître cette !é{;êi'e tache. Sa beauté ne
reposait donc pas exclusivement dans les formes purement plas-
litjuesj mais rexpression de son visage avait une douceur nuan-
cée si pénétrante, la pensée, le sentiment s'y montraient si irré-
sistiblement conviants, si attirants, qu'on ne s'arrêtait pas aux
seuls contours.
On pourrait appeler cette sorte de physionomies romantiques,
en opposition avec les classiques, qui font impression par leur
beauté plastique absolue. L'oeil, le regard dominait dans cette
poésie du visage : on pouvait rarement dire de quelle couleur
il était j l'âme qui le traversait n'était pas bornée aune seule
nuance. Cette remarque a souvent lieu dans les personnes qui
ont une vie intérieure très-vive et Irès-variée. A la grêle lueur
du jour l'œil de Fanny pâlissail jusqu'à un gris tendre j à une
lumière plus douce il rayonnait plus foncé, et le soir, à la clarté
des bougies, on l'aurait cru noir ; il étincelait comme une étoile
à la(juelle le peintre, à défaut des moyens de son art, donne une
couleur d'or , mais dont la force et la beauté reposent dans ce
rayon que l'on peut sentir, mais non rendre, ni décrire.
Les yeux de Fanny étaient grands , ouverts , et courbaient
mollement leurs rondeurs et leurs creux. La pupille se mouvait
au milieu d'un blanc doux et clair , qui semblai réfléchir le bleu
du ciel; de longues paupières l'ombrageaient; des souicils lins
et soyeux, mais foncés et parfaitement arqués, relevaient la dou-
ceur rayonnante de l'œil; et de tout ce charmant entourage jail-
lissait un regard qui était tout un roman d'amour, avec ses
iiiiances infinies, depuis le boi'.heur enivrant jusqu'à la mélancolie
à demi voilée,
Louis était placé à côté d'elle, et savourait avec une ivresse
oul)lieuse de tout le reste, les charmes de celte délicieuse jeune
fille. Elle portait encore cette robe de soie jaune éblouissante
qu'il connaissait si bien; ses blanches épaules, ses blanches mains
mollement effilées, l'enivraient d'amour; il cherchait son regard,
et se perdait dans les boucles brunes qui flottaient à demi dé-
liées sur son cou. Il semblait qu'elle le remarquât bien; car elle
lui souriait parfois malicieusement, puis se touriiait rai)ideuienl
vers son voisin de gauche, de manière que les boucles de ses
REVUE DE PARIS. 283
cheveux flottanls venaient effleurer et comme baiser la joue
brûlante de Louis.
Ce voisin de gauche était George lui-même, son fiancé. Cet
amour avait loute rapparence d'une chaude, d'une brûlante pas-
sion. Entre comédiens il existe des rapports si inlimes, le jeu de
la scène, les répélitions surtout amènent entre eux une si grande
familiarité, que les choses les plus indifférentes ont souvent l'ap-
parence d'une étroite intimité. La manifestation d'une véritable
passion doit donc avoir des expressions bien plus vives, bien plus
pénétrantes. Eh bien ! pour celui-là même qui connaissait cette
marche des choses, il y avait dans le commerce de George et de
Fanny une violence de passion qui frappait.
George était très-bien. Avec une jolie taille et une physionomie
pleine d'expression, il avait un air de douceur, une prévenance
qui gagnaient facilement, et un organe merveilleusement sé-
duisant. C'était un de ces organes qui semblent puiser les sons
immédiatement dans la poitrine, à la source même du cœur.
Celte manière de parler est dangereuse pour l'orateur lui-même
et pour les auditeurs, mais différemment. Ceux-ci sont irrésisti-
blement entraînés} celui-là s'expose aux plus terribles anévris-
mes.
A ces qualités du jeune promis se joignaient encore quelques
ombres de mélancolie qui flottaient et l'enveloppaient d'une
mystérieuse pénombre.
Il n'avait donc pas besoin d'un esprit précisément supérieur
pour plaire à une jeune fille. Il est vrai cpie ses facultés intellec-
tuelles n'avaient rien d'éminentj mais il était impossible de les
trouver en défaut; il était accessible aux id es les plus variées,
avait un grand désir d'apprendre, de s'instruire, et montrait
souvent un plaisir exclusif pour les entretiens spéculatifs.
La vanité ne choquait pas dans un beau jeune homme distin-
gué sur la scène et favori du public. Les vifs témoignages de
tendresse que se prodiguaient George et Fanny, auraient dû l'aire
une impression pénible sur Louis. On dit ordinairement que c'est
un spectacle pour les dieux et non pour les hommes. Cependant
il n'en fut pas ainsi, et Louis souriait. Les hommes d'un grand
et bon cœur voient surtout avec plaisir des heureux et des
amants; et malgré rinclinalion qui germait vivement en lui
pour celte belle jeune fille, Louis resta assez maître de lui pour
284 RF.VIÎF. DF. PARIS.
ne pas ressentir un malaise trop prononcé. Il noua la conserva-
tion avec ses voisins sur le théâtre, et George y prit bientôt part.
Fanny parlait peu.
Cependant la société devenait très-animée, le Champagne
commençait à étinceler dans les yeux, quand tout à coup Fanny
se leva , prit le bras de Geoige, et pria Louis de l'accompagner
jusqu'à sa demeure, afin qu'il en sût le chemin pour le lende-
main.
Les femmes les plus gaies, les plus enjouées, ont toujours un
sentiment de délicatesse et de convenance qui leur fait saisir le
moment où une société a usé ses ressorts.
La soirée était éclairée par la lune; tout était calme, et ce
calme solennel du monde extérieur se communiqua fi notre petite
société. Elle traversait lentement les rues étroites dans lesquelles
la lune jetait çà et là de larges pans d'ombre. Paul conduisait
Claire et chuchotait doucement avec elle; Louis marchait à côté
du jeune couple. Arrivés à la porte de Fanny, tous les hommes
furent congédiés : elle donna sa main à Louis et à George un
baiser. Celui-ci accompagna les voyageurs encore assez long-
temps, leur dépeignit son bonheur sous les couleurs les plus vi-
ves, et leur demanda la permission de venir !es voir le lendemain,
Quand ils furent seuls, Paul prit Louis parle bras, et le pressant
avec force, s'écria :
— « Quelle charmante jeune fille! »
— « La petite Claire ? »
— «Ah ! Fanny ! Fanny ! »
— « Vois donc, il me semblait que tu ne l'étais pas occupé
d'elle du tout. »
— «Ah! nous nous sommes parlé des yeux.»
— « Vraiment! »
Louis était entièrement rempli de Fanny : tout en lui était
devenu serein et léger; il croyait avoir trouvé l'accomplissement
de tous ses désirs; toute richesse, toute beauté, tout amour dans
cette femme; mais il ne voulait troubler ce bonlifiu' i»ar aucune
passion, et ne plus revoir Fanny.
— " Si ollo ('■(ait libiP. disai(-il à P.iul , j'ambitinmieraj'î de
REVUE DE PARIS. 285
toutes mes forces l'amour do celle admirable ort'-atiiro ; mais
alors même il me semblerait téméraire d'épouser celle riche
jeune fille, j'aurais peur de voir une nature si puissante, une si
grande perfection bornée à moi seul. Le mariage ordinaire est
une institution trop étroite pour une organisation si admirable,
pour des facultés aussi immensément riches. J'envie George, et
cependant il est peu à envier. »
Paul, qui achevait de s'habiller, se mit à lire :
— « Tu es un incorrigible rêveur, dit-il à Louis, et, en le per-
dant si loin, tu oublies ce qui tombe sous les yeux, Fanny est
une comédienne. »
— « Ah! fi donc, Paul ; serais-lu asservi à d'aussi vulgaires
préjugés? Il est vrai que les comédiennes sont constamment
sollicitées à recevoir plus vivement, mais aussi avec plus de
légèreté, les impressions des senlimenls, puisqu'elles sont sans
cesse occupées à les combiner de mille manières , puis(jue le
commerce d'amour leur est, pour ainsi dire, officiellement né-
cessaire; il faut donc, par cela même, les juger avec une autre
mesure morale que ceux qui vivent dans des rapports sévère-
ment tranchés.
» Une comédienne d'esprit et de cœur est excitée de lant de
manières, ses facultés aimantes sont si diversement éveillées et
attirées, qu'il n'y a qu'un homme rarement doué qui puisse en
satisfaire toutes les exigences; voilà pourquoi c'est une grande
témérité d'épouser une artiste distinguée dont l'imagination
conçoit tant de formes et de possibilités de bonheur, que le gé-
nie seul, qui varie et crée incessamment, peut les lui réaliser. »
Louis gagna sur lui de ne pas revoir Fanny les jours suivants.
George venait journellement, et s'attachait à lui avec enlhou-
siasaiie. Il lui parlait souvent de sa fiancée : « elle s'intéressait
à lui, disait-il, et demandait chaque jour pourquoi il ne venait
pas la voir. » — « Ah ! un ami comme vous nous est bien né-
cessaire, ajoutait George; un homme qui sent si profondément
le charme de l'art, dont le goût est soutenu parlant de connais-
sances, rt Cependant Louis ne se laissait pas détourner de .sou
dessein : un certain frissonnement le .saisissait quand il pensait
à une rencontre plus fréquente avec Fanny; d'incpiiets pressenti-
ments le tourmentaient; il sentait derrièriî lesbai.sers elles yeux
pleins d'amour un abîme prêt .-i je dévorer.
28G REVUE DE PARIS.
Le jour où Fanny et George devaient se marier était proche;
une soirée pluvieuse enveloppait la ville d'une brume parfumée
et légère. Louis était à sa fenêtre , rêvant , délirant , lorsque
George entra; il avait l'air morose. « Fanny n'avait point été chez
elle, dil-il h Louis, et n'avait pas dit où on la pouvait trouver.»
Alors il pria son ami d'assister à son mariage, qui avait lieu le
surlendemain, et dans la précipitation Louis ne trouva aucun
motif convenable pourrefuser ; mais il se proposait bien de partir
le lendemain. J'ai en moi une image, un souvenir éternel, pen-
sait il; sois content, cœur inquiet et tumultueux.
George le quitta. Louis se ût amener une voiture pour se
rendre dans une société où il voulait prendre congé de quelques
amis, puis partir le lendemain matin. L'air moite et parfumé qu'il
respira en roule, lui remit un grand calme dans le cœur, et
quand il entra dans le salon, il se sentait bercé par un bien-être
délicieux.
Celait une maison distinguée, où il avait été reçu avec le plus
grand empressement. Un trait des hautes sociétés de Vienne,
c'est qu'elles sont animées par une gaieté douce et naïve, qui en
fait le fonds national.
Les jeunes gens dansaient , les plus âgés se promenaient en
causant, plaisantant, riant, dans les galeries et les chambres voi-
sines; on voyait peu de tables de jeu, et sur tout cela régnait
cette abondance fleurie, cette douce sensualité des Viennois, qui
envisagent toute la vie comme un long plaisir constamment varié.
Les formes de la société sont traitées comme de légères protec-
trices du plaisir, et jamais elles ne dégénèrent en pédanterie,
comme on le voit souvent dans le nord de l*Allemagne. Les arts
y prennent toujours les formes les plus séduisantes, et de tout
cela il se forme luie atmosphère qui entraîne par les plus aima-
bles séductions.
C'est ainsi que fut reçu Louis, et lorsqu'il aperçut tout à coup
Fanny voltiger légèrement devant lui au milieu d'une contre-
danse, son bonheur lui semblait complet.
Eu ce moment aucun trouble ne l'approcha; il se laissa aller
à ses impressions, et prit pour une prédestination du destin cette
femme et cette heure qu'une fatalité semblait réunir.
lisse saluèrent comuae d'anciennes connaissances qui ne se
sont pas vues depuis longtemps. Fanny lui adressa des reproches
I
REVL'K DE PARIS. 2S7
de ce qu'il se faisait si rare, cl Claire, qui était aussi là, répou-
dit comme un écho : Ah ! oui !
Lorsqu'il s'informa de George, Fanny lui raconta qu'elle avait
voulu faire un coup d'État qu'elle projetait depuis longtemps,
pour éi)rouver sa véritable puissance.
Louis dansa une nouvelle contredanse avec elle, et un obser-
vateur aurait pu facilement remarquer que ces deux personnes
s'appartenaient à bien des égards.
Fanny était entièrement vêtue de blanc, et sa peau éblouis-
sante n'était relevée que par ses cheveux bruns : ses yeux rayon-
naient d'un éclat profond j plus que jamais reposait dans les
douces pensées de son visage cette langueur virginale de l'amour
satisfait de la jeune fiancée. A côté d'elle ressortait la taille élan-
cée de Louis : sa tête brune avait été hàlée par l'air et le soleilj
et ses yeux, d'un bleu profond, éclairaient son visage aux con-
tours fortement accusés, comme un ciel du midi rayonne sur un
paysage bien accidenté. Des étrangers qui ne connaissaient pas
le fiancé, demandaient à voix basse si ce n'était pas ce danseur
léger; et Fanny, en entendant cette question, rougissait, serrait
plus fort la main de Louis, et lui disait doucement, après une
petite pause : Si je n'avais pas George, je vous aimerais pour
mon fiancé; voudriez-vous? «
Louis accompagna les deux sœurs chez elles. Lorsque la voi-
ture passa sur le glacis, Fanny proposa de descendre et do con-
tinuer à pied; il avait cessé de pleuvoir, et le sol n'était plus
que légèrement humide. Elle s'ajipuya sur le bras de Louis, Claire
prit l'autre côté, et ils avancèrent lentement sur le bastion à
travers la nuit.
Lu vent tiède chassait comme des ombres de sombres nua-
ges au-dessous des étoiles ; des lumièi'es brillaient au loin mates
dans la brume. Tout était silencieux et doux au cœur ; le", noirs
contours de la ville et des faubourgs exerçaient sur Tàme une
impression pleine de calme et de douceur. Nos promeneurs
nocturnes marchaient en silence; Fanny, contre son habitude,
était muette, mais elle s'appuyait de tout son poids sur le bras
de Louis.
Celui-ci contait par intervalle quelque fragment d'histoire sur
les étoiles. «Ce sont autant d'amants malheureux, disait-il
entre autres ; ils se voient et ne peuvent jamais se rejoindre; la
Sil88 HtVlE DE l'AhlS.
Joi de fer qui régit le monde les a enchaînés à une place, ou tout
au plus dans un cercle dont ils ne peuvent sortir. »
Le bras de Claire tressaillit contre le sien, et Fanny se tourna
vers lui lentement en silence, et plongea son regard jusqu'au
fond de ses yeux.
— » Ha , continua Louis , ce jeune astre brillant au haut du
ciel , c'est la Cassiopée ; combien son aspect me cause souvent
de douleurs ! Douée d'éclat et de richesse, elle reste solitaire a»
milieu des mondes éclatants qui l'environnent, tlette petite éloile
il côté d'elle , et à peine visible , me semble plus heureuse, parce
qu'elle trahit moins de prétentions : jdus la nature est prodigue ,
jdus on est exposé à la douleur, plus on a de puissance pour
sentir le malheur; car le malheur a aussi ses facultés, »
— >' Oh ! murmura enfin doucement Fanny, ne dites donc pas
des choses si tristes ! ^ous voici dans la rue , vous allez conduire
Claire. Viens . ma bonne Claire ! »
Les deux sœurs s'embrassèrent.
— « Pourquoi es-tu si émue , Claire ! Bon soir, et si vous
Voyez George avant moi , racontez-lui combien nous avons été
Jieureux. Pourquoi n'est-il pas là, le fou? je lui donnerais si
volontiers un baiser et plus d'un. — Bon soir, mon ami, bon
soir! Tenez, tenez, voici encore mon autre main! Bonne nuit !
VI.
Louis était resté à la célébration du mariage, Paul l'en avait
vivement prié. Us se trouvaient donc dans une grande salle bien
décorée, au-dessus de l'ajjpaitement occupé jusque-là par
Fanny; les jeunes époux s'étaient établis au premier étage, et
la jolie chambre du rez-de-chaussée avait été cédée à Claire.
Célîiit une société toute mêlée déjeunes gens de famille, de
comédiennes, de danseuses , de chanteurs de roi)éra, etc. Les
doux anciens amis de théâtre étaient aussi là , ainsi qu'une vieille
dnme qui se disait veuve pensionnée, et qui s'appelait madame
de VVeidcn : c'était elle qui représentait la resi)cclable mère, la
femme prudente et secourable de ce jeune monde insouciant ;
elle donnait de bons conseils , conduisait en société , et disait à
tout le monde qu'elle -était sans itrélention . <iue la modeste
REVUE DE PARIS. 289
pension que lui faisait le ministre , en récompense d'anciennes
comi)Iaisances, lui suflfisait.
Depuis vingt ans elle connaissait tous les héros et toutes les
héroïnes de la scène , et elle se vantait ordinairement de n'avoir
jamais reçu chez elle que de très-nobles cavaliers : sa taille
était haute et imposante ; son ampleur faisait honneur à la
cuisine viennoise, et contrastait dignement avec l'exiguilé de sa
pension. Son visage était haut en couleur, et une petite mouche
noire, qui se pavanait sur son large nez , lui donnait tout à fait
l'aspect d'une vieille dame de Versailles.
Louis , assis à côté de la fiancée rayonnante , était dégoûté de
cette femme, et ne le cacha point à Fanny : celle-ci en convint,
et lui avoua que cette figure lui causait une véritable horreur;
les convives l'avaient amenée sans qu'elle fût invitée , et le vi-
sage doucereux et souriant de cette vieille femme lui gâtait toute
la soirée.
— «Je ne comprends pas, ajouta-t-elle , ce que cela veut
dire quand on parle de la position équivoque des comédiens
dans leurs rapports avec la société : je ne pense jamais à ces
choses-là , parce que je m'inquiète peu du monde, et que je
m'abandonne à mon cœur; mais quand je vois cette femme , je
me souviens que je suis une comédienne.... comédienne ! et ce
mot trouve en moi le plus affreux retentissement ; rien au monde
ne me cause dans le cœur un pareil sentiment d'angoisse. Je
n'ai jamais pu comprendre pourquoi Claire ne veut ni chanter,
ni jouer : elle le peut tout aussi bien que moi , mieux même,
car elle est plus intime; mais quand je vois cette madame de
Weiden, je crois sentir une grande raison dans l'antipathie de
Claire pour la scène. »
Claire était assise de l'autre côté près de Louis ; et Paul , qui
s'entretenait vivement avec elle , ne recevait que de raies et
brèves réponses.
La société s'animait de plus en plus , et autour de madame
de Weiden la gaieté avait même quelque chose de lascif; des
couples se séparaient les uns des autres , et s'isolaient dans les
embrasures des fenêtres. Un comédien sauta sur une chaise,
et adressa à la grosse patronne un discours emphatique , dans
lequel il vanta sa philanthropie et son humanité; on porta des
toasts nombreux , et plus d'un fut arrêté dans ses développc-
9 20'
290 REVUE DE FaRIS.
ments par une petite main qui fermait la bouche du paileur.
Le cercle qui tenait le haut de la (able , et oîi présidaient les
jeunes époux, conserva seul la gaieté dans des bornes convena-
bles. Les jeunes hommes venaient de tous côtés a|)porler à l'é-
pousée leurs vœux et leurs félicitations : quelques-unsessayi'rent
une parole inspirée par le vin ou par l'amour ; mais Fannj' pos-
sédait ce bouclier brillant et poli , par lequel tout ce qui était
mal conformé était réfléchi , gracieux et noble
George tenait sa main dans les siennes, el la couvrait de bai-
sers : il avait abaissé son long gant , et elle lui abandonnait son
bras blanc et rond avec de tendres regards; puis, (juand per-
sonne ne regardait , elle lui pressait un plein baiser sur les lè-
vres, mais c'était avec Louis qu'elle conduisait l'entretieu , et
cela plus intimement que jamais.
Cependant la société s'animait de mieux en mieux; Fanny se
leva de table, donna un bras à George et l'autre à Louis, et ils
descendiient dans la chambre voisine , suivis de Paul el de
Claire. On se promena quelques instants, et ces derniers s'étant
approchés de la fenêtre pour regarder dans la nuit , pendant
que George était occupé près de la porte à parler à quelqu'un ,
elle ôta la petite couronne de myrthe qu'elle avait dans les che-
veux, l'apjiuya de ses doigts humides sur la bouche de Louis,
et s'échappa par une porte latérale.
Louis sentait son cœur brûler; il s'approcha de Paul et de
Claire, et ouvrit la fenêtre. Paul demanda où était Fanny, et
voyant qu'elle avait disparu , il proposa à Louis de se retirer.
Pour toute réponse, celui-ci appela le cocher dans la rue; Paul
sortit. Lorsque Louis se retourna , il vit Claire encore auprès
de lui , qui le regardait , et dans ses grands yeux d'enfant repo-
sait une expression si suave, si triste et cependant si douce,
qu'en ce moment il sentit son cœur enchaîné. Une larme rapide
vint briller dans l'œil de la jeune fille, lorsqu'elle vit Louis
demeurer auprès d'elle. 11 lui prit les mains , déposa un baiser
sur ses blanches paupières abaissées , et dit : » Bonne , bonne
Claire! « La jeune fille tressaillit, ])ressa un instant les doigts
de Louis plus fort. Celui-ci la quitta.
Lorsqu'il s'avança vers la poiie , un éclair et un violent coup
de tonnerre le firent reculer ; une lourde nuée d'orage s'abattait
lentement sur les maisons. Alors il prit sou manteau dans la
REVUE DE PARIS. 291
voiture , et laissa Paul partir seul ; son cœur était trop plein , II
avait besoin de solitude. Ce n'était pas la douleur d'une dévo-
rante jalousie de savoir Fanny dans les i)ras d'un autre, ni
l'envie ordinaire en pareilles circonstances, qui le torturaient;
non , c'était assez singulier ; il sentait de nouveau ce malaise
douloureux d'un cœur qui n'est attaché à rien , d'un vide im-
mense avec tout son amour; et cependant ce malaise seul ne le
tourmentait pas.
Un reflet lumineux, un retentissement doux et bienfaisant
traversaient son cœur, sans qu'il sût d'où ils venaient : son
imagination causait avec l'image de Fanny, et la caressait; et
cependant c'étaient les grands yeux de Claire qu'il voyait con-
stamment devant son âme. II y avait en lui un tumulte bizarre,
et le ciel enflammé et sonore lui semblait parfaitement eu har-
monie avec les dispositions de son cœur.
La couronne de myrlhe de Fanny devait être restée entre les
mains de Claire , car il ne l'avait plus.
II courut sans s'arrêter à travers la nuit : les heures passèrent,
la tempête s'apaisa , et une pluie chaude vint tomber à grosses
et lourdes gouttes ; çà et là brillait une étoile à travers les plis
des nuages ; enfin , le ciel épuré s'étendit dans toute sa magnifi-
cence nocturne sur la terre rafraîchie ; l'air ondulait en bouffées
faibles et lièdes. Louis s'appuya épuisé sur le bord d'une fenêtre,
et reprit haleine.
Il s était tellement perdu que , sans s'en douter, il était revenu
à la maison de Fanny , et se reposait à la même fenêtre à tra-
vers laquelle il Pavait un soir aperçue; mais rhai)itanle actuelle
tenait timidement les volets fermés , et il ne pouvait rien voir.
Tout à coup, au milieu de la nuit, il entcmlil un chanl léger.
C'était une douce plainte de jeune fille, un cœur plein d'un
amour secret , et qui soupirait seul dans la nuit.
La voix s'éteignit peu à peu , et Louis se rendit lentement à
son hôtel, sans avoir peut-être bien saisi les strophes qu'il ve-
nait d'entendre. Il éveilla le garçon , fit empaqueter et com-
mander des chevaux de poste. Paul , qu'il trouva couché sur le
canapé , refusa de l'accompagner, et au fond Louis eu fut assez
content.
— » Peut-être reviendrai-je bientôt , lui dit-il en le quittant;
ppul-êire non. » Paul n'eut pas l'air d'y faire allontion.
292 REVUE DE PARIS,
Louis s'élança dans la voiture , le postillon fait claquer son
fouet , et les roues crièrent bientôt sur les pavés au milieu du
calme de la nuit.
ni.
Des semaines , des mois s'étaient' écoulés. Louis avait gravi
des montagnes , erré de vallée en vallée , habité maintes chau-
mières, et son cœur était tantôt calme , tantôt agité dans ces
dispositions où le sentiment et la volonté irritée tendent à re-
prendre leur équilibre, rafraîchis et calmés par les inspirations
de la nature. Sur ses lèvres errait une admirable poésie et son
cœur pleurait . comme ces tètes d'ange de Raphaël auxquelles
le peintre a mis des larmes dans les yeux et le sourire sur la
bouche. De réflexions en réflexions, il en vint à s'avouer enfin
qu'il n'y avait qu'une seule issue possible à ce labyrinthe de sen-
timents dans lequel son cœur était enlacé, et Fanny n'était pas
celte issue.
Celte disposition de son âme le poussa à s'isoler quelque
temps dans un genre de vie étroit et simple. Sur une colline qui
dominait le cours du Danube il trouva un jour une maison
écartée. Les habitants le reeurent cordialement ; une blonde et
fraîche jeune fille lui prépara un modeste repas , puis le con-
duisit dans une petite chambre paisible , d'où il pouvait voir le
sombre fleuve couler à ses pieds , et les riches accidents des
vallées qui se découpaient sur ses rives. Il résolut de se fixer
dans ce lieu , de se faire à cette vie étroite , et d'apprendre la
résignation dans les petits et humbles désirs de Katy ; mais de
ce port assuré il voulut se remettre en communication avec ce
qui le rattachait à la société, pour aviver et fortifier son exis-
tence intérieure par tous les contrastes. Il écrivit à Paul , à
George, à Fanny. Les réponses , qui arrivèrent bientôt, étaient
contre toute attente : Paul, si tranquille , si froid , que le monde
ne pouvait ni déranger ni troubler, le blond jeune homme insou-
ciant, écrivait peu de mots; mais ils étaient brûlants comme un
sang lourd et fiévreux 5 ils sautaient d'un objet à l'autre , et ne
contenaient rien des choses ordinaires de la vie, de mémoires, de
commissions, etc., comme c'était son habitude. Louis fut effrayé
pour son ami.
REVUE DE PAKIS. 293
Tne Icltrc a, comme toute figure humaine , une physionomie
propre, qui peut souvent faire une impression tout aussi pro-
fonde que l'aspect subit d'un visage pâle et décomposé, que nous
avons toujours vu rose et calme.
Le mot inouï, passion, était vivant dans la lettre de Paul, et
c'était unmotdonl il avait toujours ri.
George, dont il attendait une lettre d'éi)oux satisfait, heureux,
écrivait mélancoliquement; l'œil de cette lettre brillait au milieu
d'une sombre et inquiète fantaisie.
Quant ù Fanny , elle cachait à peine ce qu'elle semblait ne
pas vouloir s'avouer, savoir , qu'elle s'ennuyait beaucoup, quoi-
qu'elle fût toujours gaie. .Ses paroles semblaient dire : « .\h ! le
monde est charmant, et je m'y trouve à merveille; seulement je
le trouve un peu vide, et dans mes jeunes années, je le voudrais
un peu plus riche et plus varié ! Que vous soyez parti, du reste,
est en tous cas affreux ; car vous étiez plus aimable que tous
les autres , et nous aurions pu être si bons amis. » Claire en-
voyait une salutation amicale.
Louis avait besoin de plusieurs de ses champêtres journées
pour se remettre des impressions excitantes de cette correspon-
dance. Le calme, la régularité d'une vie simple, sont pour l'âme
ce qu'une diète est pour le corps ; ils adoucissent peu à peu les
passions ; il semble cependant qu'ils soient trop peu énergiques
pour produire une guérison entière. Kos affections les plus pro-
fondément personnelles peuvent bien être calmées , adoucies,
dirigées , mais non détruites ni altérées.
Pendant assez longtemps Louis s'amusa des blondes tresses de
Katy, caressa ses joues roses durcies par le grand air, souriant
des naïvetés de son ignorance, et n'entendant parler autour de
lui que des pronostics du temps , de la réussite des blés ei du
vin , des dons prophétiques du bétail, du gros dogue et du vent
de la nuit.
A la longue , cette vie lui devint insupportable ; une voix s'é-
leva peu à peu en lui, qui disait : « Est-ce donc là de l'économie
que d'enterrer la richesse de mes pensées et de mes sentiments
dans la solitude dune chaumière , afin qu'ils se calment et ne
me tourmentent plus ? »
Pendant qu'il Holtail ainsi ballotté par les vagues de ses pas-
sions, qui battaient oà et là son vi vageet l'enlrainaient à de nou-
â9l RKVUE DE PARIS.
veaux projets, vint une nouvelle lettre deFanny, une lettre pleine
de tendresse et d'amabilité. 11 sella yn cheval et descendit à la
première poste , où il réclama sa voiture et des chevaux pour
Vienne.
VllI.
Ce fut par une soirée sombre et désagréable que Louis ren-
tra dans la ville capitale de l'Autriche. Des bouffées d'un vent
d'automne traversaient les airs comme de douloureux sou-
venirs font le cœur , et cependant il lui semblait rentrer dans sa
patrie.
George fut le premier qu'il rencontra à l'hôtel ; la vue de ce
cher fugitif, comme il disait, lui causa une joie inexprimable. Il
s'anima ; son enthousiasme d'autrefois reparut : mais Louis re-
connut bientôt que ce n'étaient plus que des vestiges ; la flamme
s'était éteinte, et il en restait à i)eine quelques étincelles en-
fouies. Le premier moment passé , George retomba dans un état
d'apathie qui semblait lui être devenu habituel , et continua sa
partie de billard comme si rien n'était arrivé.
Ce pauvre garçon était devenu très-pâle. Il était tout à fait
le type de ces caractères incomplets qui se sont livrés exclusive-
ment à une idée et se sont élevés jusqu'à l'inspiration ; mais ils
ont négligé de développer simultanément tout leur intérieur, il
n'y a point d'équilibre en eux, el tombent leurs illusions , s'éva-
nouisse leur idole, ils sont précipités de la hauteur artificielle
à la<iuelle ils sont élevés, dans un abîme, dans un vide terrible
et souvent dans le désespoir.
Tel était George. Il s'inquiéta peu de voir Louis le quitter
pour courir au théâtre. Fanny jouait. Arrivé devant le théâtre,
Louis crut entrendre la voix de Paul. En effet, c'était lui; le
rayon d'une lanterne éclaira un instant son visage. Une dame
était avec lui , et Louis n'eut pas de peine à reconnaître la voix,
la tournure de 3I"'e Je Weiden. Il s'enveloppa de son manteau ,
enfonça son chapeau sur ses yeux et s'approcha du couple. Leur
entretien annonçait une assez sale discussion. Paul lui faisait
des reproches sur la lenteur qu'elle apportait à l'accomplissement
de sa promesse : la vieille femme accusait son impétuosité,
s'e-xcusait par des difficultés imprévues, la dame était singulière
REVUK DE PARIS. 295
et il foirait du temps : en général, elle était lial)iluée à être trai-
tée sur cet article par des cavaliers d'une façon plus aimable et
plus courtoise.
Dégoûté de ce qu'il venait d'entendre , Louis entra ; la pièce
était précisément à sa fin ; il courut sur la scène , d'où acteurs
et actrices se précipitaient vers les garde-robes. Fanny venait
la dernière, lentement et toute pensive. 11 se mit dans l'ombre
d'une coulisse pour la laisser passer un instant. Jamais il ne
l'avait vue si belle. Tout était plus plein , plus accompli , plus
harmonieux en elle. Vêtue en costume de Kœthchen de Heil-
bvonn (1), elle passait doucement, le menton appuyé dans le
creux de sa main.
— VI Fanny ! « appela-t-il à demi-voix.
— «Louis, cher Louis! s'écria-t-eile, en se précipitant vers lui
et lui mettant ses deux petites mains dans les siennes. Dieu
merci ! vous voilà enfin, cher méchant, infidèle ami 1 Combien je
me réjouis de vous revoir, de vous posséder. ■>•>
Et elle laissa ainsi échapper une joie extrêmement vive et en-
trecoupée par des exclamations. Elle se sécha promptement le
fard des joues, se fit donner son manteau par sa femme de cham-
bre et prit le bras de Louis. Tout en elle tressaillait de plaisir et
de gaieté d'avoir retrouvé ce traître ami, comme elle disait, et
cela était si intime et si vrai, que Louis fut enchanté de la beauté
et des charmes de cette merveilleuse créature. Pendant tout le
trajet, elle ne s'informa que de lui, de ce ([ui l'intéressait, jus-
qu'aux moindres détails, et Louis s'enivrait de cette coupe d'a-
mour. Le torrent ne voulait pas s'arrêter, et lorsqu'ils furent
arrivés chez elle , assis sur le canapé, elle avait encore quelque
chose à lui demander , puis à gronder, à menacer , à flatter ,, à
prier, et lui ne pouvait s'éveiller de son éblouissement et de son
enchantement. Son cliarmant et fantastique costume de théâtre,
qu'elle n'avait pas quitté, était propre à soutenir l'illusion la plus
téméraire, et la conduite libre et naive qu'elle semblait conti-
nuer de son jeu dramatique de la soirée , lui fit oublier lout le
reste, et se jeter dans une situation qui ne semble possible que
dans la fable. Ils se baisaient les mains, se caressaient les che-
(1) Drame de Kleist, fort populaire en Allemagne depuis phis de
vingt ans. {Note dn Ti:i,hir!.)
296 RF.VUE DE PARIS.
veux sur le front, jouaient comme de naïfs enfants, et nulle
question des convenlions de la société n'avait de place pour se
poser entre eux.
A peine s'aperçurent-ils de l'entrée de Claire , et Fanny ne se
trouva pas le moins du monde empêchée dans l'expansion de sa
joie ; elle raconta à sa sœur, quelque peu embarrassée, tout ce
qu'elle s'était dit jusque-là à elle-même sur le bonheur de re-
trouver le cher ami.
Enfin Louis put raconter qu'il avait parlé à George dans la
soirée.
— « Ah! dit Fanny. sans changer de ton, il est devenu un
bien triste monsieur ; il ne fait que se tourmenter par des
pensées hypocondres : en tout cas c'est un mauvais mari ; car à
ce que je vois, il est bientôt onze heures ,et depuis avant-hier
soir où nous avons joué la comédie ensemble , je ne l'ai pas
revu. »
IX.
Louis ne s'était d'abord livré qu'avec une extrême prudence
à son inclination pour Fanny, et maintenant, entraîné par une
secrète fatalité, il se livrait irrésistiblement à l'impression du mo-
ment, et était tous les jours chez elle. Les bornes d'une franche
amitié n'étaient pas franchies, il est vrai; mais un observateur
impartial aurait pu facilement voir que ces bornes n'étaient
qu'un simple hasard. Tous ces rapports en reviennent toujours
à cette ancienne question : une vive amitié peut-elle exister en-
tre un jeune homme et une jeune femme sans se métamorpho-
ser en amour? Les âmes tendres et timides se bercent volontiers
de ce rêve; mais il n'en peut être ainsi. Tous les rapports entre
les différents sexes sont des nuances d'amour plus ou moins fai-
bles; l'usage seul s'est emparé de cette expression. L'amitié ne
peut être autre chose que l'amour entre les sexes semblales.
L'amitié de Paul et de Louis s'était étrangement transformée;
Paul avait reçu son ami à son retour avec distraction , froide-
ment , et lorsque Louis lui demanda ce qu'il avait à faire avec
cette repoussante madame de Weideii, Paul éluda brusquement
la question. Bientôt , la prédilection exclusive ^ persévérante de
Fanny pour Louis se manifeslanl d<^ plus en plus, Paul laissa
REVUE DE PARIS. 297
éclater toute sa passion , et son mécontentement se cliangea
contre l'ami de sa jeunesse en une inimitié peu déguisée; ils ne
se rencontraient plus que quelquefois chez Fanny. La conduite
de Paul eût été tout à fait intolérable, si Louis ne l'eût mise sur
le compte d'une inclination non payée de retour , et pour cette
raison n'eût été indulgent.
En effet, il s'était formé dans Paul une de ces étranges pas-
sions telles qu'il s'en forme quelquefois dans les hommes mé-
diocres ou ordinaires. L'amour en eux n'embellit pas, n'adoucit
pas. ne réconcilie pas avec soi-même et avec les autres ; mais il
irrite , il rend exclusif , égoïste ; sombre et déplaisante végéta-
tion, il croît sur un terrain maigre et sec. On ne devrait pas
nominer cela de l'amour, mais préférence égoïste, avarice de
l'inclination.
Une certaine trivialité de l'esprit, pauvreté de l'imagination et
du cœur, telles sont les compagnes et souvent les auteurs de cet
état maladif. Le gros Paul d'autrefois n'était plus reconnaissa-
ble, et l'on aurait pu s'étonner que Fanny tolérât autour d'elle
cette fâcheuse apparition; mais la femme îa moins coquette
supporte volontiers la manifestation d'une inclination dont elle
est elle-même l'objet ; ou cela lui semble quelque chose de sacré,
ou c'est par vanité, ou ces deux causes agissent ensemble. Tou-
jours est-il que, même quand une passion semblable lui devient
insupportable, et qu'elle se trouve dans la nécessité de la
bannir, elle conserve toujours un secret intérêt pour le héros
disgracié.
Telle était Fanny : elle n'était point coquette , et cependant
elle le semblait à la première vue ; s'il y avait coquetterie en
elle, elle était tellement enracinée dans son être , tellement
identifiée avec toutes ses manières, avec son amabilité, avec ses
câliniries d enfant, qu'on ne pouvait la détacher de sa personne
comme un reproche isolé. Enfin , elle s'amusait aussi quelques
instants avec ce bourru de Paul qui venait chez elle et parlait
peu ou point du tout.
Claire était silencieuse et se laissait peu voir; George encore
moins, et sa noélancolie semblait croître tous les jours. Il per-
dait ses couleurs ; ses yeux et ses joues s'éteignaient, son regard
devenait hagard.
Quand celte société se trouvait réunie . elle présentait quel-
298 REVUE DE PARIS,
que chose d'exfrémemenl discordant. Fanny seule était toujoiirè
la même, joyeuse et parlant à tous. Louis semblait n'avoir d'at-
tention que pour cette charmante femme, et pour les grands
yeux de Claire , dans lesquels il glissait parfois lentement et
longuement son regard , tout en disant mille amabilités à
Fanny.
Tel était l'état de cette petite société , lorsque tout à coup
George devint malade.
Dès lors tout fut changé. Fanny. la légère Fanny oublia tout
le reste : elle n'eut plus de sens pour rien que pour les souf-
frances de son mari; elle ne quitta son lit ni jour ni nuit , elle
le combla de l'intérêt le plus tendre et le plus passionné.
Il ne guérit que lentement et partiellement.
Ce qui est singulier, c'est qu'il témoignait la plus grande pré-
dilection pour les visites de Louis , qu'il engageait sans cesse à
venir plus souvent et à rester plus longtemps ; mais il conçut
contre Paul une antipathie de plus en plus vive, et qui se ma-
nifesta d'une m iuière si peu équivoque, que Paul dut nécessaire-
ment disparaître de ce cercle.
II était facile de voir qu'un grand changement s'était opéré
en George, lorsque, pour la première fois, il reparut au bras de
Fanny , et cependant quelque grand que parût ce changement
au premier regard, ce n'était simplement que son ancienne exa-
gération d'une idée exclusive, placée sous une autre lumière;
en effet , les enthousiastes de cette sorte restent toujours les
mêmes, ils sont incapables de combiner les sentiments , et toute
manifestation devient passion en eux.
Il était facile de voir, dans cette liaison de George et de Louis,
cette résignation qui se drape elle-même en victime avec une
grandeur toute tragique. Il se posa entre Louis et Fanny en ami
médiateur, et qui se sacrilîe pour rendre heureux.
La catastrophe delà maladie avait de nouveau ramené Louis
à la réflexion; il avait encore une fois réfléchi à l'avenir, dont
Fanny savait toujours si bien se railler en s'écri mt : « Eh! que
m'importe ce nébuleux et informe demain? Qu'ai-je besoin de
penser et de m'évertuer pour une vague possibilité ? »
Et cette réflexion avait porté fruit, sans l'amener toutefois à
une résolution décisive. Il sentit ce qui le menaçait dans cette
liaison: puis un trait de pitiéhii avait traversé iecœur en voyant
REVUE DE PARIS. 299
Fanny auprès du lit du malade, il lui semblait qu'il avait tort de
s'approprier seulement une parcelle de son intention et de son
intérêt. Sans avoir pris de résolution, il se rendit cependant plus
rarement chez elle ; et quand il y était, il s'amusait avec Claire,
et se jouait avec elle dans de naïfs entretiens.
Mais à mesure que George se remettait, il le pressait de venir
plus souvent et de rester plus longtemps. Louis trouvait tout
vide, désert, sans intérêt, quand il ne se rendait pas vers sa
petite rue; nul livre, nulle société ne l'intéressait, il ne se sentait
de désir que pour ce petit cercle.
Sans en avoir une conscience bien claire, il semblait cepen-
dant pressentir que son inclination pour Fanny n'était pas ce
sentiment plein de foi que nous nommons amour : il n'osait
même pas désirer la possession entière de cette femme; il sentait
un certain mélange de crainte, excitée en lui par l'extrême
mobilité de Fanny, par le trop de richesse et de variété de ses
sentiments.
Peu à peu il s'habitua, quand un nouveau désir l'attirait vers
cette maison, à frapper d'abord en bas pour voir si Claire n'était
pas chez elle. Claire lui semblait, pendant les quelques mois de
son absence, devenue plus grande et plus formée : chaque fois
qu'il entrait chez elle, elle rougissait, et s'empressait toujours de
le conduire chez sa sœur; s'il prenait sa main en la priant da
rester elle tressaillait, baissait ses grands yeux humides et gar-
dait le silence.
Mais au bout de quelque temps il lui vint la plus aimable
naïveté : elle lui montra toutes ses petites occupations, ses lec-
tures, ses albums, sa musique; elle lui chantait, quand il l'en
priait, de charmantes petites romances, mais jamais elle ne vou-
lut lui chanter celle qu'il avait entendue la nuit des noces de sa
sœur; et quand il commençait à lui en réciter quelques vers, elle
le priait si instamment de cesser, qu'il était obligé de céder.
« C'est un chant pour le calme et le silence de la nuit, disait-elle
alors, et quand on est seule. »
Les livres ouverts qu'il trouvait chez elle, étaient toujours
Gœlhe, ses poésies ou ses romans; et quand Louis lui demandait
si elle ne lisait rien autre chose, elle souriait et disait : « Rare-
ment. 1)
— » El pourquoi aimez-vous tant Gœlhe, Claire ?
SOO riEVUE DE PAHIS.
— » Je ne sais, répondit-elle; peut-être parce qu'il est si beau
et si calme. »
Il résinait dans l'appartement de Claire un ordre et un calme
qui faisaient du bien, une poésie d'intérieur qui s'emparait secrè-
tement et doucement du cœur inquiet de Louis, et il y serait
longtemps resté, si George ou Fanny ne fussent souvent venus
l'y chercher. Quand ils ne venaient pas, il arrivait bien des fois
qu'il ne montait pas du tout l'escalier, et que, de chez Claire, il
se rendait chez lui; et chaque fois il sentait son cœur plus calme,
plus rafraîchi que lorsqu'il quittait Fanny, dont il recevait des
impressions multiples et orageuses.
X.
Si les hommes savaient toujours ce qu'ils veulent, s'ils distin-
guaient clairement leurs désirs sous les voiles rêveurs qui les en-
veloppent, certes les rapports de la société deviendraient plus
simples, plus faciles à régler; mais aussi le parfum de la vie, le
charme des combinaisons, les possibilités du cœur, tout se sé-
cherait et deviendrait aride. Louis sentait bien qu'il y aurait dans
la société des troubles, des embarras irrémédiables, si chacun
se laissait aller aveuglément à ses instincts sympathiques, comme
lui faisait en ce moment; mais il trouvait dans cette ondulation
déUcieuse sur les vagues del'amour et de l'incertitude, un attrait
trop doux pour qu'il pût se résoudre à un brusque changement.
La santé de George s'était eu apparence complètement réta-
blie : il ne lui restait plus qu'une frappante pâleur; mais plus la
maladie s'éloignait, plus Fanny revenait avecsonmari à ses pré-
cédents rapports, qui étaient plutôt une existence fortuitement
liée qu'une intimité étroite et nécessaire. Paul était devenu
encore plus morose, plus sombre pendant cette maladie, et il
était resté longtemps sans voir Fanny. Si Louis eût été plus at-
tentif à ce qui se passait autour de lui, le genre de vie désor-
donné, fougueux, de son ami. ne lui eût pas échappé; mais nos
compagnons de voyage demeuraient des semaines entières sans
se voir.
Par une soirée de température d'hiver, toute cette société se
trouva rassemblée par le hasard dans la chambre de Fanny : un
vent vif chassait des flocons de neige contre les fenêlresj on
REVUE DE PAKIS, 301
élait assis au feu de cheminée flambant, et Louis s'enivrait de
la douceur de ces heures du soir. George lui-même était plus
causeur que de coutume , et laissait de temps en temps tomber
le rôle qu'il lisait, pour se mêler à la conversation; du reste,
il était encore plus pâle que d'ordinaire , et son regard se mou-
vait plein d'incertitude et d'une étrange expression.
Tout à coup la conversation, jusque-là animée, fut inter-
rompue par une pause générale, et George coupa le silence par
ces paroles : «Il fait un bon temps pour mourir aujourd'hui;
le vent mugit et a l'air de railler. Je vais vous raconter une
histoire. Écoutez :
r> 11 y avait, il n'y a pas longtemps , à Madrid, un jeune poëte
plein d'espérance , qui se distinguait honorablement de ceux de
ses collègues qui chantaient les vulgaires trivialités de la vie;
dans son cœur vivait un monde tout différent du nôtre. Le soir,
quand il allait sur la Puerta del Sol , où tout le monde se ras-
semble à Madrid , quand il se trouvait au milieu de la foule des
manteaux bleus ou bruns, une angoisse indicible le tourmentait.
La masse qui l'entourait , et qui ne s'occupait que des intérêts
du jour, lui paraissait misérable et stupide ; alors il s'élançait
au loin; il sortait par la porte de Ségovie , et s'asseyait sur une
colline, où il attendait la lune qui venait verser sa lumière sur
la mer des maisons de Madrid , et sur l'immense plaine de la
Caslille. Y plonger son regard, se perdre dans les ombres que
les montagnes du Guadarrama jetaient sur la plaine, tel était
son unique, son plus grand bonheur; alors l'esprit éternel de
la poésie, que personne ne peut dépeindre, descendait sur lui,
et lui révélait dans des paroles enchantées les grands secrets de
la nature , et les vers coulaient de ses lèvres comme l'histoire
le raconte des plus grands prophètes.
» Mais ce qui lui restait de ses inspirations , ce qu'il écrivait
chez lui , n'était qu'un faible écho de cette poésie.
» Quelquefois le son d'un tamhourin, ou le cliquetis des casta-
gnettes , Irouhlait son silence aimé , et il entrevoyait deux for-
mes de femmes qui glissaient près de lui.
» Un soir que la lune jetait une lumière extrêmement vive,
il fut surpris dans sa rêverie par le chant du fandango, qui se
faisait entendre tout près de lui , et il aperçut deux femmes,
dont l'une dansait pendant que l'autre chanlait.
'^ -2Q
309 REVUE DE PARIS.
» Le poète rentra chez Iiii mécontent , et se proposa de choisir
un autre lieu pour ses méditations poéliques ; mais , à sa grande
surprise, au premier clair de lune il se retrouva à la même
place , le chant et la danse étaient encore là. Il lui sembla voir
une fée ou un génie mû par quehpie mystérieux rayon de lune.
» Il s'approcha et trouva dans la danseuse une ravissante
jeune tille , qui, accompagnée de sa sœur, s'exerçait au clair de
lune.
» Elle demeurait non loin de la porte de Ségovie : en toute
chose elle était la contre-partie du poète; il est vrai que les
contrastes ont toujours pour uous les plus grands charmes. Elle
était gaie, sensible et naïve , trois qualités qui n'entraient guère
chez lui dans le royaume de ses pensées et de ses désirs; enfin
la jeune fille, qu'il accompajîua chez elle, qu'il vit tous les
jours danser avec ses jolis pieds, sa taille souple, ses yeux noirs
pleins d'expression, avec toute la mobilité de son être , alluma
une passion dans son cœur, si bien qu'il rechercha son amour
et sa main , et en fit sa femme avant qu'il eût une conscience
bien claire de tout ce qu'il sentait.
» Quelque temps après la première ivresse de cette vie d'a-
mour, son cœur devint lourd et triste; où était restée sa poésie ,
qui rélevait au-dessus du commun des hommes? — Puis sa
femme lui causait aussi les tourments les plus vifs. Elle désirait,
elle cherchait la société , c'était pour elle un besoin irrésistible :
elle dansait devant les autres aussi volontiers que devant lui;
elle aimait à s'entendre louer, et quand il lui lisait ses poésies,
elle lui déclarait tout simplement qu'elle n'y comprenait rien ou
peu de chose, que les vieilles romances castillanes, qui s'en pre-
naient à la réalité , étaient plus belles , et qu'elle les avait tou-
jours regardées comme la vraie poésie.
» Un soir qu'elle lui avait répété cela , il prit son manteau et
sortit. Rieuse et moqueuse , elle lui chanta la romance où le Cid
traverse la vallée avec ses chevaliers , pendant que son épouse
lui envoie encore un dernier adieu du haut des créneaux de son
château : Hero d'el vivar, adieu. »
George se tut et se leva.
— « Eh bien ! demanda Fanny, comment cela fînit-il ? »
Une gravité solennelle reposait sur le visage de George, mêlée
à une mélancolique tristesse. U s'inclina vers Fanny, la baisa
REVUE DE PARIS. ?03
sur les yeux, et avec cet étrange sourire , qui lui était familier
depuis sa maladie , il lui dit :
— a Mon enfant, ils ne s'étaient jamais compris, et ce soir-là,
ce fut la dernière fois qu'on vit le poëte passer la porte de Sé-
govie. »
En disant ces mots , George quitta la chambre.
Tous gardaient le silence ; Fanny seule dit tout bas et comme
à elle-même : « Homme étrange>! »
Mais les impressions pénibles ne demeuraient pas longtemps
chez elle; peu à peu elle redevint gaie et causeuse, chanta,
dansa et rit.
Durant toute cette soirée, elle témoigna encore plus que ja-
mais son tendre intérêt pour Louis , et Louis semblait aussi s'a-
bandonner à toute la douceur de celte inclination.
Louis était assis entre Fanny et Claire. Il fut frappé des
regards pleins de trouble et d'angoisse que celle-ci jetait sur sa
sœur aînée II lui demanda à voix basse ce qu'elle avait, et elle
répondit de même que l'histoire de la porte de Ségovie la tour-
mentait par une inexplicable inquiétude.
— « Que chuchotez-vous donc là ? » demanda Fanny.
— » Où donc George est-il allé ? dit Claire.
— « Que sais-je ? La romantique , comme il appelle cela , le
rend hypocondre et ennuyeux. Laissons-le aller. »
Fanny possédait l'adresse merveilleuse de f.iire vibrer les cor-
des les plus intimes du cœur, de les feuilleter d'une main lé-
gère, de faire luire dans l'àme des autres des lumières subites,
inattendues, dont elle avait à peine un vague pressentiment.
Elle-même demeurait en cela comme un accessoire. Son tact
plein de délicatesse lui faisait ideinement saisir dans ces mo-
ments-là le secret d'une conversation entraînante. C'est par
eux-mêmes qu'on gagne le mieux les hommes. Se nier dans les
autres, est en même temps protilable à soi-même.
Elle raconta à Louis ce qui se passait dans son propre cœur
à lui, ses secrètes sympathies, ses pensées intimes — et tout
cela avec les sons harmonieux et fondants de son organe sé-
ducteur; bref, elle lui fit ce qu'on appelle vulgairement la
cour, sans avoir dans l'esprit autre chose que le désir d'exprimer
sa bienveillance et d'ouvrir son bon cœur. II n'y a que les na-
tures vraiment supérieures qui soient capables de cet abandon.
304 REVUE DE PAP.I.S.
Le visage de Claire était redevenu serein ; elle se mêla joyeu-
sement à la conversation. Ses pensées n'étaient pas toujours en
harmonie avec les peintures de sa sœur; mais elles ouvraient
d'étranges et lointaines perspectives , des lumières inattendues
dans les plus intimes profondeurs de l'âme.
Louis , entre ces deux femmes , se sentait assiégé de bonheur.
Il se pencha vers la jeune tille . la pressa sur son cœur et voulut
l'embrasser; mais elle s'échappa , et courut à l'autre coin de la
chambre, où était le piano ouvert, qu'elle fit résonner sous ses
doigts.
— « Gufer Ludirig! « dit Fanny , en lui présentant sa main
à baiser.
Il la retint , et appuya lentement sur ses yeux ses regards
enivrés. Ils se levèrent et marchèrent par la chambre en s'ap-
puyant l'un sur l'autre. Claire faisait résonner de douces et
chatouilleuses mélodies sur l'instrument. Personne ne parlait,
et Louis nageait dans un océan de sensations délicieuses.
— «Claire, inierrompit-il. vouiez-vous chanter? «
Il avait à peine dit , qu'elle commençait. Dans de pareils mo-
ments les désirs se rencontrent de toutes parts, parce qu'ils sont
tous sollicités à la fois , et voltigent cà et là comme des om-
bres, prenant forme et vie au moindre appel, à la première
allusion
Onand Claire eut cessé . Fanny s'approcha et se pencha vers
elle avec amour. Louis, envahi par cette plénitude de bonheur
qui autrefois lui faisait peur , et maintenant le transportait,
l'enivrait . se glissa doucement hors de la chambre.
La tempête s'était apaisée, la lune reposait sa blanche et pai-
sible lumière sur la neige, que Louis traversa rapidement pour
rentrer chez lui.
XI.
La vie monte et descend comme un chemin à travers une con-
trée montagneuse; avant qu'on s'en soit aperçu, on a marché
tropviteet imprudemment, et l'on glisse et tombe sur lesgenoux.
Les heureux sont ceux qui vont droit et ferme, sans se heurter
dans un tâtonnement, dans une crainte continuelle. Fanny fai-
sait partie des heureux. Le lendemain elle avait commencé la
REVUE m PARIS. 3Û>;
journée en chantant et en voltigeant comme un oiseau, répétant
un rôle gai qu'elle devait jouer le soir même. Claire était assise
auprès d'elle dans ce joli salon dont les fenêtres donnaient au
midi. Une belle journée d'hiver , pleine de soleil , répandait sa
lumière sur les maisons voisines comme une joie inattendue,
courte , mais profonde ; des rayons éblouissants glissaient dans
la chambre et illuminaient les deux femmes. Fanny était assise
au piano et chantait les couplets de son rôle; ses cheveux bruns
flottaient sur ses épaules dans toute leur richesse. Claire, assise
sur le sopha, tras aillait à la gaze bariolée qui devait jouer avec
Fanny dans la soirée : celte jeune fille semblait se développer
merveilleusement chaque nuit; l'émail et le vermillon teignaient
son visage virginal tendrement coloré comme l'aurore; de temps
en temps elle levait de son travail ses grands yeux brillants et
pleins de poésie , dont le rayonnement venait tomber dans le
frais éclat de cette journée d'hiver.
La soirée vint, le théâtre commença. Fanny était admirable,
et jouait à ravir. Le public se surpassait en frénétiques applau-
dissements.
Au second acte, après quelques courtes scènes, Fanny avait
un rendez-vous avec son ancien amant. George devait jouer ce
rôle. La réplique arrive, et George ne paraît point. Fanny
s'impatientait derrière les coulisses, et tout le monde courait et
criait après George. — Personne.
Tout à coup le bruit se répandit dans le public qu'il avait
complètement disparu : ce bruit courait comme le min-mure
des vagues, de bancs en bancs, de balcon en balcon ; Fanny ,
qui ne pouvait distinguer que l'agitation générale, sans connaî-
tre la double cause qui la produisaii, devenait de plus en plus
inquiète.
Le régisseur parut pour excuser l'interruption : on venait de
découvrir que George n'avait pas encore paru du tout, que sa
garde-robe était vide; ce qui empêchait la continuation de la
pièce.
— « Il s'est noyé ! » cria une grosse voix du parterre.
Fanny poussa un cri et tomba évanouie. La toile tomba. Les
spectateurs se pressaient les uns les autres en faisant mille con-
jectures; mais il fut impossible de découvrir celui ([ui avait crié
CPite fatale nouvelle.
2C.
S06 REVUE m PARIS.
Poinl.'int ce temps Louis élail assis à côlù de Clàil'fi , dans la
chambre de celle-ci. et considérait des estampes qu'elle lui mon-
trait. Ils étaient tous deux rentrés à la tin du premier acte, parce
que, Claire ayant un peu mal à la tête, la chaleur delà salie rem-
plie lui était insupportable. Le calme, le silence de sa demeure,
lui eut bientôt adouci sa douleur, et elle se mit à expliquer avec
une gracieuse naïveté à Louis, qui écoutait avec attention, tou-
tes les magnificences, toutes les merveilles de son album. Elle
paraissait |)lus abandonnée que jamais.
Ainsi arrivèrent dix heures. Claire , étonnée de ne point voir
Fanny revenir, commença à s'inquiéter. Louis mit celte inquié-
tude sur le compte de sa virginale timidité et se retira.
En passant il rencontra une voiture qui allait tout douce-
ment : c'est une assez rare apparition à Vienne; mais, absorbé
comme il l'était par l'idte de Claire et de Fanny, il n'y fil pas
attention.
Ainsi va le monde. Fanny à demi morte , et encore reVêtue
de son costume de théâtre, était dans cette voiture, et dans cet
état passa à côté de celui qu'elle aimait , et qui s'en retournait
gai, plein d'elle et enivré d'amour.
XIÏ.
Quatre semaines d'un hiver rude s'étaient écoulées : Fanny
avait beaucoup souffert et Claire avec elle; rien n'avait confirmé
le cri qui s'était élevé au théâtre, mais George n'avait pas reparu.
Cet événement fit le sujet des conversations de la ville pendant
quelques jours, fut encore une fois tempestueusement réveillé
lorsque Fanny fut obligée de reparaître sur la scène, puis se
perdit au milieu des vagues journalières.
Fanny fut donc obligée de reparaître. Ici se manifeste une des
cruautés de la vie du théâtre : cette existence n'a aucun moment
à donner à la piété, au ressentiment d'une douleur; elle guérit
sommairement. D'un côté, elle exige la faculté de sentir com-
plètement et comme à l'improviste une douleur intense, despo-
tique , de manifester les sentiments les plus multiples ; et de
l'autre, elle déchire les fils les plus délicats du cœur, les rela-
tions, les transitions; elle enfante la superficialité.
Une femme qui a perdu son époux, la mère son enfant, doi-
REVUE DE PARIS. 307
vont du cimelif'i-e se rendre dans leur cabinet de toilette, et, les
larmes amères de la douleur encore dans les yeux, rire et faire
rire le public.
Après les premiers jours de celle épouvante, Faniiy fut plutôt
muette que triste.
Elle se laissa habiller machinalement , parut machinalement
devant le public, qui la reçut avec des applaudissements una-
nimes, eu signe de la joie, et il faut le dire, d'une joie bien
malhabile, qu'il avait de la revoir. Les masses dans certaines
manifestations ont toujours quelque chose de brutal : au pre-
mier moment ces applaudissements l'épouvantèrent, lui péné-
trèrent le cœur douloureusemenl; puis elle se vit alors divisée
en elle-même, d'un côté la comédienne, de l'autre Fanny,
distinction à laquelle jusque-là elle n'avait pas encore pensé, et
qui eut une fatale influence. Jusqu'alors elle s'était livrée elle-
même tout entière avec une enfantine illusion, elle avait accepté
les applaudissements sans examen; à dater de ce jour, il en fut
autrement.
— «Vous ne voulez rien, vous qui êtes là-bas accroupis sur
vos bancs, vous ne voulez rien que la comédienne, murmurait
une voix sourde dans le sein de Fanny.
Elle avait perdu la fraîche illusion. D'un seul coup doulou-
reux elle effeuilla en cet instant toute sa jeunesse passée sur le
théâtre.
— u Eh ! bien, grondait la voix en son cœur, je vais vous jouer
la comédie ! »
Fanny , à l'étonnement général , joua avec le plus grand
sang-froid. Depuis cette soirée data pour citte femme remarqua-
ble un jeu tout différent, et à plusieurs égards plus parfait.
Lorsqu'elle rentra, elle dit à Claire : « Je ne suis devenue qu'au-
jourd'hui une comédienne.»
Elle ne fut plus aussi naïvement enfantine, mais il y eut en
elle plus de mesure artistique. Sa passion ne fut plus aussi jeune,
aussi emportée} mais elle fut plus violente, plus puissante, plus
entraînante.
Peu à peu elle quitta son douloureux silence; elle se releva,
reprit de la force, invita du monde chez elle, s'approcha de Louis
avec une passion plus franche , plus prononcée , et vit Claire
plus rarement. Paul seul fut exclu de sa société.
008 r.EVL'E nr. paris.
— a Je ne sais, tlisail-elle, je ne pourrais pas l'affirmer, mais
cette voix qui cria que George s'était noyé, me semble toujours
avoir retenti comme celle de Paul.»
Paul et Louis ne se voyaient plus du tout; et c'est avec cha-
grin que celui-ci apprit quelle société dévergondée s'était for-
mée sous les auspices de madame de "Weiden, et comment Paul
y jouait le rôle le plus fougueux.
Louis lui-même se rendait plus rarement cliez Fanny, et no
s'arrêtait souvent qu'au rez-de-chaussée : elle lui faisait de vifs
reproches sur ses rares visites, et toujours avec tendresse ce-
pendant; elle exerçait toujours une influence merveilleuse sur
lui; aussitôt qu'il était auprès d'elle , elle enchaînait toute son
attention et tout son intérêt.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que son cœur était tranquille,
les désirs ne le tourmentaient plus; il laissait la vie arriver, atten-
dant l'avenir sans bien savoir sous quelle forme.
Telle était la situation des choses lorsque, par une soirée de
mars, il entra dans la chambre de Fanny. L'hiver s'en allait, le
soleil, redevenu puissant, avait échauffé l'atmosphère, les der-
niers restes de l'hiver dégouttaient des toits, les fenêtres étaient
ouvertes, ei Claire s'occupait à placer des pots de fleurs à l'air.
On le reçut avec beaucoup d'empressement. Claire elle-même
lui présenta sa main contre son habitude; une tendresse printa-
nière s'épanouissait dans ses regards, dans tous ses traits éclairés
de côté par le soleil couchant.
La familiarité la plus douce, le plus confiant épanchement de
cœur s'établit entre eux avec le crépuscule. Louis raconta com-
ment son père désirait de le revoir, et que probablement il en-
treprendrait bientôt un voyage.
— o Oh ! non, non ! « pria Fanny, en saisissant sa main.
— " Qu'heureux est celui qui a un père! » dit Claire. Louis
s'empara involontairement de sa main et la porta à ses lèvres.
— - <■' Claire, dit-il brusquement, voulez-vous faire le voyage
avec moi ? »
Tous se turent. Les doigts de Claire tremblaient.
— « Je vous conduirai auprès d'un bon père, Claire. »
Il sentit sa main devenir chaude dans la sienne; et vit. dans
la pénombre du crépuscule, ses grands yeux qui se levaient dou-
€<^mpnt ver* lui avec une expression ineffable. H se leva, la maia
REVUE DE PARIS. 309
de Fanny, qu'il tenait encore, lui échappa sans qu'il sût com-
ment; les deux sœurs se levèrent également.
— o Claire ! » dit-il encore une fois.
— n Oh ! Louis, Louis ! » s'écria-t-elle, et elle tomba pleurante
dans ses bras.
Lorsqu'elle revint à elle, elle ne vit plus Fanny; il faisait tout-
à-fait sombre. Us demeurèrent longtemps muets vis-à-vis l'un de
l'autre, se tenant tous deux par les mains.
D'une des extrémités de la chambre Fanny s'approcha, se plaça
entre eux, les pressa tous deux contre son cœur; puis elle em-
brassa Louis. 11 sentit que son visage était baigné de larmes.
Alors elle se tourna vers Claire, l'accabla de caresses, et quitta
l'appartement d'un côté, taudis que le donaestique apportait de
la lumière de l'autre.
— « Reste jusqu'à ce que je vienne, » dit Claire, et elle suivit
sa sœur.
Lorsqu'elle revint, elle sourit comme un ange et dit : « Tout
est bien ! » Le lendemain malin. Fanny était partie; Louis reçut
la lettre la plus aimable du monde : elle lui disait qu'elle entre-
prenait un voyage d'artiste projeté depuis longtemps; qu'il lui
était cher comme avant, qu'elle l'aimait même dans sa trahison,
et qu'il devait la venir voir bientôt avec sa sœur.
Louis se rendit dans sa patrie avec Claire, et le monde lui fut
rempli; car le monde entier est renfermé dans l'amour, et il ne
pouvait concevoir comment il avait pu tâtonner si longtemps
dans les téîièbres.
Il n'apprit jamais ce qu'était devenu George, et Paul ne revint
plus dans sa patrie.
Henri Lavee.
{Revue Germanique.)
BULLETIN.
II est impossible, aujourd'hui, de porter ses regards sur la
politique du pays et de ne pas être frappé d'un fait qui domine
tous les autres, c'est la nécessité, c'est l'approche imminente des
élections générales. Allons droit à ce fait, avant de passer en
revue aucun de ces autres événements subalternes, soit au-de-
dans, soit au-dehors, qui ont pu arriver jusqu'à nous pendant
cette semaine; abordons franchement le grand fait des élections,
comme s'il était déjà annoncé à jour fixe, et tâchons, pour ap-
précier ce que doit faire, ce que peut faire le ministère du 15
avril, de nous dépouiller, s'il se peut, de toute passion person-
nelle; mettons de côté même les mécontentements légitimes que
nous avons conservés, jusqu'ici, contre les hommes qui ont sou-
tenu trop longtemps le système des doctrinaires et gardé aveu-
glément une apparence d'affection à leurs personnes. Avant tout,
il faut prendre garde que le besoin de poursuivre ceux qui ont
retardé le jour de la conciliation, et qui avaient jugé l'amnistie
impossible, ne nous fasse faire à nous-mêmes des fautes d'un
autre genre.
Nos adversaires, qui sont encordes mêmes à nos yeux, et qui
seront toujours les doctrinaires, quoi qu'il arrive, ne font plus
de fautes, depuis que le danger approche. Le Journal de Paris,
le dernier organe qui leur était resté, a changé de langage et ne
prodigue i)lus l'injure au président du conseil, Ihonime qui a le
plus contribué à enlever le pouvoir à ses patrons. Il a fallu, pour
cela, décider M. Duvergier de Hauranne à ne plus écrire dans
cette feuille, et lui faire comprendre, non sans peine, qu'il com-
promettait ses amis, en chargeant leur impopularité, chaque
jour, de tout le fiel d'inie polémique qui ne savait dissimuler ni
REVUE DE PARIS. 311
ses arrière-pensées pour l'avenir, ni ses rancunes impitoyables
pour le passé. A l'heure qu'il est, le Journal de Paris n'est plus
employé qu'à développer innocemment de vagues théories sur
!e POUVOIR, pris comme un être de raison et imprimé en lettres
majuscules, et tout un système presque phallanstérieii sur la
presse gouvernementale. Ce n'est pas que nous soyons dupes
d'une conversion si subite et vraiment trop naïve; mais il est
bon de mettre à profit cette espèce de trêve hypocrite, pour
examiner quelles sont les forces sur lesquelh s pourra s'appuyer
le ministère dans la nouvelle législature; il convient de recher-
cher froidement quels sont les hommes qui, n'ayant pas d'enga-
gement irrévocable avec M. Guizol. seront destinés, surtout
après un nouveau baptême électoral, à accepter définitivement
la pensée réparatrice du 15 avril.
On annonce, et ce n'est déjà plus un secret pour personne,
que le ministère a résolu de prendre son point d'appui, à la session
prochaine, dans les deux centres; il espère en obtenir une majo-
rité plus intimement unie et plus homogène qu'on n'aurait lieu
de l'espérer d'après les diverses expéi'iences de ces derniers
dix-huit mois. Quoi que l'on puisse penser de la hardiesse de
cette entreprise et de ses chances de succès, nous estimons que
c'est une condition inévitable, imposée à M. Mole, à M. de Mon-
talivel, et à leurs collègues, par la position intermédiaire qu'i'.s
occupent nécessairement entre M Thiers et 31. Guizot. Aous
souhaitons du fond du cœur qu'ils trouvent leur salut dans
cette voie; c'est la seule qui leur est ouverte, tant qu'ils n'appel-
leront pas à eux, ni M. Guizot, dont ils ne veulent pas, dont
aucun d'eux ne doit vouloir, ni M. Thiers, qui n'est pas prêt,
qui le sait et qui le dit avec sa sagacité presque infaillible et son
honorable franchise. Le pays aussi, comme nous, souhaite que
le cabinet du 15 avril vive et achève ce qu'il a commencé, la
conciliation des partis, qu'il peut opérer mieux qu'aucun
autre; le pays se souvient de l'amnistie, et il prévoit quels
seraient les hommes intraitables qui viendraient envahir de
nouveau le terrain déblayé par le 15 avril, si celui-ci ne four-
nissait pas toute la carrière qui lui semble promise. La royauté
enfin, la royauté qui a conquis (soyons sincères avec tout le
monde) une influence suprême dans nos affaires, porte aussi,
nous le savons, du même coté toutes ses préférences.
oi'2 REVUE DE PAhIS.
Depuis le 22 février, et en le coniplaiit lui-même, trois miniS'
ttres ont essayé de soumettre les deux centres à une commune
discipline et de refaire avec les mêmes éléments, et toutefois
pour des buts différents, une majorité aussi compacte, aussi
lîdèle que celle qui avait servi autrefois le 13 mars et le II oc-
tobre, et s'était ensuite décomposée. Mais deux de ces minis-
tères, le 22 février et le 6 septembre, ne virent pas qu'ils n'avaient
Ih que deux fractions de majorité, qui avaient besoin d'être re-
fondues entièrement dans la fournaise des élections pour être
soudées de nouveau, et que cette arme naguère si puissante,
pour faire maintenant quelque usage, devait être retrempée.
Peut-être, d'ailleurs, le moment n'était pas arrivé, et tout ce
qu'on pouvait faire alors, c'était de marcher tant bien que mal
avec deux tronçons de majorité qu'on traînait derrière soi,
comme un serpent mutilé, les rajustant tous les jours, et tous les
jours les voyant prêts à se séparer. Aussi les deux cabinets du
22 février et du 6 septembre, celui que M. Thiers présida, el
celui dont RI. Guizot, sans présidence, fut l'àme inquiète et tur-
bulente, n'eurent ils qu'une existence éphémère, agitée, toujours
menacée. M. Thiers, d'abord, parut réunir en sa faveur les deux
centres. Mais à la première question grave et délicate sur la-
quelle il eut à se prononcer, on regarda comme certain qu'il
n'allait plus avoir que la moitié des forces dont il avait disposé;
et quoique la chambre fût alors absente, on prévit que la manière
hardie dont il envisageait le projet d'une intervention en Espagne
était troj) du goût du centre gauche pour ne pas déplaire beau-
coup au centre droit, qui ne l'aurait pas soutenu longtemps, ni
avec zèle, si même il l'eût toléré un moment. La force de
M. Thiers. à vrai dire, sa force réelle et permanente, fut toujours"
dans le cendre gauche et non ailleurs. M. Guizot, au contraire,
n'a jamais eu d'amis que dans le centre droit, et au 6 septembre
il lui a été clairement démontré que, s'il avait pu glaner des
voix dans une autre section de la chambre, il les devait aux
hommes politiques qui avaient bien voulu s'associer un instant
à sa mauvaise fortune. Ni la situation de M. Guizot, ni celle de
M. Thieis n'est changée, aujourd'hui, vis-à-vis de l'un ou l'autre
centre; elle a plutôt empiré jseulement M. Thiers le sait et l'avoue,
M. Guizot a l'air de l'ignorer el croit faire illusion.
La troisième tentative pour gouverner avec les deux centre»
F.EVUE DE PAKIS. 513
à la fois, désunis comme ils le sont maintenanl, c'esl celle qui a
été faite par le ministère du 15 avril , et il a réussi à terminer
ainsi la session. 11 n'a pas voulu se hasarder, toutefois , à en
recommencer une autre, avant d'avoir reconstitué, dans les
collèges électoraux , les deux parties de la majorité et cimenté
leur alliance. Ce travail est difficile; mais s'il y a un ministère
qui puisse l'entreprendre et le mener à bien , c'est celui qui a
proclamé l'amnistie.
Les hommes qui le composent ne rencontrent aucune répu-
jjnance dans le centre gauche . ni pour leurs personnes , ni pour
leurs antécédents, ni pour leurs principes; bien au contraire ,
c'est là le point de départ de plusieurs d'entre eux , qui sont
même sortis d'une région plus reculée vers la gauche , on peut
le dire , si on remonte assez haut dans leur vie politique. Le
centre gauche est leur point de ralliement, après la tempête
que nous avons vue et qui a bouleversé tant de positions , ils
retrouvent là d'anciennes amitiés, auxquelles ils n'ont pas cessé
d'inspirer confiance, parce que tous, ou presque tous, en re-
connaissant la légitimité de la lutte, n'y ont pas été mêlés
comme chefs ; ils en sont restés à l'écart |)endant le règne des
plus ardentes passions , et n'ont pris sous leur responsabilité
aucune des violences de cette époque. Tel est le bonheur de
leur situation conciliatrice, qu'on sera étonné de voir bientôt
quelles conversions ils ont déjà faites et sont en train de faire
jusque dans les rangs de la gauche , sans se résoudre pour cela
à aucun sacrifice de leurs propres opinions , et sachant exiger
des gages positifs, mais n'en point donner d'autres que leur
modération et leur loyauté.
Malgié ce succès naturel dans le centre gauche , et qui s'étend
même un peu plus loin, les ministres du 15 avril ne désespè-
rent pas de retenir sous leur bannière le centre droit. Là . tout
ce qui n'est pas aveuglé par des passions égoïstes et par l'entête-
ment des idées absolues, reconnaît en eux des amis de l'ordre,
des défenseurs courageux de la monarchie constitutionnelle,
pour laquelle, dans les jours de vrai péril, plusieurs d'entre
eux se sont mtmlrés les premiers sur la brèche. Et, de bonne
foi, à qui persuadera-t-on que ce n'est pas un cabinet qui veut
l'ordre , la paix, la Charte, que celui auquel s'est associé M. de
Montalivet, le jeune ami de Casimir Périer, et son successeur
9 27
514 REVUE DE PARIS.
au ministère de rintérieur, désigné par lui-même à son lit de
mort? Si quelques hommes du centre droit persistent à montrer
au ministère , dont il est un des membres influents , une indigne
méfiance et un mauvais vouloir, qui n'osent aller que jusqu'à
la tracasserie, il achèvera de les réduire, pour peu qu'ils ne
soient pas des amis personnels de M. Guizot, en leur faisant
traverser l'épreuve des élections. Nul donte que les électeurs,
avant d'ouvrir de nouveau l'entrée de la chambre aux candidats,
les forceront de saluer et d'honorer l'amnistie , dont le succès
a été trop universel en France pour ne pas devenir un mot
d'ordre électoral. Il faudra que les têtes les plus superbes s'in-
clinent pour passer par celte porte. De quel fronl viendrait-on ,
ensuite, gêner ou trahir un ministère dont on aura professé
publiquement le symbole pour être élu ? Le centre droit , dût-il
reparaître composé entièrement des mêmes hommes , ce qui est
encore douteux , ne reviendra pas avec les mêmes sentiments,
ni surtout avec la même puissance pour entraver la nouvelle
politique du gouvernement : ce seront peut-être les personnes,
mais, comme l'a dit M. Thiers. les peisonnes, moins les choses.
Voilà comment nous entendons , et à quel titre nous pouvons
justifier la fusion des deux centres; nous ne voyons rien en cela,
grâce à Dieu, qui ressemble à une résurrection de la majorité
du 15 mars , que rêve le Journal des Débats. Il est vrai que le
Journal des Débats et nous , pour juger la situation présente,
nous ne parlons pas des mêmes principes et n'avons pas la même
manière d'observer. Sa grande raison pour espérer qu'il va
revoir la majorité du lô mars, c'est qu'elle a servi depuis bien-
tôt sept années En vérité, le Journal des Débats a beaucoup
trop de peine à comprendre que , pour avoir vécu longtemps ,
lés systèmes, comme toutes choses , sont bien près de leur fin ,
s'ils ne se renouvellent , c'est à dire s'ils ne vont se confondre et
se perdre dans d'autres systèmes plus jeunes. Nous concevons
cette illusion de longévité de la part du Journal des Débats;
mais il est incroyable qu'il oublie à quelles conditions il a duré
lui-même et combien peu il s'est épargné les changements qui
lui ont été nécessaires. S'aviserail-il maintenant de la dange-
reuse fantaisie d'être immuable i* Qu'il se hâte, pour sa réputa-
tion d'esprit , de changer de lant^age ; qu'il ne prétende plus que
la vaste et formidable opération qui se prépare , va souuaeltre
REVUE DE PARIS. 5i5
aiix hasards de l'urne électorale le repos du pays et la sécurité
de la royauté. Le pays n'en croira rien , et la royauté ne lui
saura pas gré de dire à tout propos qu'elle est en danger.
La royauté nouvelle est désormais, selon nous, enracinée
dans les profondeurs du sol français ; c'est pourquoi il ne faut
pas marquer du vieux signe du 13 mars, ni du 11 octobre, la
majorité qui doit venir à la session prochaine. Elle doit apporter
une force d'un nouveau genre au ministère du 15 avril, qui
aspire à vivre de sa propre existence , qui ne veut pas être le
ministère de M. Guizol, qui ne peut pas être non plus celui de
M. Thit»rs. C'est un ministère qui ne sera représenté peut-être
par aucun nom dominant tous les autres, de même qu'il ne se
mettra , dans la chambre derrière aucune fraction exclusive;
c'est un ministère qui a la mission d'appliquer aux affaires les
idées à\\ï\ parti politique , déjà annoncé bien des fois , et très-
connu de nom , mais dont l'avènement paraissait douteux ; parti
modéré qui a choisi sa place entre tous les partis et n'en épou-
sera aucun. Il faut qu'il vive , et , pour cela , qu'il ait sa force à
lui ; il est , en ce moment , le ministère indispensable , et ceux
mêmes qui le regardent comme un ministère de transition et
qui ont mis leurs espérances en M. Thiers, doivent désirer que
la transition , si c'en est une , ait une assez longue durée. S'il
entend les intérêts de son avenir avec son habileté ordinaire ,
M. Thiers lui même le secondera de fout son pouvoir; il sera
imité par plusieurs orateurs jeunes et encore désintéressés,
parmi lesquels on peut citer M. Dufaure, et qui sont Fespoir
d'un cabinet futur de centre gauche. Ce sera le moyen, dès
aujourd'hui , de faire prédominer cette nuance dans la majorité
mixte sur laquelle compte le ministère du 15 avril.
On se demande toutefois , quand on voit le ministère disposé
à gouverner sans esprit d'exclusion , comment il s'accommodera
d'hommes aussi exclusifs que les quinze ou vingt bruyants doc-
trinaires qui ne lui pardonnent pas d'exister , et l'on voudrait
savoir s'il poussera le besoin de conciliation jusqu'à leur par-
donner lui-même dans le combat électoral qui va s'engager. 11
nous est rapporté, en effet, ([ue les ministres du 15 avril, en
majorité , ont résolu d être plus cléments que nous ne l'aurions
voulu envers de tels ennemis; cependant nous voyons que
M. Mole reslp dans le rabinet . et fanf qu il le présidera . nous
516 REVUE DE PARIS.
croirons que le péril n'est pas aussi grand qu'il nous paraît , ou
bien que la question n'est pas aussi bien résolue qu'on l'a dit.
Quel homme est plus intéressé que M. Mole à éclaircirles rangs
delà phalange doctrinaire? Entre elle et lui il n'y a pas de ré-
conciliation possible , et s'il hésite, s'il juge qu'il peut se main-
tenir malgré elle , s'il consent, même à regret, à ne pas com-
battre ses chefs , ou plutôt ses meneurs , dans les élections qui
vont consolider ou détruire son ouvrage , nous ne connaissons
personne, en vérité, qui ait bonne grâce à montrer plus d'impa-
tience ou à garder plus de rancune. Ce n'est pas de ce côté que
la porte du pouvoir sera jamais ouverte aux doctrinaires; ils
auraient peur d'y pénétrer ainsi et craindraient quelque piège.
Nous nous rassurons, d'ailleurs , malgré tout ce qu'on dit si
complètement résolu , parce que nous savons qu'il y a des doc-
trinaires turbulents auxquels il ne sera pas pardonné. M. Augus-
tin fiiraud , député d'Angers , est un de ceux-lù ; et pour lui ,
le ministère ne dissimulera pas sa pensée. M. Augustin Giraud
est maire d'Angers ; déjà un successeur lui est désigné, pour
avertir les électeurs , avant le jour du scrutin , que le gouver-
nement repousse hautement sa candidature de député. Certes ,
M. Giraud avait rendu des services à la cause nationale et à la
révolution de juillet dans le chef-lieu de Maine-et-Loire, et c'est
ainsi qu'il en é(ait devenu maire; il l'était depuis sept ans. Mais
il avait fini par se persuader, à Paris , que c'était à lui de pren-
dre la parole dans toutes les crises parlementaires , pour inter-
préter à sa façon la révolution de juillet. Ce droit était le sien,
comme celui de tout autre ; seulement il en abusait beaucoup et
donnait à son interprétation un caractère de maladresse et de
violence , qu'on remarqua surtout lors du projet de conversion
des rentes, et, plus récemment, à l'apparition du cabinet du
15 avril. Le moment est venu pour les électeurs de M. Giraud de
lui demander si la révolution de juillet est son ouvrage à Ini
seul , et de lui apprendre jusqu'à quel point on la Un a donnée
à garder. Il est visiblement atteint de ce travers d'esprit qui a
perdu l'extrême gauche ; avec des opinions tout opposées , il
croit avoir le monopole du commentaire sur une révolution dont
il s'estime le principal auteur.
A la place de M. Augustin Giraud , le ministère , nous aimons
Ti ]o croire, no poussera pas AI. Janvier, qui désespère de Mou-
REVIE UF, l'AFUS. 517
(auban , et déjà tourne , dit-on , autour d'Angers. Le candidat à
qui toule l'influence de l'administration est promise dans cette
ville , est M. Farran , adjoint au maire , et destiné sans doute à
le remplacer partout.
Ce ne serait pas une grosse affaire de ravir aussi MM. de Ré-
musat , Guizard , Renouard et quelques autres à l'affection de
leurs collèges.
M. de Rémusat a dû sa nomination dans la Haute-Garonne ,
il y a trois ans, aux largesses universitaires que son ami le
ministre de l'instruction publique sut prodiguer aux électeurs
influents , mais chargés de famille ; et avec tous ces secours ,
les plus efficaces, dit-on, de tous ceux qui peuvent être employés
dans une élection, 51. de Rémusat l'emporta à peine de quelques
voix.
Pour M. Guizard, on se rappelle tout ce qui fut fait de longue
main , afin de lui préparer un petit succès d'amitié à Espalion,
dans le département qu'il venait d'administrer , et comment on
lui fil quitter la préfecture del'Aveyron six mois d'avance, délai
de rigueur , pour être nommé par des électeurs presque de son
choix. Aujourd'hui, il n'y a plus, en faveur de M. Guizard,
d'autres souvenirs administratifs que ceux de la direction des
monuments publics, et ils n'ont pas fait assez de bruit pour que
l'Aveyron en ait su quelque chose.
Nous aurions voulu voir , nous l'avouons , quelques doctri-
naires demeurer sur le champ de bataille ; c'eût été de bon exem-
ple après tout ce qu'ils ont fait pour empêcher l'amnistie, et tout
ce qu'ils font depuis lors pour s'emparer du terrain plus facile
qu'elle a ménagé à une politique meilleure et plus nationale.
11 y en a pourtant parmi eux (car nous sommes justes) qu'il
nous parait avantageux de voir revenir à la chambre , aussi
pour l'exemple. MM. Duvergier de Hauranne et Jaubert sont de
ce nombre. On serait malheureux qu'ils fussent mis hors d'état
de compromettre leurs amis ; et l'on sait , Dieu merci , qu'ils
sont presque sûrs de leur élection. M. Jaubert reparaîtra donc à
la tribune au milieu des applaudissements et des rires dont un
député sérieux et digne devrait se croire offensé.
Quelle que soit la force numérique du parti doctrinaire dans
la nouvelle législature, nous comptons encore, pour le retrou-
ver affaibli, sur un autre événoniPiil in'obable . sur la défaite
518 REVUE Dli PAR!S.
électorale de la gauche anli-dynasfiqiie. Si les hommes de celle
couleur ne sont plus représentés dans la chambre , et s'il est dé-
montré par lA qu'ils n'ont plus de force même au dehors , on
demandera plus que jamais à quoi servirait le système de rigueur
incarné dans les doctrinaires, à quoi serviraient les doctrinaires
eux-mêmes ?
Il se manifeste , en Europe , un besoin universel de s'en tenir
à ce qui existe, sans hâter, pour le moment, ce que peut réserver
l'avenir, et sans aller non plus exhumer dans le passé des insti-
tutions prétendues plus salutaires. En Espagne et en Portugal ,
cette observation est sensible. Le mouvement militaire dEspar-
tero tendait à faire une révolution en arrière et à tirer de la
poussière une constitution abandonnée ; l'Espagne n'a pas voulu
remonter jusque-là, même pour se sauver comme on le lui pro-
mettait. En Portugal, des hommes qui ont rendu naguère un
immense seivice à leur pays , les plus illustres compagnons
d'armes de don Pedro, viennent de proposer la charte de 1826
comme remède souverain à tous les maux de leurs compatriotes;
ces hommes ont pour eux l'armée , et ils viennent d être battus,
et leur armée n'a pas eu l'audace de les soutenir jusqu'au bout ,
parce qu'ils veulent aulre chose que ce qui est . et qu'on s'est
dit: A quoi bon? Seulement à rétablir la fortune de quelques
ambitieux mécontents d'être oiibliés !
11 y a longtemps que le ministère français prévoyait ce ré-
sultat, qui n'est peut-être pas définitif, mais qui prouve combien
est criminelle l'entreprise des généraux portugais j il n'y a que
le succès rapide . presque sans effusion de sang, et avec l'as-
sentiment unanime du peuple, qui justifie parfois de telles in-
surrections militaires. Le ministère français avait été bien in-
formé de l'état des choses et de la disposition des esprits, par
son agent diplomatique à Lisbonne. M. Bois-le-Comle a toujours
pensé que lord Palmerston avait tort de stimuler et de soudoyer
un mouvement qui n'avait point de chances de succès, cl qui,
s'il réussissait par hasard, ne jouirait pas longtemps de son
triomphe de mauvais aloi, deshonoré par l'influence visible et
les subsides de l'étranger. Aussi M. Bois-le-Comte s'est tenu à
l'écart; mais il ne s'est pas contenté d'écrire à Paris, à son gou-
vernement, tout ce qu'd prévoyait : il s'est donné la satisfaction
peu diplomatique de le prédire tout haut, à Lisbonne même j et
REVUE DE PARIS. 319
les Anglais, pour se venger de ce qu'il ne voulait pas être avec
eux, ont supposé qu'il s'entendait avec les clubs démocratiques,
qui défendent à leur manière la constitution de 1822. Cette
accusation contre notie ministre à Lisbonne est une calomnie ;
il l'a provoquée en agissant bien, c'est-à-dire en n'agissant pas
du tout, en devinant juste, et en le disant surtout avec trop de
vivacité.
— Une grande nouvelle a mis en émoi le monde savant ; le
monde ignorant ne s'en est pas ému. On vient d'appliquer le
galvanisme au chemin de fer. C'est sur le rail-way de Birming-
ham à Manchester que l'expérience a été faite et couronnée d'un
plein succès, comme toutes les expériences, la première fois. La
pile de Voila est en permanence à Manchester j elle galvanise
un fil de laiton de quatre-vingt-quatre milles de longueur , et
donne des sons télégraphiques, plus rapides que le vent. Il faut
un peu moins d'une seconde pour communiquer une dépêche
monosyllabique de l'une à l'autre ville. Voilà le chemm de fer
vaincu par lui-même. Un avenir immense est promis à cette
étonnante découverte. Lorsque l'Europe rajonnera de chemins
de fer, ce qui ne peut manquer d'arriver, on établira le télé-
graphe galvanique sur la plus vaste échelle. Manchester et
Saint Pttersbourg causeront entre eux comme de bons voisins.
Nous marcherons partout sur un réseau de conversations invisi-
bles. Seulement, je redoute la pile de Volta, et je regrette qu on
n'ait pas trouvé un metteur en œuvre plus innocent, pour les
conversations intimes de l'Lurope. La pile de Volta ressuscite les
cadavres, c'est incontestable; et voilà pourquoi je me métie
d'elle. Il peut arriver, un jour, que, par une surexcitation du
fluide, la pile de Volta, chargée d une dépèche, et longeant les
cimetières de la roule, ressuscite les morls et tue les voyageurs
vivants. C'est le seul inconvénient qu on puisse reprocher à la
découverte anglaise ; les morls, sans doule, ne demanderaient
pas mieux; mais il faut songer, avant loul, aux vivants eu-
ropéens.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLEN ET COMP>«.
OUVRAGES NOl'VEAÏiX PCBLIÉS PENDANT LES MOIS d'aOCT ET DE
SEPTEMBRE 1837.
lieçons et modèles d'Éloquence
PARLEMENTAIRE ET JUDICIAIRE,
PAR Berryer, l^e lirr., grand in-S°. Pris : 3 />•.
C-et ouvrage sera composé de huit livraisons.
Voici enfin un livre d'une haute portée. Le nom seul de
M. Berryer doitannoncer assez le mérite que l'on rencontre dans
ce monument littéraire, élevéàla gloire del'éloquence judiciaire,
et nul aulre que l'éloquent auteur ne pouvait mieux peut-être
retracer l'histoire du barreau, depuis les temps les plus reculés
jusqu'à nos jours. Aux épreuves barbares des combats judiciai-
res, des jugements de Dieu, ont succédé, de nos jours les luttes
oi'ganisées d'un bari'eau savant, éclairé, éloquent. C'est là que
M. Berryer prend ses modèles. Il parcourt successivement les
divers siècles de l'éloquence parlementaire et judiciaire, et aux
citations qu'il fait des plaidoyers remarquables des plus célèbres
avocats, il joint un sommaire historique des causes, en même
temps que la biographie des avocats. C'est là qu'il trouve les
noms chers à riiistnjre judiciaire. Il choisil dans les écrits des
I
REVUE DE PARIS. 32!
oralcurs les moroeaux que le goût et la raison y ont marqii.'
d'avance. Ces extraits font apprécier le génie de chacun d'eux et
reconnaître quel accord ils ont su faire des nouvelles doctrines
avec le précieux héritage de Démosthènes et de Cicéron. Cet ou-
vrage est sans contredit le plus important et le plus remarquable
de tous ceux qui ont été publiés à Bruxelles depuis le commen-
cement de l'année.
Mémoires^ du Diable.
2 volumes t'uAS. Prix : G ft\
Il y avait longtemps que l'on attendait cette nouveauté, non pas
que le fantastique du titre fût suffisant à lui seul pour réveiller
un public saturé de choses diaboliques; mais parce que le nom
d'auteur qui s'y joignait garantissait la proportion du sujet au
talent d'exécution; parce qu'on savait d'avance que ce ne seraient
pas des contes de revenant, mais des satires à la Juvénal ou des
drames à la Schiller ; en deux mots, non pas à cause du Diable,
mais à cause de M. Soulié. Il fallait, en effet, l'imagination, le
style et l'audace d'invention de cet écrivain, pour aborder le
genre de récits étranges, inattendus et frappants dont il se fait
l'interprète sous la dictée de Satan. Et pour qu'on ne lui impute
pas le reproche, si gratuit de nos jours, d'immoralité ou de cy-
nisme, hâtons-nous de dire que son Diable est, malgré son mau-
vais naturel, de bonne compagnie dans son langage, et souvent
de très-bon goût dans son extérieur. En sa qualité d'être supé-
rieur, il a le bon esprit d'user de ses privilèges et de se méta-
morphoser suivant ses auditeurs et ses récits, comme il se mé-
tamorphose suivant ses actes. Quant à ses souvenirs, ce qu'ils ont
particulièrement d'infernal, c'est la fatalité qui les place préci-
sément à côté des faits et dans la conscience de gens où le plus
effronté sceptique se garderait de les soupçonner.
%H REVUE HE ^'^RIS.
Alpes e( Danube,
Imprbssioivs de voyages, par m. le baron d'Haussez.
2 gros volufnes m-\8. Prix .• 6/>*.
Ce livre de l'ancien ministre de Charles X, renferme les im-
pressions du dernier voyage que M. d'Haussez aura fait avec les
sentiments d'an exilé. Il se recommande d'abord par cette raison.
Rien n'est plus national que la pensée de celui qui part, marche
et revient, toujours avec le même respect de son pays, la même
comparaison de ce qu'il voit à ce qu'il désire. II y a instruction
et plaisir à suivre M. le baron d'Haussez en Suisse, en Styrie, en
Transylvanie. Bien peu de relations de voyages excitent au même
degré l'attention et la curiosité des lecteurs.
H. de rÉtliicelle, au Arles et Paris»
PAR M. Amédée Pichot,
3 volumes in-lS. Prix : 6 />*,
Ce nouveau roman de M. Amédée Pichot, dont tous les ouvra-
ges ont jusqu'ici obtenu un si honorable succès, ne peut qu'ajou-
tera la réputation littéraire de l'auteur de l'histoire de Charles-
Edouard, du Perroquet de Walter-Scott, etc., etc.. M. de l'E-
tincelle, ou Arles et Paris, est une composition remarquable
parle style, comme par l'intérêt de la fable. Plusieurs scènessont
spirituellement dialoj^uées, et la gaieté de bon ion qui règne dans
ce roman, quelquefois un peu satirique, le recommanderont à
ceux que le genre terrible commence à fatiguer. L'auteur est
naturel dans les situations les plus romanesques. Aussi il a réussi
à amuser sans jamais blesser le goût.
REVUE DE PÀhlS. 323
Annales iSeerètes d'une Famille pendant
diai:-buît cents ans*
PAB A. Creuzé de Lesseb. 2 volumes i«-18. Prix : 6 />•.
De tous les livres qui ont des lecteurs, les romans sont les plus
exposés aux petits inconvénients de la mode qui a fait tomber
en désuétude la lecture des préfaces , introductions, avertisse-
ments Je sais même que sur ce point bon nombre de critiques
en usent familièrement de la même façon que le commun des
lecteurs. Voici pourtant un livre qui ressemble fort à un roman,
n'en déplaise à l'éditeur , et dont la préface mérite ratlentioii
particulière du lecteur et du critique. Kous qui l'avons lue d'un
bout à l'autre, nous trouvons à cette introduction deux mérites
essentiels : d'abord, elle attache et amuse par un ton de cause-
rie fine et spirituelle ; ensuite, elle est parfaitement opportune;
elle est bien la clef du livre qu'elle précède. Lisez donc, s'il vous
plaît, la préface de ce livre, ou lisez la suite de cet article, sans
quoi l'intention et le plan de l'écrivain seront pour vous lellre-
close; je vous le dis pour votre gouverne, ami lecteur.
N'allez pas vous effrayer pourtant et supposer que je vous
convie à chercher la clef de quelque problème épineux de la po-
litique ou de la philosophie. Le livre que publie M. Creuzé de
Lesserest fort innocent de ces prétentions élevées. Rien de moins
élevé, rien de plus simple, de plus familier, je dirais presque,
rien de plus bourgeois que l'idée qui est le fond de ces deux vo-
lumes. Nous n'avons pas écrit, ni vous, ni moi, ce texte spiri-
tuel ; mais nous en avons au moins ébauché le plan, remué les
matériaux, improvisé quelques pages. iSous n'avons pas mis en
drame ou en roman, mis nous avons fait, nous aussi, cette
promenade à travers les siècles , ce f'ojage autour île ma
chambre que ie vais vous conter, et qui est le sujet du livre ingé-
nieux que nous a donné M. Creuzé de Lesser.
Tel que je suis, pour vous et pour moi, chétif et obscur, sans
passé, sans souvenirs et sans nom, j'ai pourtant tenu quelque
place ici bas, j'ai en quelque sorte vécu par mes aïeux depuis le
commencement du monde. Je ne suis pas sorti de sous terre ap-
paremment, et tout comme un Cliabanues, tout comme un Moul-
â24 REVUE DE l'AKIS.
moreiicy, j'ai mes racines el mon arbre généalogiques. Que ne
puis-je lever un coin du voile qui enveloppe dans la nuit des
temps la chaîne de ces générations inconnues dont je suis le
dernier anneau ! Oui sait de quelles émotions, en quels lieux
divers la destinée a fait battre les cœurs où mon cœur a puisé
le sang et la vie? J'aimerais à démêler et à retrouver mon sang
au sortir de l'arche antique, dans les plaines delà Chaldée,sous
la tente du patriarche et sous le palmier du désert; à le suivre
sur les sept collines de la ville conquérante, dans les vieilles
cités des Gaules , sous le chêne sacré des Druides ou dans les
sombres forêts du Nord. Qui me dira si de ce sang, qui est la
source de mon sang, quelque goutte n'a point été versée par
delà les mers, sous les murs de la Ville Sainte, et jusque sur le
tombeau d'un Dieu ' Si mon sang n"a point arrosé les champs
immortels de Tolbiac , de Bovines , de Crécy, de Poitiers et de
Marignan ? Si plus tard il n'a point rou,;i les pavés de nos rues
et les poignards de la Sainl-Barihélemy ? Si en des jours plus
brillants, il n'a i)oinl tressailli sous les drapeaux victorieux des
Turenne et des Condé? Je pourrais chercher plus près de nous
encore , sans apercevoir , hélas ! la trace des générations qui
m'ont cédé leur nom el leur place au soleil. Cent ans (el je pour-
rais en rabattre encore), voilà donc le bout de mes annales plé-
béiennes, voilà le commencement de mon ère domestique, mon
point du jour et mon horizon dans le monde : au-delà je nevois
rien que la nuit et le néant.
Le livre que je vous recommande est en quelque sorte la so-
lution du petit problême que je viens d'agiter ; car il contient
les annales d'une famille aussi obscure, aussi oubliée de l'his-
toire et du blason que la mienne. A la vérité, ces annales ne re-
montent pas à la création du monde ni à la fin du déluge , et
même à la fondation de Rome; elles ne datent que du premier
siècle de noire ère et du règne d'Auguste; ce qui forme une pé-
riode totale de dix-huit siècles en arrière de celui oU nous avons
le bonheur de vivre. Quelle dynastie royale ou princière n'en-
vierait de nos jours une telle antiquité? Mais , ce qui est plus
merveilleux encore , c'est que ces annales ont élé rédigées de
père en fils, et continuées sans lacune de génération en généra-
tion, par les chefs et représentants successifs de cette famille
incomuic. Ainsi l'avait enjoint et consacré par une clause ex-
HEVUE DE l'AKIS. Tj».;
presse ie leslanieiil du premier des OUioiis (c'est le nom de celle
famille fossile), lequel avail stipulé ; l^que Taîné de ses des-
cendants nés ou à naître de père en fils, et jusqu'à l'extinction
de sa lignée, serait tenu d'écrire une notice biographique ou rela-
tion succincte de ses faits et gestes , voire même de ses pensées et de
ses sentiments intimes ; 2° que ladite notice ou relation biogra-
phique serait, cent ans après la mort du narrateur, soigneuse-
ment scellée et déposée entre les mains du notaire le plus ac-
crédité du pays; le tout sous peine de l'exhérédation. Ainsi dit,
ainsi fait, la clause a été religieusement remplie par les cin-
quante-huit générations qui ont suivi le testateur depuis le siè-
cle d'Auguste jusqu'à nos jours. La chose est authentique; si
vous en doutez, allez vous inscrire en faux oontreles cinquante-
huit générations de notaires qui ont gardé ces archives pré-
cieuses.
Pour moi, c'est bien à la famille des Othons que je veux re-
porter l'honneur de ce livre que j'aime et que vous aimerez. Elle
a fait à son insu, cette ingénieuse famille, elle a fait avec ses
feuilles volantes un livre unique dans son espèce, livre piquant
par la forme , par la variété des récils, par le contraste rapide
et perpétuel des temps , des hommes et des choses, par le tour
ironique et enjoué des aperçus et des jugements historiques,
par la finesse et l'agrément de l'érudition. Le tableau de ces
générations exilées de l'histoire est plein d'un intérêt sérieux et
philosophique. L'histoire qu'on sait n'est rien au prix de celle
qu'on ne sait pas. La famille des Othons, à la fois ancienne et
moderne, païenne et chrétienne, successivement romaine, ger-
maine, française, anglaise, italienne , devient en quelque sorte
la grande famille humaine. Ses destinées diverses réfléchissent
les destinées de celle immense portion de riunnanité qui ne
compte pas dans l'histoire , mais qui se recommande à l'intérêt
du philosophe, de ce Iroupeau d'hommes sans gloire et sans
nom, qui emporte dans la tombe le secret de sa vie souvent si
orageuse, de ses joies et de ses douleurs, de ses passions, de ses
pensées tour à tour folles , sages , sombres , gracieuses, causti-
ques, naïves, bouffonnes et mélancoliques. Dans celte galerie,
où nous la voyons rangée, la famille des Othons, par la variété
des scènes, des aventures, des mœurs et des caractères, nous
apparaît et nous intéresse comme une sorte de Gil Blas en cin-
9 28
326 REVUE DE FAhiS.
quante-huit personnes. Nous engageons nos lecteurs à faire
connaissance avec celte famille séculaire.
ŒUVRES COMPLÈTES DU CAPITAINE MARRYAT.
{Noucelle livraison.)
i»narley IToïc^'* ou le ciiteii Diable*
2 volumes grand tn-l8. Prix : 6 fr.
La publication des romans du capitaine Marryat se continue
avec activité à la librairie de la Société Typographique Belge.
Ces charmantes compositions obtiennent sur le continent un
succès (jui égalera bientôt celui qu'elles ont eu en Angleterre.
Le capitaine Marryat est un de ces écrivains qui, sans avoir
ime connaissance approfondie du cœur humain, et sans un grand
fonds de poésie, parviennent cependant à captiver l'alfention du
public, autant par le choix judicieux de leiu's sujets, que par un
certain savoir-faire qui n'est pas sans talent. Edward Bulwer,
dont les principaux ouvrages ont été reproduits plus ou moins
heureusement en français et en allemand, est incontestablement
au premier rang des romanciers actuels de l'Angleterre. Marryat
vient immédiatement après lui, et sous plus d'un rapport il s'é-
tudie à l'imiter. Chez cet écrivain, de même que chez Buhver,
l'esprit domine l'imagination. Les morceauxles plus intéressants
de ses romans , il les doit à ses souvenirs ; car Marryat, en sa
qualité de capitaine de vaisseau , a beaucoup vu et beaucoup
retenu.
Yoyag^e en Orient de M. le maréclial
duc de Raguse.
Seconde partie — tome Z^. Prix : 5fr.
La seconde partie du Voyage du maréchal duc de Raguse
paraît aujourd'hui, el rintévêt puissant qu'elle préseule ne peut
HEVUE DE PARIS. 527
qii'aiigmcnter, en le confirmant, le succès de cet ouvrage. C'est
sur l'Orient celte fois que le duc de Raguse appelle l'attention
du lecteur : Constantin ople, l'Jsie-Mineure, la Syrie, la Pa-
lestine et VÉgy-pte sont tour à tour parcourus, décrits, appré-
ciés par lui dans leur présent et leur avenir, avec cette sûreté
de vues qui n'appartient qu'à un petit noml)re d'hommes d'élite.
La troisième et dernière livraison , contenant le voyage en
Sicile, paraîtra prochainement. Nous reviendrons alors sur cette
importante publication à laquelle on peut désormais prédire un
légitime et durable succès.
lica Coruélla*
, PAR l'auteur de l'AME EXILÉE.
2 volumes m-18. Prix : 6 fr.
Ce roman obtiendra certainement un succès d'estime. Tout ce
que l'espace nous permet ici d'eu dire, c'est que ce livre est fait
en vue d'une réaction religieuse que nous ne saurions trop ap-
prouver. Il est temps que l'art, après toutes les orgies dans les-
quelles il s'est traîné, revienne à de pures et limpidessources,
et quelle source plus limpide et plus pure que la religion?
Nous devons donc féliciter madame Anna-Marie de la voie
qu'elle vient d'ouvrir par Lea Cornélia. Peut-être ce livre pour-
rait-il être plus simplement conçu, moins embarrassé d'incidents
parfois mélodramatiques ; peut-être le développement régulier
de l'action aurait-il mérité, de la part de l'auteur, une attention
plus minutieuse. Mais nous n'avons point le courage d'adresser
un reproche à madame Anna-Marie, quand nous songeons à la
gravité morale de ses intentions. Le livre d'ailleurs est écrit
d'un style très-correct qui contribuera au succès du genre révélé
par l'auteur.
Lisez donc cet ouvrage , vous y trouverez un luxe de vieilles
filles qui vous amusera ; il y a déjà trois vieilles filles dans le
premier volume ; deux Anglaises, une Française, puis une jeune
personne qui ne veut pas absolument se marier, ce qui est déj;\
3i8 REVUE DE PARIS.
un oommencement de vieille fille. Mais ce que vous y trouverez
aussi, c'est beaucoup d'intérêt, c'est beaucoup d'esprit; ce sont
des caraclCres nouveaux et bien tracés; c'est une gaieté douce,
une philosophie tendre, une sensibilité vraie ; c'est ce que nous
appelons un roman aimable; tour à tour profond et léger, gra-
cieux et malin, il intéresse ou amuse, il ne choque jamais et
plait toujours : nesonl-ce pas là toutes les conditions de l'ama-
bilité?
Questions <le droit administratif*
PAR M. i)E CoRMiMN. — Totne I^r^ grand in-%°. — Prix : 6fr.
La Société Typographique Belge vient de publier la cinquième
édition des Questions de droit administratif , par M. de Cor-
menin. Cet ouvrage, entièrement étranger à tout but et à tout
esprit politique, était attendu par les jurisconsultes elles admi-
nistrateurs, privés depuis longtemps d'un livre complet sur le
droit administratif.
Les éditeurs ont augmenté les Questions de droit admi-
nistratif de la législation et jurisprudence belges. L'ouvrage
formera 2 vol.; l'édition de Paris coûte 26 fr.
dictionnaire des liourgniestres et éclievins*
Des conseillers, receveurs et secrétaires communaux, des com-
missaires d'arrondissements , marguillers , membres des
fabriques d'éjilise , des commissions des hospices , bureaux
de bienfaisance et autres établissements publics, commis-
saires et agents de police, gendarmes, gardes-champêtres et
forestiers , etc.; contenant, dans l'ordre alphabétique, les
dispositions en vigueur des lois, décrets et règlements géné-
raux, les instructions ministérielles, les opinions des auleurs,
la jurisprudence (les Cours, avec les formules des acles admi-
REVUE DE PARIS. ôi'J
nislralifs; précédé de la loi communale du 30 mars 183C, avec
des annotations. 1 seul vol. grand in-8«. Prix : 8 fr.
Peu d'ouvrages réunissent le double mérite que nous avons
remarqué dans celui-ci : d'une part, il offre au jurisconsulte
ou à l'administrateur les moyens de résoudre avec certitude et
clarté les difficultés qui se présentent tout à coup; d'un autre côté,
ilcontientle développement des bonnes doctrines administratives,
des principes généraux de droit, des notions de la jurisprudence,
et, par conséquent , il offre une instruction solide à ceux qui
voudront Fétudier avec soin. Si les bons livres doivent réussir ,
le succès de celui-ci me paraît incontestable. Si un administra-
teur encore novice nous demandait conseil sur l'ouvrage qu'il
doit le plus spécialement consulter, c'est celui-ci que nous lui
indiquerions ; nous le désignerions également à qui voudrait
avoir un résumé complet et bien entendu du droit administratif.
Les articles surtout qui traitent des matières financières et com-
munales nous ont paru remarquables par leur méthode, leur
clarté, leur concision et la sûreté de la doctrine. L'auteur a ex-
posé l'état le plus nouveau de la science administrative, savoir :
l'action et le contentieux qui composent sa double face; science
qui n'est encore ni assez connue, ni assez éludiée; qui entre
cependant de jour en jour dans nos mœurs, et qui doit exercer
une influence décisive sur l'avenir du pays.
Bil)liotlièqae clii médocin ,
RÉPERTOIRE MÉDICO-CHIRCRGICAL, OC CHOIX DE M0>0GRAPH1ES ,
THÈSES, MÉMOIRES, ETC., SUR LA. MÉDECINE, LA CHIRCRGIE ET
l'art des ACCOCCHEMEHTS.
Nous voyons avec plaisir et nous notons un progrès de l'es-
prit philosophique de notre époque; c'est qu'on commence un
peu à revenir de la faveur extraordinaire que Ton accordait
naguère à ces répertoires aiphai)etiques et indigestes que l'on
nomme clictiomiaires. Ces ouvrages sont utiles, sans doute, A
celui qui n'a qu'un point à consulter et à étudier, dans un ordre
do connnissnnres ; mais ils ne sont d'aucun secours à celui qui
•2S.
ÔÔO REVUE DE PARIS.
veut apprendre une science quelconque, comme le pensent
beaucoup de gens ; car une science est un ensemble, un enchaî-
nement de connaissances, qui se développent et s'expliijuent
progressivement; c'est une réunion de principes généraux et de
déductions de ces principes. On ne trouve rien de tout cela dans
un dictionnaire ; un dictionnaire est un ouvrage où tout lien
scientifique est rompu, où les matières les plus disparates, les
plus étrangères les unes aux autres, se trouvent rapprochées, et
les plus analogues séparées selon le caprice du nom qu'elles
portent.
Ces réflexions nous sont suggérées par l'ouvrage de médecine
que nous annonçons plus haut, et ayant pour titre : Bibliothè-
que du médecin. Les éditeurs se sont proposé, dans cette pu-
l)licalion, de rassembler tous les matériaux qui composent les
diverses branches de l'arbre médical, de les résumer dans les
grandes proportions, et d'en faire un tout régulier, général et
complet, pour chacune de ces branches. Ils ont eu l'heureuse
idée d'y joindre un recueil des meilleures monographies, thèses,
mémoires, etc., de sorte que celui qui en fera l'acquisition possé-
dera une bibliothèque de médecine complète et méthodique, qui lui
permettra de se passer d'autres ouvrages.
La rédaction de la Bibliothèque du médecin est d'ailleurs
convenablement dirigée ; la première partie qui a déjà paru
justifie pleinement toutes nos espérances, et nous pouvons as-
surer que si cette publication continue à être aussi bien exécu-
tée, elle formera le monument le plus vaste à la fois et le plus
utile qui ait été élevé jusqu'ici à l'art de guérir; nous pourrions
ajouter le moins cher, ce qui n'est pas sans importance par le
temps où nous vivons, où les dépenses sont si nombreuses et si
pressantes. Nous pouvons dès lors lui prédire un succès brillant
et durable.
M YSTÈRE, par Mad. de T..., auteur ^''Espagne et France;
1 vol. gr. in-18, pap. vélin satiné.
LES ROMANS ET LE MARIAGE, par Théophile de Ferrières;
2 vol. gr. in-18, pap. vélin satiné.
ŒUVRES DE VICTOR ILlGOj 8* liv. grand in-S», papier
vélin satiné.
REVUE DE PARIS. 331
TiiÉAtRÉ De VICTOtlHUGO; l. 4'"« et .V, in-18, papier
véliii satiné.
HISTOIRE DES FRANÇAIS, par Sismonbi ; t. 11".
MÉMOIRES SUR LA RESTAURATION, par M""» d'AbrantèS;
t. 6" et 7°, iii-18,pap. vélin saline.
COLLECTION DE PORTRAITS ET VIGNETTES, servant d'il-
lustralions à V Histoire de la Révolution Française, par
TiiiERS, MiGNET, elc, etc j 10 livraisons in-8o, composées cha-
cune (le 4 sujets et de 4 portraits, l^e et 2" livraison.
UN MALHEUR DOMESTIQUE, par Hypp. Bonnelier j 2 vol.
gr. in-18, papier vélin satiné.
COURS GRADUÉ DE LANGUE ANGLAISE, OU CHOIX DE
VERSIONS, à l'usage des classes élémentaires ; contenant un
recueil d'anecdotes, de traits instructifs et amusants, etc.; pré-
cédé d'une intioduction en forme de clef des Idiotisines et
Locutions difficiles ({n\ s'y rencontrent ; et suivi d'un DICTION-
NAIRE ANGLAIS-FRANÇAIS de tous les mots qui se trouvent
dans l'ouvrage; par P. Sadler, auteur de la G ranimai re prati-
que, des Exercices anglais, du Cours de versions , de VJrt
de la correspondance anglaise, du Manuel de phrases
françaises et anglaises , etc., etc.;\ vol. in-18 , papier vélin
satiné.
CORRIGÉ DES EXERCICES ANGLAIS , par Sadler ; 1 vol.
grand in-18, papier vélin satiné.
«aiurls|)ruflcn<'c et scloncefi» accessoires.
LE DROIT CIVIL EXPLIQUÉ scivant l'ordre du code, par
M. Troplopîgj des Hypothèques, 4" et dernière livraison, grand
in-8»
Les avantages de cette édition belge sont mentionnés dans le
bulletin de janvier dernier.
LÉGISLATION CIVILE, COMMERCIALE ET CRIMINELLE, par
le Baron Locre; l. 12, gr. in-8" (tome 2"'« et dernier du Code de
commerce).
CODE du NOTARIAT, ou Recueil complet, par ordre clirono-
lop,ique. des Ordonnances. Edils. Déciarnlions. Letties patentes,
332 REVUE F)E PARIS,
ArrCls de parlement , Lois , Décrets, avis du conseil d'Étal, dé-
cisions minisléi'iellcs, etc., depuis les capitulaires de Charlema-
yne en l'an 800, jusqu'à ce jour, avec des annotations historiques
et des renvois aux actes qui ont des rapports entre eux , par
Rolland de Villargles, conseiller à la Cour d'appel de Paris.
Édition augmentée en Belgique des Lois, Décrets, Arrêtés, etc.,
survenus en Belgique dei)uis 1814 jusqu'à ce jour; 1 seul vo-
lume grand in-S».
TRAITÉ DE L'ARBITRAGE en matière civile et commerciale,
par M. MoNGALVY , ancien avocat aux conseils du roi et à la
cour de cassation. Édition augmentée, en Belgique: l^dela
conférence de l'ouvrage avec la doctrine de MM. Meuson, Bou-
cher, GOIBEAU DE LA BlLLENIVERIE, MaLEPEYRE ET JODRDAIIÏ,
Merlin, Carré, Pardessus, etc.; 2" de notices analytiques pui-
sées dans la jurisprudence générale de la Belgique et de la France;
5° de l'indication des droits de timbre, d'enregistrement et de
greffe ; 4° de formules des actes les plus usités en arbitrage ;
5° de sommaires pour chaque chapitre, et d'une table raisonnée
des matières; 1 vol. gr. in-8»
TARIF RAISONNÉ DES FRAIS ET DÉPENS EN MATIÈRE
CIVILE , classé suivant le code de procédure; présentant 1» le
tableau, pour chaque procédure, de tous les actes dans l'ordre
où ils doivent être faits ; 2» le détail des déboursés et salaire de
chaque acte, avec renvois tant aux codes qu'au tarif légal; ac-
compagné d'un commentaire contenant l'analyse des ouvrages
de MM. Chauveau et autres ; suivi du texte des lois et décrets
relatifs à cette matière, avec renvois aux articles des codes et
aux tableaux de procédures ; par Ch, Lefebvre, avocat, ancien
avoué de première instance à Paris; 1 vol. grand in-S».
Cet ouvrage est fait en Belgique; il est conçu avec l'intention
de mettre le tarif des frais judiciaires à la portée de l'étudiant,
de l'ofiicier ministériel, du magistrat, et de tout homme d'af-
faires, en présentant, par tableaux, les procédures toutes faites,
et telles qu'elles doivent s'instruire : les états des frais sont dres-
sés et taxés légalement.
LE DROIT CIVIL FRANÇAIS, suivant l'ordre du code, par
TouLLiER, édition augmentée, en Belgique. 1" de la (conférence
de l'ouM'age avec la doctrine des auteurs qui ont traité les di-
verses matières du code civil ; 2" de la législation et la juris-
REVUE DE PARIS.
« OJO
prudence belges, (orne 3«, grand in-8", papier vél. satiné.
L'ouvrage formera 8 vol. Chaque volume en contient 2 de
rédilion de France, qui se vendent 18 francs.
Médecine et sciencesi accessoires.
TRAITÉ DE L'AUSCULTATION MÉDIATE ET DES MALA-
DIES DES POUMONS ET DU CŒUR, par R.-T.-H. Lae?înec,
avec les notes et additions de M. Laenpîec, D. M. P., ancien chef
de clinique à l'hôpital de la Charité, associé correspondant de
la société académique de Nantes, etc.; quatrième édition, con-
sidéral)lement augmentée par M. Aivdralj 1 très-gros volume
in-8», avec planches (1837).
TRAITÉ DES MALADIES DE L'ENCÉPHALE, par Anorai.;
1 vol.in-8o, papier vélin satiné.
COURS DE PATHOLOGIE , par Marjolin , professeur h la
faculté de médecine de Paris j 1 vol. gr. in-18 , pap. vélin
satiné.
PRÉCIS D'ANATOMIE PATHOLOGIQUE , par Andral j t. 2%
gr. in-S», papier vélin satiné.
NOUVEAUX ÉLÉMENTS DE BOTANIQUE ET DE PHYSIOLO-
GIE VÉGÉTALE, avec le tableau méthodique des familles natu-
relles, par Achille Richard, professeur de botanique à la faculté
de Paris, membre de l'Académie royale de Médecine, de la
Société Philomatique, de la Société Médicale, et de la Société
d'Histoire Naturelle de Paris, etc.; nouvelle édition, augmentée
d'un Précis des propriétés médicamenteuses des végétaux ou de
leurs produits, d'après les meilleurs traités de matière médicale,
et d'un grand nombre de figures pour aider à l'intelligence des
caractères des familles du règne végétal; par Drapiez; 1 beau
volume grand in-8", papier vélin.
PHYSIOLOGIE VÉGÉTALE, par Raspail, S<= et 9<= livraisons.
DICTIONNAIRE DE THÉRAPEUTIQUE, par Lad. A. Szerlecki;
3e et 4" livraisons, in-S", papier vélin satiné.
TRAITÉ DE THÉRAPEUTIQUE, par Trousse AU ; 2'' partie,
gr. in-8", papier vélin satiné.
TABLE DES MATIERES,
Jobisme, par Alphonse Carr 5
Voyages. — Lisbonne, par Rossedw Saint-Hilaire. . . 40
La Vie dévote chez les Païens, par A. Grasier de Cassa-
GNAC 53
Cristinia, par X. Marmier 67
Aventures du grand Balzac , pour faire suite aux mj'stifi-
cations du petit Poinsinet , par L. Paul Jacob, biblio-
phile 85
Un Amour au Sérail , par Méry 119
La Sœur rose et la Sœur grise, chapitre inédit des His-
toires du Diable, par Jules Janin 143
L'Irlande, par C. Feuillide 175
Critique Littéraire. — Les Salons de Paris, par M™<' d'A-
brantès; par M™e M 197
L'Académie royale de Musique , par Castil-Blaze. . . 209
Voyages. — Cadix, par Rossecw Saim-Hilaire. . . , 231
Pensées d'Août, par Sainte-Beuve 268
La Comédienne , nouvelle traduite de l'allemand, par
Henri Laube. {Rectie Germanique) 273
Bulletin. . 310
Nouveautés publiées pendant les mois d'août et septembre. 320